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Géopolitique

Le Soudan empêtré dans le duel entre l’Égypte et l’Éthiopie

Les changements démocratiques au Soudan ont amené des inflexions de sa politique régionale. Coincé entre l’Égypte et l’Éthiopie, le pays se trouve entraîné dans de dangereuses confrontations qui portent aussi bien sur le partage des eaux du Nil que sur la délimitation de ses frontières.

Le Grand Barrage de la Renaissance en construction sur le Nil, à la frontière entre le Soudan et l’Éthiopie (décembre 2019)
Eduardo Soteras/AFP

Les jeux à trois sont toujours compliqués. Quand ils mêlent ressource vitale, instabilité politique, crise économique et incertitude géopolitique, ils peuvent devenir dangereux. Les bruits de bottes succèdent aux pourparlers sans résultat, et les proclamations de bonne volonté aux démonstrations de force. C’est exactement ce qui est en train de se passer dans le triangle Éthiopie-Soudan-Égypte. Les plus pessimistes redoutent une guerre, ou au moins des opérations militaires élargies, les plus optimistes pensent que cette crise — une de plus — sera comme les autres résolue, personne n’ayant intérêt à un conflit dans la région. L’autrice de cet article se gardera bien de prendre position.

Réalignement régional

En quelques mois, toutes les lignes dans la région ont bougé. Petit inventaire des changements majeurs. En Éthiopie, d’abord, Abiy Ahmed, premier ministre « réformateur » depuis 2018, et prix Nobel de la Paix en 2019, s’est montré incapable de calmer les forces centrifuges qui menacent l’unité du pays, et a déclenché une guerre interne contre la province du Tigré. Au Soudan, l’éviction d’Omar Al-Bachir il y a deux ans tout juste a rebattu les cartes entre militaires et civils, et les intérêts et alliances régionales du pays. Si les généraux gardent de puissants leviers, avec leur présence dans le Conseil de souveraineté, présidence collégiale, les civils qui tiennent l’exécutif à travers le gouvernement comptent bien être les maîtres du jeu. Enfin, l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche a remis un peu de rationalité dans les équilibres régionaux, ici comme ailleurs.

« On fait face à un réalignement régional, et le Soudan se retrouve au milieu de ce nouveau jeu, constate Kholood Khair, consultante et co-fondatrice du think tank Insight Strategy Partners. Il faut que le pays affirme sa politique étrangère. » Pour cela, il faut d’abord répondre à une question : qui, à Khartoum, dirige la politique étrangère ? Et donc, quelle est la ligne ? Comme dans d’autres domaines, par exemple celui des négociations de paix dans les différents conflits internes, les généraux entendent bien prendre la main et la garder. Ils ont fait semblant de croire que les relations extérieures relevaient du Conseil de souveraineté qu’ils président depuis sa mise en place. Selon la déclaration constitutionnelle d’août 2019 qui entérine le partage du pouvoir entre civils de la coalition révolutionnaire des Forces pour la liberté et le changement (FFC) et généraux du conseil militaire de transition (TMC) tombeurs d’Omar Al-Bachir, le Conseil de souveraineté, formé de cinq militaires et de six civils, est « la tête de l’État, le symbole de sa souveraineté et de son unité. » Il représente le pays à l’étranger. Pour autant, rien ne dit qu’il définisse la politique étrangère.

D’où « une compétition à fleurets mouchetés entre les deux », explique Omar Gamar Eldin Ismail. Cet ancien chercheur et activiste qui documenta pendant des années les atrocités de la guerre du Darfour, rentré d’un exil long de trente ans en août 2019, a été le ministre des affaires étrangères du premier gouvernement de la transition. Pour le deuxième, beaucoup plus politique, nommé en février 2021, Omar Gamar Eldin Ismaïl a cédé sa place à Mariam Al-Mahdi, cheffe de file du grand parti historique Umma. Il est aujourd’hui conseiller spécial et a gardé un bureau à la présidence du conseil. Il résume ainsi la bataille feutrée : « La composante militaire a essayé de mener la politique diplomatique du pays, alors qu’elle n’avait pas à le faire. Les civils, dans le Conseil de souveraineté, au gouvernement et dans les partis politiques, ont fait savoir que c’était hors de question. »

Civils et militaires à Khartoum

Ainsi, en février 2020, la rencontre secrète entre le général Abdel Fattah Al-Burhan, président provisoire du Conseil de souveraineté, et le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou à Entebbe (Ouganda) a provoqué un tollé côté gouvernement : outre la sensibilité de la question de la « normalisation » avec Israël, il s’agissait là d’un passage en force des militaires un peu trop visible.

