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Barrage Renaissance sur le Nil. À pas prudents, la Russie s’engage dans un dossier explosif

La position russe lors de la session du Conseil de sécurité de l’ONU du 8 juillet 2021 sur la crise du barrage Renaissance a soulevé de nombreuses interrogations, Moscou semblant pencher du côté d’Addis-Abeba, contre Le Caire et Khartoum. En réalité, il s’avère que le Kremlin tente de trouver une forme d’équilibre entre les acteurs de la crise pour défendre ses intérêts sur le continent africain.

Sotchi, 23-24 octobre 2019. Rencontre de Vlamidir Poutine avec le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed
en.kremlin.ru

Le sommet russo-africain de Sotchi en octobre 2019 a témoigné de l’importance que Moscou accordait au renforcement de sa coopération avec des pays africains influents, et à la recherche de points d’ancrage sur le continent. Ce regain d’intérêt faisait suite à des années pendant lesquelles la Russie s’était éloignée de ces pays. Excepté son soutien public aux « événements du 30 juin 2013 » en Égypte, qui ont abouti au renversement du président Mohamed Morsi issu des Frères musulmans, et ouvert la voie à l’ascension d’Abdel Fattah Al-Sissi. Ce dernier avait été reçu par Vladimir Poutine au ministère de la défense alors qu’il était encore en uniforme militaire, et le président russe n’avait pas caché son soutien à sa candidature à la présidence, en violation même des lois égyptiennes qui ne permettent aux militaires de se présenter aux élections qu’après avoir démissionné de leur poste.

Après l’accession de Sissi à la présidence, Poutine s’est rendu au Caire à deux reprises, à un moment où son pays se hissait en tête de la liste des pays exportateurs d’armes vers l’Égypte, concurrençant l’allié américain du Caire, notamment avec la vente de chasseurs russes Sukhoi-35. Cependant, cette amélioration des relations a rapidement souffert des suites de l’explosion de l’avion civil russe au-dessus du Sinaï, le 31 octobre 2015 (les charters directs entre les deux pays ont été suspendus durant plusieurs années), et du conflit d’intérêts sur plusieurs dossiers, dont la Syrie et la Libye. Ce qui a provoqué une relative tension entre les deux parties, et un retard dans les discussions sur un partenariat stratégique pour lequel des réunions intensives avaient déjà eu lieu.

Quant au Soudan, un accord important — parmi des dizaines d’autres — avait été signé lors de la visite du président déchu Omar Al-Bachir à Moscou en 2017, pour établir une base navale russe dans la ville stratégique de Port-Soudan, sur la mer Rouge. Mais le projet a été entravé après le renversement d’Al-Bachir et la mise en place d’une autorité de transition qui s’est rapprochée des États-Unis et de l’Union européenne (UE) et qui a annoncé l’arrêt du projet. La ministre soudanaise des affaires étrangères, Maryam Al-Sadiq Al-Mahdi a déclaré, lors d’une visite à Moscou en juillet 2021, qu’il s’agissait seulement d’engager un processus de révision de l’accord, pas de l’annuler. La Russie espère profiter de la position stratégique du Soudan sur la mer Rouge pour y installer sa plus grande base navale à l’étranger, qui permettrait d’accueillir des sous-marins nucléaires et de fournir un soutien à la flotte russe et aux pays alliés dans la région.

Cet effort en Afrique traduit l’évolution de la politique étrangère de la Russie, décidée par Poutine en 2015, et qui mettait l’accent sur l’élargissement des relations avec le continent dans divers domaines, la signature d’accords militaires et la contribution au règlement des conflits et des crises régionales. L’un des modèles de cette stratégie est l’offre de médiation russe dans la crise du barrage de la Renaissance, quand l’Égypte préfèrerait une médiation américaine.

Parti pris pour l’Éthiopie

Le parti pris implicite de la Russie en faveur de la partie éthiopienne est apparu lors de la session du Conseil de sécurité de l’ONU consacrée à cette crise en juillet 2021. Vassili Nebenzia, le représentant de la Russie au Conseil de sécurité, a exprimé « sa préoccupation face à la montée d’une rhétorique menaçante » ; il s’est contenté en outre d’une simple référence aux préoccupations bien connues de l’Égypte et du Soudan concernant les conséquences négatives de l’exploitation du barrage pour leur accès à l’eau. Cela a provoqué la colère des diplomates égyptiens et soudanais, et a conduit Le Caire à évoquer l’arrêt de la coopération avec la Russie, même en ce qui concerne la construction par la Russie du réacteur nucléaire d’El-Dabaa, d’un coût de plus de 25 milliards de dollars (21 milliards d’euros).

