Tribune

Antisémitisme, islam et amalgames

Depuis longtemps déjà, sur la scène intellectuelle française, l’accusation d’antisémitisme ne sert plus seulement à dénoncer les véritables judéophobes, mais de nombreux chercheurs ou intellectuels qui critiquent la politique occidentale dans le monde musulman ou dénoncent la stratégie israélienne d’écrasement des Palestiniens. Dernière cible en date, François Burgat, membre du comité de rédaction d’Orient XXI, à coup de citations tronquées par L’Obs et Le Monde. Le chercheur y répond dans cette tribune.

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La « lutte contre l’antisémitisme », qui devrait demeurer un instrument parfaitement légitime et indispensable, est très régulièrement détournée de sa fonction au profit d’intérêts corporatistes ou sectaires. Fût-ce à tout petits pas, il est vrai qu’ici et là, la réflexion progresse parfois : ainsi, le chroniqueur de France Inter, Claude Askolovitch, après avoir été pendant de longues années l’un des plus complaisants adeptes et promoteurs de ce dévoiement (par exemple contre Tariq Ramadan lors du forum social européen de 2003, ou encore contre Siné dont il a contribué à obtenir le licenciement de Charlie, etc.) a pris conscience, en 2013, qu’il maniait une arme à double tranchant. Il a réalisé qu’à force d’associer cette lutte contre l’antisémitisme à la dénonciation de mouvements qui n’avaient aucune raison d’en être accusés, le risque était grand de... la discréditer. Et donc, de priver non point tant la communauté juive que la société tout entière d’une arme qui, lorsqu’elle est utilisée à bon escient, demeure absolument essentielle. La lucidité dont Askolovitch a commencé à faire preuve à partir de son ouvrage Nos mal-aimés : ces musulmans dont la France ne veut pas (Grasset, Paris, 2013) s’est manifestée plus récemment dans une mise au point. Dans « La défense des juifs, ultime morale des pouvoirs que leurs peuples désavouent », il raconte sa prise de conscience du danger à laisser cette accusation d’antisémitisme être mobilisée par le pouvoir macronien en déroute pour discréditer un mouvement social aussi puissant que celui des Gilets jaunes. Même si sa lucidité demeure à géométrie variable, d’utiles vérités y sont également reconnues enfin comme telles.

Mais cette sagesse retrouvée est hélas encore loin d’être générale, bien au contraire ! Ce qui est très franchement inquiétant c’est que, très récemment L’Obs, faute de trouver les preuves qui l’autoriseraient à brandir l’invective infamante et à mettre fin à un débat où il était cruellement à court d’arguments, n’a pas hésité, comme d’autres avant lui, à les fabriquer ! L’ » enquête » de Matthieu Aron — rarement le terme « enquête » aura été aussi clairement dévoyé — tente d’abord de m’amalgamer à ceux que l’on accuse, en tordant il est vrai le plus souvent les faits, de « racialiser » les différends politiques. Même si je respecte leur combat et que, plus encore, j’exècre la cohorte de leurs ennemis, je me suis, sur ce point très précis, explicitement et publiquement démarqué de certaines des catégorisations du Parti des indigènes de la République.

Mais l’essentiel est ailleurs : les « racialistes » ne peuvent bien évidemment être qu’ « antisémites ». La démonstration requérait donc une seconde série de mensonges ; qu’on en juge : les jours suivants le meurtre à Paris, le 23 mars 2018, d’une vieille dame juive du nom de Mireille Knoll, l’un de ses auteurs étant de culture musulmane, a donné lieu à une délirante flambée d’insinuations sectaires toutes plus virulentes les unes que les autres. Un sommet a été atteint par Robert Badinter, souvent mieux inspiré, qui a cru pouvoir qualifier ce crime de « Shoah dans un appartement ». L’enquête de police a pourtant très vite permis d’entrevoir la réalité d’un forfait plus banalement crapuleux.

Dans ce contexte, sur Twitter, j’ai ironisé, non point sur un meurtre parfaitement odieux et moins encore sur la Shoah, mais bien sur l’imprudente interprétation péremptoire du crime par un ténor de la scène publique. Je l’ai fait en des termes qui, sur le sens de mon commentaire, ne laissaient pas la plus infime place au doute :

Pour le détourner de sa signification parfaitement explicite et parvenir à insinuer que mon ironie ciblait le meurtre de Mireille Knoll, le « journaliste d’investigation » a d’abord amputé purement et simplement mon tweet — ce n’est pourtant pas si long que ça, un tweet... — de toute sa seconde partie. Mais cela ne suffisait pas ; Aron a donc supprimé la référence explicite à l’auteur (Badinter) de la formule incriminée. Il a ensuite retranché également la mention « Oh l’erreur » qui portait trace elle aussi d’un sens interdisant l’interprétation qu’il entendait dénoncer. Puis il a supprimé les guillemets montrant que je n’étais pas l’auteur de la formule « Shoah dans un appartement », avant, pour masquer sa grossière intervention, d’en remettre sur l’ensemble de la phrase. On est donc là bien loin de la faute d’inattention, sur le terrain de la fabrication d’une infox ( fake news). La fabrique des infox, ce dangereux sport du moment dont L’Obs va avoir l’impudeur de faire le thème de l’un de ses numéros suivants.

L’épisode ne s’arrête pas là. Quelques semaines plus tard, alors que des démentis avaient déjà circulé, Michel Guerrin, l’un des rédacteurs en chef du Monde, sans se donner la peine d’opérer la moindre vérification — telle que lire mon tweet par exemple — recopie paresseusement l’infox de son confrère « fabricant d’antisémites » et manipulateur de tweet et écrit que j’ai tweeté : « Oups, ce n’était pas vraiment la Shoah dans un appartement » ! En matière d’« antisémitisme » utile, on le voit, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

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