Comment s’articulent les deux composantes du pouvoir soudanais face à la crise majeure déclenchée par les tensions avec l’Éthiopie ? Militaires et civils ne semblent pas diverger, pour l’instant du moins. Aux premiers les actions militaires, aux seconds les pourparlers. Il faut dire que la crise a elle-même deux faces en apparence indépendantes l’une de l’autre. L’une concerne le partage des eaux du Nil, vieux sujet de tension entre les États du bassin du fleuve. L’autre la guerre du Tigré, province éthiopienne rebelle, frontalière sur son flanc ouest avec le Soudan.

La première, celle du « Grand Barrage éthiopien de la renaissance » (Grand Ethiopian Renaissance Dam, Gerd), a conduit à une rupture complète d’avec la politique menée sous Omar Al-Bachir. Rappel des faits : en 2011, Addis-Abeba se lance dans la construction du plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique. Il se situe sur le Nil bleu, à une quinzaine de kilomètres en amont du Soudan. Le fleuve rejoint le Nil blanc à Khartoum pour former le Nil, sans lequel ni le nord du Soudan ni l’Égypte ne sont viables. Le Grand Barrage doit aider l’Éthiopie à sortir de la pauvreté en fournissant une irrigation pour l’agriculture et de l’électricité dans un pays où une infime partie des ménages en bénéficient.

Le bassin du Nil et ses barrages

Au Caire, bien sûr, on s’inquiète : 90 % de l’eau égyptienne provient du Nil et les négociations avec l’Éthiopie n’aboutissent pas. Du côté de Khartoum, le régime d’Omar Al-Bachir soutient Addis-Abeba, malgré les conséquences éventuelles sur le barrage soudanais de Roseires, à une centaine de kilomètres en aval du Gerd. Le Soudan espère en effet obtenir de l’électricité à bas coût et un instrument pour réguler les crues, parfois dévastatrices. En outre, ses relations avec l’Égypte sont mauvaises.

Changement de ton avec la première phase de remplissage du barrage en 2020 après la saison des pluies. Khartoum qui est dirigé depuis près d’un an par le pouvoir bicéphale civils-militaires s’inquiète de la mise en danger de sa production hydroélectrique, et des risques que l’énorme réservoir du Gerd fait courir aux 20 millions de Soudanais vivant en aval. Surtout, le Soudan et l’Égypte refusent la deuxième étape de remplissage, prévue pour juillet 2021, sans accord contraignant sur la répartition des eaux du Nil.

Échecs des pourparlers

Les pourparlers échouent les uns après les autres. Dernière en date, début avril, la réunion des ministres des affaires étrangères et de l’irrigation soudanais, égyptiens et éthiopiens à Kinshasa sous l’égide de la présidence congolaise de l’Union africaine (UA) a débouché une nouvelle fois sur un constat de désaccord. Elle portait pourtant sur un à-côté : la proposition de Khartoum d’intégrer dans les négociations des médiateurs, en l’occurrence les États-Unis, l’Union européenne (UE) et les Nations unies. Avant même sa tenue, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi avait déclaré lors d’une conférence de presse à Ismaïlia : « Personne ne peut se permettre de prendre une seule goutte d’eau de l’Égypte, sinon la région connaîtra une instabilité inimaginable. » Surenchère après l’échec de Kinshasa : si la part des eaux du Nil revenant à l’Égypte est touchée, « toutes les options sont ouvertes » commente-t-il à la télévision.

En écho, des manœuvres militaires conjointes égypto-soudanaises sont organisées dans le nord du pays. Leur nom : « les Aigles du Nil 2 »… Un programme, un symbole, une promesse ou un clin d’œil, en tout cas de quoi crisper Addis-Abeba.

Mais militaire et civils soudanais jurent ne pas vouloir la guerre. Yasser Abbas, le ministre soudanais de l’irrigation, affirme que Khartoum et Le Caire sont prêts à saisir le Conseil de sécurité de l’ONU du cas du remplissage du Grand Barrage. La ministre des affaires étrangères Mariam Al-Mahdi cherche pour sa part à éloigner son pays de la rhétorique menaçante d’Al-Sissi : « Il n’est pas question de parler d’option militaire. Nous parlons ici d’options politiques », dit-elle lors d’une visite à Doha, appuyée par le général Al-Burhan, qui affirme être prêt à demander « toute assistance » pour arriver à un accord. L’Éthiopie, de son côté, oppose à tout le principe de souveraineté nationale.

