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Conflit du Yémen

Bataille de Marib. Le compte à rebours a déjà commencé

À Marib, dernier fief des forces gouvernementales, les affrontements vont en s’intensifiant. Si la victoire des milices houthistes semble inéluctable, ses conséquences ne laissent aucunement entrevoir une sortie de crise prochaine pour le pays.

Front sud de Marib, 16 novembre 2021. Des renforts de l’armée yéménite viennent rejoindre les combattants partisans du gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite
AFP

L’issue de la bataille de Marib entre les forces gouvernementales et les milices houthistes sera un moment décisif sur la scène yéménite. C’est le fief principal du gouvernement légitime qui est menacé à travers le siège qu’imposent les houthistes sur trois fronts : au nord depuis Al-Jawf, au sud depuis la frontière du gouvernorat de Chabwa et à l’ouest tout au long des fronts de Sanaa. Les attaques perpétrées par les milices contre les principales lignes de défense des forces gouvernementales vont en s’intensifiant, tandis que ces dernières peinent à effectuer de réelles percées. Il semble en effet que tout ce qu’elles peuvent faire pour l’instant est d’essayer d’empêcher les milices de continuer à avancer, et de les épuiser autant que faire se peut.

Ainsi, la vraie question qui se pose autour de la bataille de Marib n’est pas tant de savoir si les milices houthistes peuvent prendre le contrôle de la région, mais de savoir comment cela aura lieu. Entre temps, les houthistes adoptent la politique de la terre brûlée en détruisant tout sur leur chemin, peu importent les dégâts provoqués par les missiles et par les bombardements des drones. De même, elles ne font cas ni des pertes humaines importantes — sans aucune distinction entre civils et militaires — ni des conséquences humanitaires, dans un pays qui figure en tête de liste des crises humanitaires mondiales. Le seul enjeu pour les houthistes demeure les bénéfices politiques et économiques qu’ils vont tirer du contrôle de Marib, le dernier bastion des forces gouvernementales et la région la plus riche du Yémen en ressources pétrolières.

Le défi religieux et tribal

Si l’on compare avec les précédents affrontements de cette guerre qui est entrée dans sa huitième année, la bataille de Marib est sans doute la plus violente en plus d’être la plus longue, et elle connaîtra probablement le nombre le plus important de pertes humaines. Depuis avril 2021, les affrontements ont en effet connu un changement de nature après la prise de contrôle des fronts de Sirwah et de Kassara, puis avec le siège militaire imposé au nord comme au sud de la ville. Les houthistes ont très tôt utilisé des missiles balistiques ainsi que des drones piégés, suivant la tactique d’assiègement et de bombardement déjà adoptée lors de la bataille de Dammaj, et qui a été une des principales étapes dans leur route pour prendre le contrôle de Sanaa le 21 septembre 2014. À l’époque, ils avaient utilisé différentes formes d’artillerie et parfois des missiles, mais ils ne disposaient pas encore des moyens militaires dont ils bénéficient aujourd’hui.

Dans ce contexte, la comparaison entre les deux batailles de Dammaj et de Marib est intéressante car elle révèle pas mal de similitudes. Les houthistes estimaient que le courant salafiste qu’ils devaient alors affronter à Dammaj (2013-2014) était le plus grand défi qui se posait à eux, comme il l’était déjà dans leur fief religieux de Saada, où les salafistes avaient fondé une école religieuse (Dar Al-Hadith). Ce courant avait en effet été soutenu par le gouvernement afin de contrecarrer l’influence idéologique des houthistes, que les autorités pensaient religieusement proches de l’Iran. En gagnant la bataille de Dammaj, les houthistes ont ainsi assouvi leur désir de vengeance et imposé une forme de domination religieuse sur la ville.

Dans d’autres batailles, comme celle qui a eu lieu à Amrane en 2014, dans la région d’Aden, les milices ont fait face cette fois au défi tribal, puisqu’ils s’opposaient à la tribu de Hached, une des plus anciennes et des plus puissantes tribus yéménites, dont le poids symbolique dépasse celui de l’État au Yémen. Ce défi est doublé là aussi d’un désir de vengeance puisque les houthistes ont concentré leurs efforts contre la tribu d’Al-Ahmar1, qui représente un pouvoir politique, économique et social.

Divisions parmi les forces gouvernementales

L’élément de vengeance est tout aussi présent dans la bataille de Marib contre ce qui reste de la représentation de l’autorité légitime qui y avait installé ses quartiers. Les houthistes ont bombardé l’école religieuse Dar Al-Hadith de Marib le 1er novembre 2021 avec des missiles balistiques, faisant au moins 13 morts et plusieurs blessés, ce qui n’a pas manqué de rappeler le bombardement de l’école de Dammaj en 2013. De même, le siège imposé par les houthistes aux tribus d’Al-Abdiya et Rahba rappelle les batailles d’Amrane. Ainsi les milices houthistes semblent avoir dépassé les deux principaux obstacles imposés par leurs ennemis : les questions idéologiques et tribales. Elles peuvent désormais concentrer tous leurs efforts contre les forces légitimes lors de cette dernière confrontation à Marib.

