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Égypte. Les rêves éveillés des généraux supersoniques

Nostalgie des temps héroïques · Le souvenir des guerres israélo-arabes, notamment celles de 1967 et de 1973, reste profondément ancré dans l’armée égyptienne. Et les pilotes et les généraux qui ont participé aux combats en cultivent la mémoire, faite d’héroïsme, de sacrifice et de mort, qu’ils font partager aux jeunes générations. Rencontres.

Le général Samir Michael se tient sur le pas de sa porte. Il est âgé de 70 ans, et on ne devinerait pas qu’il se déplaçait autrefois plus vite qu’une balle à des milliers de pieds au-dessus du Caire. Lorsqu’il avait une vingtaine d’années, l’Égypte est entrée en guerre avec Israël pour la dernière fois. Samir était plus rapide à l’époque : 2460 km/h. Maintenant il marche lentement à travers son salon gardé par des Jésus en bois, crucifiés et éternellement tristes.

Il y a des choses dont ce général supersonique n’aime pas parler ; comme quand, en 1967, les jets israéliens ont transformé sa base aérienne en enfer, ou pourquoi il a arrêté de voler. Et des choses dont il aime parler : « Un jet se déplace à 300 mètres par seconde. Imaginez combien de manœuvres dans ce laps de temps. Vos réactions doivent être d’un dixième de seconde, sinon vous mourez », dit-il en souriant, puis il ajoute : « le pilote de chasse doit être très rapide, ça vient de l’intérieur ». Il pourrait voler à une altitude de 50 cm et faire des courses sur le chemin du retour. Le sens du vol, Samir ne peut l’exprimer, mais il sait d’où il vient : de Dieu. Pendant la guerre d’usure qui a envoyé de jeunes pilotes comme lui dans des combats aériens entre 1969 et 1973, ils faisaient appel à Dieu, faisant parfois plonger leurs Mig comme des kamikazes.

« Le plaisir d’être en vie »

Samir, lui, ne l’a pas fait. Aujourd’hui, il sait que Dieu l’a soutenu en ce temps-là. Près du général est accrochée une photo de son fils sous une croix. Il est mort dans un accident de voiture il y a quelques années, à l’âge de 23 ans. C’est à ce moment-là que Jésus est arrivé. Il se retourne, et son regard se perd quelque part entre le canapé et une image de Jésus en majesté sur un trône. Il lâche : « Pour voler, il faut être audacieux, courageux et intrépide. En volant bas, j’avais le sentiment que je pouvais mourir à tout moment. Ce sentiment de danger vous donne… (il fait une pause) ce plaisir. Le plaisir d’être en vie ».

L’attaque israélienne du 5 juin 1967 a détruit la plupart des forces aériennes égyptiennes, laissant Samir, ses camarades et le reste de la nation démoralisés. Et lorsque l’heure arriva enfin, ils se lancèrent dans la dernière guerre d’Égypte avec une seule chose en tête : la revanche.

Un jour, Samir en a eu assez des sorties israéliennes surprises qui provoquaient les pilotes égyptiens et il se mit à étudier une carte pour préparer une vendetta secrète. Il monta en douce dans son Mig-211 et décolla de la base, volant à basse altitude pour éviter les radars égyptiens et israéliens, vers une base israélienne dans le Sinaï. Il largua des bombes sur des Israéliens inconscients qui se prélassaient au soleil, puis s’enfuit.

Samir garda cette sortie secrète jusqu’au jour où le vaste monopole d’Hosni Moubarak sur tout, y compris sur les témoignages de pilotes comme Samir, s’effondra en 2011. Les libéraux appelaient à un État civil, les communistes caressaient un vieux rêve de socialisme, les islamistes attendaient leur moment, les homosexuels manifestaient, et les marchands d’armes écoulaient leur marchandise illégale au milieu d’affrontements sanglants. Entre les funérailles publiques du samedi et les fêtes LGBT défiant le couvre-feu, les généraux finirent par remonter à la surface. Alors, Samir entra dans un studio de télévision et révéla en s’esclaffant comment il avait pris un avion coûteux et largué des bombes sur des Israéliens bronzés, dans un acte de guerre non déclaré, et les téléspectateurs de tout le pays rirent avec lui. Volontairement ou non, il s’est retrouvé dans le cénacle de l’armée.