« L’Égypte comme l’Éthiopie ont tort d’essayer de manipuler le Soudan pour le mettre dans un camp ou l’autre, assure Omar Gamar Eldin Ismaïl. Ils feraient mieux d’essayer de trouver des positions acceptables par les trois. » Abdallah Hamdok, le premier ministre soudanais, a proposé après l’échec de Kinshasa une réunion impliquant les trois chefs de gouvernement. À l’heure où sont écrites ces lignes, il n’a pas reçu de réponse.

Pourtant, les armées des deux pays sont en réalité déjà engagées dans des combats. « Mais enfin, tout ce qui manque pour dire que nous sommes en guerre avec l’Éthiopie, c’est une déclaration de guerre, cingle Anwar Al-Haj, directeur exécutif de Sudan Democracy First Group, plateforme de la société civile créée en 2010. Les forces des deux pays sont engagées sur le terrain. » La confrontation se déroule au nord de la région du Grand Barrage, et il n’y a aucun lien, en apparence, entre les deux. Ici, il s’agit d’un territoire de 250 km2 de terres fertiles disputé entre les deux pays depuis plus d’un siècle, le « triangle de Fashaga ». Selon un tracé de 1902 déterminé par les Britanniques, véritables maîtres du Soudan à l’époque, et accepté par le roi éthiopien Menelik, cette zone est dans le giron de Khartoum. Dans les années 1960, des paysans éthiopiens viennent s’y installer et leur nombre grossit au fil des années. « Personne ne sait combien ils sont exactement, car ils viennent pendant la saison des pluies, cultivent, et repartent », explique Moaz Tungo, historien spécialiste de la question et directeur de la Commission des frontières chargée de les définir définitivement.

Les combats ont déjà commencé

L’histoire aurait pu durer longtemps, mais un conflit interne à l’Éthiopie en a décidé autrement. En novembre 2020, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, arrivé au pouvoir en 2018 à la faveur de tensions centrifuges importantes dans le pays, déclare la guerre au Front de Libération du peuple du Tigré (Tigray People’s Liberation Front, TPLF), parti au pouvoir dans la région septentrionale du pays, frontalière avec l’Érythrée et le Soudan. Le TPLF, après des mois de frictions avec Addis-Abeba, a cessé de reconnaître l’autorité de l’État fédéral sur le Tigré. L’offensive commencée en novembre 2020 déborde sur le Soudan. « Les miliciens amharas ont saisi des terres de fermiers soudanais, affirme Moaz Tungo. Addis-Abeba affirme que ce sont des bandits, mais nous pensons qu’ils sont liés à l’armée éthiopienne. Celle-ci s’est d’ailleurs déployée sur le territoire soudanais. Devant ses dénégations, nous avons demandé que les coordonnées GPS de ces troupes soient mises sur Google pour vérifier si elles stationnent au Soudan ou en Éthiopie, mais ils ont refusé. »

Entre décembre et mars, les deux armées se sont affrontées sporadiquement. L’armée de Khartoum avance dans le triangle de Fashaga. De chaque côté, on brandit le drapeau et le nationalisme. « Il y a eu des enlèvements, des pillages, des affrontements dans le Grand Fashaga, expliquait mi-mars Abdul Kafeel, commissaire des affaires sociales de l’État de Gedaref, frontalier avec l’Éthiopie et qui accueille plusieurs dizaines de milliers de réfugiés. Tous ces troubles sont déclenchés par les shifta, en fait des milices composées de soldats érythréens et éthiopiens. Ce qui est nouveau, c’est qu’ils attaquent les fermiers et les rançonnent. » A la fin de l’hiver, les récoltes de millet, de sorgho et d’arachide, grandes richesses de la région sont juste rentrées.

Tout fait craindre une déflagration. Bien sûr, aucun des deux pays ne peut, sur le papier, se permettre une guerre ouverte. L’Éthiopie, car elle est empêtrée dans ce conflit interne au Tigré ; le Soudan, car il est en pleine transition démocratique, vient de signer des accords de paix avec ses propres groupes armés, et doit relever son économie exsangue. Le problème, c’est que nul ne peut promettre d’éviter le dérapage quand les armes sont déjà sorties.

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