Les Russes sont convaincus que l’Égypte et le Soudan seraient perdants s’ils intervenaient contre l’Éthiopie, car Addis-Abeba refuserait à l’avenir tout engagement concernant le partage des eaux du Nil, et les pays africains s’opposeraient à toute entreprise militaire contre l’Éthiopie. Ce faisant, Le Caire et Khartoum ne compromettraient pas leurs relations seulement avec Addis-Abeba, mais aussi avec un grand nombre de pays africains.

Cette conviction fait partie des raisons pour lesquelles la Russie cherche à obtenir des concessions de la part de toutes les parties à travers une politique des petits pas, en leur proposant une médiation. Les trois pays sont pleinement conscients de ce rôle, surtout à la lumière des intérêts communs de chacun d’entre eux avec la Russie. L’accord de Moscou sur la reprise des vols charters vers l’Égypte après une interruption de six ans, intervenu quelques heures seulement avant le début de la session du Conseil de sécurité, est un exemple de ces « manœuvres » que Moscou a intensifiées envers les trois pays au cours des dernières semaines.

La Russie a exprimé sa volonté d’organiser un nouveau cycle de dialogue stratégique réunissant les ministres des affaires étrangères et de la défense des deux pays ; rappelons que l’URSS fut dans les années 1970-1980 le principal soutien au pouvoir de Mengistu Haile Mariam (1974-1991). Moscou a, dans le même temps, signé de larges accords militaires avec l’Éthiopie, « d’une importance capitale pour porter les relations à long terme entre les deux pays à un niveau supérieur » selon la ministre éthiopienne de la défense Marta Luigi, après trois jours de réunions à Addis-Abeba pour la onzième session du Forum de coopération militaire entre l’Éthiopie et la Russie. La Russie est la première source d’armement pour l’armée éthiopienne, face aux sanctions américaines en raison de la crise du Tigré qui suivent les pressions de l’administration de Donald Trump dans la crise du barrage. Le Caire espère que l’administration Biden continuera dans cette voie.

Entre l’Égypte et le Soudan

La Russie cherche à profiter de ses relations avec les acteurs de la crise, et de la divergence de vues entre elles et Washington sur certains dossiers. C’est surtout vrai avec l’Éthiopie, alors que Le Caire, au cours des trois dernières années, n’a pas montré l’inclinaison que Moscou espérait de sa part, Sissi tentant de mettre en œuvre une politique de non-alignement dans les relations internationales. L’Éthiopie trouve en effet en la Russie un allié de poids dans les forums internationaux face aux États-Unis, tandis que le Soudan, et derrière lui l’Égypte, cherchent à persuader Moscou de modérer son soutien à l’Éthiopie et de parvenir à un consensus politique, que ce soit par la médiation de l’Union africaine (UA) ou de toute autre partie internationale. Dans le même temps, Moscou poursuit ses efforts pour renforcer ses partenariats avec les trois pays pendant la période de négociation, notamment en ce qui concerne la question de la base navale à laquelle elle accorde la plus grande importance, ainsi que la conclusion d’autres accords de ventes d’armes avec Addis-Abeba et la mise en œuvre de projets de développement en Éthiopie.

Ainsi la Russie cherche-t-elle à créer une sorte d’équilibre entre les souhaits des trois pays, qui nécessite des concessions de tous. Dès lors, la réticence de Moscou à manifester publiquement son soutien à l’une ou l’autre des parties à la crise est compréhensible. Même si la Russie n’est pas un partenaire direct dans les cycles de négociations qui devraient être lancés dans les semaines à venir, elle sera une actrice influente lorsque le problème reviendra devant le Conseil de sécurité au printemps 2022, en cas d’échec des négociations en cours. Le Caire et Khartoum chercheront à se concilier Moscou pour l’empêcher d’utiliser son droit de veto, tandis qu’Addis-Abeba poursuivra sa politique d’approfondissement des relations avec la Russie, dans l’espoir d’obtenir ce même veto.

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