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« Trois enfants plutôt que deux », idéal des familles égyptiennes

L’Égypte, pays le plus peuplé du monde arabe et de la Méditerranée, comptait 100 millions d’habitants en février 2020 et devrait atteindre environ 121 millions en 2030 si le même niveau de fécondité se maintient. La nouvelle politique de planning familial vise la réduction du taux de fécondité à deux enfants par femme, mais se heurte à l’idéal des familles : plutôt trois enfants que deux.

Le Caire
Mohamed El-Shahed/AFP (2017)

De 2012 à 2017, l’Égypte a vu naître près de 2,6 millions de bébés par an, selon l’institut de statistique du pays (Central Agency for Public Mobilization and Statistics, Capmas). Le nombre moyen d’enfants par femme est passé de 6,6 en 1990 à 3,0 en 2008, puis il est remonté à environ 3,5 en 2014. Ces tendances générales masquent néanmoins des différences notables entre les régions au cours de la dernière décennie : la fécondité a baissé dans les gouvernorats urbains alors qu’elle a augmenté dans les gouvernorats ruraux. Par exemple, l’indice de fécondité (ISF) dans les zones rurales de Haute-Égypte atteint 4,1 enfants par femme en 2014 contre 3,6 en 2008.

« Deux c’est assez »

Ce changement démographique spectaculaire est devenu une question politique nationale. Cela a été confirmé lors de la 4e Conférence nationale de la jeunesse qui s’est tenue à la Bibliothèque d’Alexandrie le 24 juillet 2017 sous l’égide du président Abdel Fattah Al-Sissi, qui a affirmé que le terrorisme et la croissance démographique étaient « les deux plus grands défis auxquels l’Égypte est confrontée ».

Après le discours présidentiel, le ministère de la santé et de la population ainsi que le ministère de la solidarité sociale ont annoncé une nouvelle campagne de planning familial : la Itnein Kifaya (deux c’est assez). Elle vise à réduire le taux de fécondité de 3,5 enfants par femme à 2,4 d’ici 2030 et s’adresse aux ménages pauvres bénéficiaires du programme Takafoul (solidarité), un programme de soutien au revenu pour les familles avec enfants (entre 0 et 18 ans). Cette nouvelle politique démographique cible les zones rurales où le taux de fécondité est particulièrement élevé, et le programme met l’accent sur l’éducation et l’autonomisation des femmes en tant qu’instruments de sensibilisation à la nécessité de freiner la croissance démographique. C’est la première fois que les autorités encouragent une telle réduction du nombre d’enfants par famille.

L’adoption de politiques de planning familial a commencé il y a plus de soixante ans en Égypte avec la distribution de services de contraception à la population. Ainsi, dès 1955, les premières cliniques de planning familial ont été ouvertes, suivies par la création en 1976 du Centre d’information, d’éducation et de communication (IEC). La politique démographique de l’État a d’abord fait partie d’un plan de développement global maintenu jusqu’au début des années 1980.

Selon Warren C. Robinson et Fatma H. El-Zanaty1, la période 1985-1995 a été fondamentale pour le succès du programme égyptien de planification familiale, avec la création du Conseil national de la population et une meilleure coordination et direction du programme au niveau institutionnel. En 1993, la création du ministère d’État pour la population et le bien-être de la famille a symbolisé les préoccupations du gouvernement en matière de population. La population est devenue une priorité pour le gouvernement, avec des politiques spécifiques au sein de l’État et de ses institutions.

L’USAID, principal bailleur de fonds des programmes égyptiens de planning familial entre 1977 et 2007, a ensuite progressivement supprimé son aide. Depuis lors, le ministère de la santé et de la population est le principal bailleur de fonds. À partir de 2018, le gouvernement a cherché de nouvelles alliances avec le bailleur américain afin de renforcer le programme de « planification familiale » par le biais du secteur privé, avec un investissement total de plus de 22 millions de dollars (plus de 20 millions d’euros).

L’économie et l’emploi féminin en cause

Le renversement de la tendance de la fécondité qui a caractérisé le pays sur la période 2008-2014 peut s’expliquer par la prise en compte de plusieurs facteurs. Le rapport entre l’augmentation de la fécondité et les questions économiques semble être l’argument le plus populaire parmi les chercheurs. Comme le suggère Youssef Courbage, étant donné le profond sentiment d’insécurité ressenti dans tout le pays surtout en raison des conditions économiques défavorables, un nombre élevé d’enfants peut être considéré comme un investissement dans les générations futures, c’est-à-dire une sorte de « transition tirée par la pauvreté ».

Un autre facteur pris en compte est l’emploi des femmes. En Égypte, les femmes qui travaillent sont généralement sous-employées ou travaillent à domicile. Dans ce cas, le lieu de travail et l’espace de vie quotidien coïncident (Youssef Courbage et Paul Puschmann, Caroline Krafft, Anne Goujon et Huda Alkitkat).