Ces parallèles avec les batailles précédentes montrent également que les forces légitimes n’ont pas retenu les leçons des affrontements passés. En effet, les rares percées qu’elles ont pu opérer jusque-là étaient dues au fait que la coalition arabe poussait vers une alliance entre les forces militaires en présence, malgré leurs intérêts divergents, en essayant de les réunir autour d’un seul et même objectif, la défaite des houthistes. Mais ces alliances n’ont pas su venir à bout des dysfonctionnements militaires structurels, la fusion entre des composantes politiques aussi hétérogènes (l’armée gouvernementale, les forces de résistance populaire, etc.) ayant toujours représenté un défi de taille, surtout en l’absence d’une direction militaire commune et au vu de la faible expérience militaire de nombre de ces groupes, en comparaison avec les milices houthistes. À cela s’ajoute le faible rôle joué par certaines forces dans l’affrontement avec les houthistes, notamment le groupe Al-Islah. Tout ce contexte souligne bien que l’avancement des milices est moins dû à leur force qu’à la faiblesse structurelle du camp d’en face.

Pas de reconnaissance

Les conséquences d’une probable chute de Marib seront les plus difficiles et les plus complexes depuis le début de la crise yéménite. Car même quand les houthistes prendront le contrôle de la ville, cela ne signifiera pas pour autant la chute définitive du gouvernement légitime. Certes, celui-ci sera beaucoup plus faible politiquement qu’il ne l’est déjà, surtout après les difficultés rencontrées dans l’application du traité de Riyad, signé avec le Conseil de transition du sud. Mais d’un autre côté, la prise de Marib ne va pas donner plus de crédit politique aux houthistes, ni leur accorder plus de légitimité qu’ils n’en ont eu jusque-là, notamment au niveau régional, si ce n’est auprès de l’Iran et de ses alliés déjà connus au Liban et en Irak. Le retour sur investissement des houthistes — si l’on peut parler en ces termes — se réduit donc à la destruction du symbole de la légitimité gouvernementale. Leurs milices chercheront alors peut-être à jouer la carte humanitaire pour faire pression sur la communauté internationale et la forcer à les reconnaître. Mais cette stratégie a rarement porté ses fruits, comme en témoigne le cas de la Somalie.

La question de la reconnaissance internationale s’applique également au secteur économique. En prenant le contrôle de Marib, les houthistes visent surtout le contrôle du secteur pétrolier. Or, il est plus que probable que des sanctions seront appliquées et que les nouvelles autorités ne pourront pas en récolter tous les bénéfices espérés, en plus des coûts d’entretien. Si le pétrole constitue malgré tout une nouvelle ressource pour les houthistes, le bénéfice qu’ils pourront en tirer sera principalement sur le plan intérieur.

Il va sans dire que la chute de Marib mettra fin à toute possibilité d’appliquer les résolutions de l’ONU, notamment la résolution 22162. La victoire des houthistes signera également l’échec des négociations avec les forces gouvernementales, raison pour laquelle ils n’ont cessé d’ignorer ou de reporter toutes les négociations prévues avec les intermédiaires onusiens et internationaux, le temps que la question soit tranchée sur le plan militaire. De leur côté, les intermédiaires onusiens et américains se préparent à l’étape suivante, celle de l’après-chute de Marib. Cette situation montre bien la faiblesse des moyens dont disposent les acteurs internationaux dans la gestion des conflits, puisqu’ils n’ont même pas pu parvenir à un accord avec les houthistes sur le dossier humanitaire et l’acheminement des aides aux déplacés ainsi qu’aux autres victimes de la bataille de Marib. La présence des houthistes sur la liste noire des organisations terroristes dressée par les États-Unis est sans doute la raison principale de cette faible marge de manœuvre, puisqu’elle prive de fait les acteurs internationaux d’un levier de pression.

Il est indéniable que la bataille de Marib sera un tournant dans la crise yéménite. L’an 8 de la guerre s’avère ainsi celui des principaux changements, et du réagencement des rapports de force entre les acteurs présents sur le terrain, que ce soit pour les houthistes au nord ou pour le Conseil de transition du Sud. Si cette réorganisation n’est pas inédite pour la situation du pays d’un point de vue historique, ce nouveau cycle peut toutefois avoir des conséquences régionales, en fonction des agendas iranien et saoudien.

Le renforcement de l’axe iranien à court et moyen terme peut en effet rendre la situation régionale plus complexe, décuplant les réserves des uns et des autres quant aux desseins de Téhéran et mettant à mal toute réconciliation, que ce soit dans les pays arabes ou à l’international. Le prolongement de l’axe iranien à un niveau régional peut également s’avérer, à terme, très coûteux pour le pays sur les plans politique et économique, car il sera frappé du sceau de l’illégitimité internationale.

Historiquement, Riyad a toujours considéré pour sa part la situation au Yémen comme un potentiel générateur continu de chaos. Face à cela, le royaume a toujours pris le parti de s’adapter, avec les moyens politiques ou militaires dont il dispose.

1NDLR. Hached est une confédération comportant plusieurs tribus avec à sa tête le puissant clan Al-Ahmar originaire de la région de Hajja.

2NDLR. Cette résolution adoptée en 2015 exige que les houthistes déposent unilatéralement les armes et quittent leurs positions, chose qui sera impossible si ces derniers prennent Marib.

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