Les chercheurs ont également souligné la baisse de la participation au marché du travail des femmes instruites, et la diminution des chances de trouver un emploi dans le secteur public. Cela revêt une importance particulière, car les possibilités d’emploi dans le secteur privé n’offrent pas les mêmes avantages et la même protection, ce qui conduit les femmes à préférer ne pas travailler du tout (en quittant leur emploi ou en n’en cherchant pas) plutôt que de travailler dans le secteur informel (Caroline Krafft). Une telle marginalisation du travail n’aide pas les femmes à estimer le coût d’opportunité d’un (autre) enfant.

Pourtant, sur la période 2008-2014, l’augmentation de la fécondité a été plus importante pour les femmes plus instruites — de 3 à 3,5 enfants par femme — que pour les femmes non instruites ou ayant un niveau d’éducation plus faible. Cela confirme les conclusions d’études qui ont montré que, si en 1990 il existait un net écart entre les niveaux de fécondité des femmes n’ayant pas terminé leurs études secondaires et ceux des femmes ayant un niveau d’éducation secondaire ou supérieur, des données plus récentes mettent en évidence une convergence des taux de fécondité entre les différents niveaux d’éducation (Françoise de Bel-Air, Zakaria Al Zalak et Anne Goujon). On observe une tendance à avoir des enfants à un âge plus précoce chez les femmes plus instruites, ce qui peut gonfler les mesures de la fécondité en fonction des périodes.

Changements dans l’organisation familiale

L’augmentation du niveau de fécondité de la période 2008-2014 pourrait refléter des changements plus pérennes de niveau de la fécondité sur la génération concernée. Sur cette question, les hypothèses sont encore provisoires. Les tendances réelles pourraient signifier que les femmes jeunes (et pour la plupart bien éduquées) ont leurs enfants plus tôt dans la vie, pendant la période où elles sont pour la plupart sans emploi. Cela pourrait entraîner une baisse dans un avenir proche, surtout si les femmes entrent dans la vie active et deviennent actives (Zakaria Al Zalak et Anne Goujon).

D’autre part, les tendances récentes en matière de formation des familles peuvent ne pas être simplement une concentration de la procréation au début de la vie matrimoniale. Comme l’indiquent Emma Radovich et al., « le temps nous dira si ces cohortes2 plus récentes, qui ont davantage d’enfants à un âge plus précoce, continueront à bénéficier de régimes de fécondité plus élevés tout au long de leur vie reproductive, ce qui entraînera une augmentation de la taille des familles dans ce groupe. »

Moins de contraceptifs

L’utilisation de la contraception a augmenté au fil des ans. Alors qu’en 1974, 26,5 % des femmes utilisaient une méthode contraceptive (traditionnelle ou moderne), en 2014, cette proportion avait plus que doublé (58,5 %). Pourtant, alors que la proportion de femmes ayant un besoin non satisfait de contraception a diminué de moitié, passant de 23 % en 1992 à 12,6 % en 2014, aucun progrès majeur n’a été enregistré depuis 2003.

En ce qui concerne la méthode, la pilule a été la première méthode contraceptive en Égypte avant 1980, mais au fil des années, son utilisation avait progressivement diminué, passant de 15,3 % en 1988 à un minimum de 9,3 % en 2003. Depuis 2005, le nombre de femmes utilisant la pilule a augmenté : il a atteint 16 % en 2014. Le stérilet, distribué par les programmes de planification familiale, est actuellement la méthode la plus utilisée : 30 % des femmes l’utilisaient en 2014.

Il est à noter que très peu de femmes utilisent la contraception avant d’avoir leur premier enfant (0,1 % en 2014). Le changement de politique gouvernementale, avec la baisse des financements des centres de planning familial, a eu un impact sur le ralentissement de la baisse de la fécondité quelques années avant la révolution de 2011. En 2007, le financement direct de l’USAID au programme national de planning familial a cessé, et la récente augmentation de la fécondité a également été associée à un taux d’abandon de l’utilisation des contraceptifs toujours élevé.

L’idéal de trois enfants par femme

Dans ce contexte d’augmentation de la fécondité dont les causes sont encore inconnues, une étude récente s’est penchée sur la persistance d’un nombre idéal d’enfants élevé parmi les générations les plus jeunes. Cette étude suggère que le rebond de la fécondité n’est pas seulement un « accident de la route », mais semble avoir des racines plus profondes, qui partent des idéaux de fécondité. En effet, le nombre idéal d’enfants au cours de la période 1988-2014, pour les femmes égyptiennes âgées de 15 à 49 ans, a été en permanence autour de trois. Aucune différence majeure n’a été observée dans le nombre idéal d’enfants en fonction du milieu socioculturel ; les différences les plus frappantes étant en fonction de l’âge, du lieu de résidence et de la richesse.

La comparaison entre les plus jeunes femmes, âgées de 15 à 24 ans en 2008 et 2015 a mis en évidence une augmentation globale de la préférence pour une famille plus nombreuse, indépendamment de l’éducation et du milieu de résidence. Au cours de cette période, le passage de 2 à 3 enfants semble être omniprésent, ce qui confirme que l’inversion de la tendance est présente même parmi les dernières générations.

1The Demographic Revolution in Modern Egypt, Lexington Books, août 2007.

2NDLR. En démographie, ce mot désigne un ensemble d’individus ayant vécu un même événement au cours d’une même période.

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