Un futurisme militaire

Vanité, immunité et mort, voilà ce qu’on trouve à l’intérieur d’une coterie aussi vieille que la République égyptienne elle-même. Depuis le coup d’État du 23 juillet 1952 qui a mis fin à la monarchie, l’armée s’est imposée comme l’arbitre de l’économie et de la politique. Et quatre guerres avec Israël ont produit des générations de patriotes militarisés. Aujourd’hui, sous le règne du cinquième général président Abdel Fattah Al-Sissi, les pilotes de chasse comme Samir sont accueillis partout au cri de « Vive l’Égypte ! » Le fan-club s’étend des personnes vulnérables, dépendantes du soutien de l’État, qui ont trouvé les fluctuations démocratiques de l’après-2011 trop risquées, à l’élite qui a connu l’abondance sous des présidents militaires. Ce type de nationalisme contemporain – chauvin, militariste et avide de technologie — est devenu le mouvement populaire soutenu par l’État, surclassant tous les autres mouvements post-révolutionnaires. Les forces armées et le président propulsent la République dans un futurisme militaire : le nouveau canal de Suez, ou la « nouvelle capitale » style Dubaï en dehors du Caire, ou le million de logements sociaux construits à la vitesse de la lumière grâce aux 500 000 conscrits mis à disposition par l’armée, ou encore un pont commémorant un général ou une bataille.

Les « bang » supersoniques se font à nouveau entendre sur le Sinaï, alors que le gouvernement Sissi mène sa guerre contre le terrorisme. Les officiers font la tournée des écoles et donnent des détails post-mortem sur les « martyrs » d’un autre raid sur le Sinaï, parfois à un petit public à peine alphabétisé. Dans tout le pays, des panneaux d’affichage portant l’inscription « L’armée et le peuple ne font qu’un » rissolent sous la canicule estivale. Et le chant Louées soient vos mains à la gloire de l’armée a fait son chemin dans les cortex égyptiens depuis la première élection de Sissi en 2014. Il a retenti lors du match Égypte-Russie de la Coupe du monde de cette année.

La « victoire de 1973 » de l’Égypte sur Israël (ainsi qu’elle est officiellement célébrée) a rétabli le statut de l’armée égyptienne. Les jeunes pilotes sont revenus un peu plus âgés, un peu plus durs et un peu plus sombres. Ils ont été à la hâte célébrés en héros, se sont vus attribuer le grade de général de division, des allocations, des médailles prestigieuses, des adhésions exclusives à des clubs de l’armée… et progressivement interdire de parler en public. Le grand récit populaire était l’apanage des présidents militaires, d’abord Anouar El-Sadate puis Hosni Moubarak, et ils craignaient que les Égyptiens ne soient égarés par la bravoure des officiers du champ de bataille ou, pire, par des récits contradictoires.

Les chasseurs américains remplacent les Mig

Quelques années plus tard, en 1979, un traité de paix négocié par les États-Unis a été signé avec Israël, mettant fin à toute possibilité de nouveaux combats aériens supersoniques, et les Mig-21 ont été remplacés par des avions de chasse américains modernes. Dépouillées de leurs moteurs, leurs carcasses ont été exposées pour le plaisir du public dans des musées militaires. Quant aux pilotes, on leur proposa des emplois d’État « ennuyeux », comme piloter des avions civils ou, pire encore, des avions-cargos. Samir aurait pu continuer à piloter des avions de moindre importance qui dépassaient à peine une voiture, mais il refusa. Sa « femme de guerre », qui l’a soigné après une malheureuse éjection, ajoute que c’était mieux ainsi : « Il aurait pu tuer quelqu’un », dit-elle en riant.

Le général Samir a reçu la plus haute distinction de l’État, l’Ordre militaire de la République (sa préférée), dont la médaille est rangée quelque part dans cet appartement. La sonnerie du téléphone, quelques notes de Take My Breath Away du film Top Gun nous interrompt. Samir est sollicité pour une autre interview télévisée. Il dicte à la femme à l’autre bout du fil son CV d’ancien chef d’état-major de l’armée de l’air et lui dit quelques mots. Fait.

Mais Samir ne s’est jamais vraiment soucié des honneurs ou des cérémonies publiques, ce qui l’intéressait et l’intéresse toujours, c’est de voler. Mohamed Abou-Bakr, son frère d’armes, en revanche, se drape dans le nationalisme comme dans un manteau.

« Généralissime, Généralissime, par ici s’il vous plait », murmurent des hommes en costume autour d’Abou-Bakr et quelques autres généraux. Le général Tolba Radwan est un général borgne qui se vante d’avoir pris d’assaut un avant-poste israélien sans faire de prisonniers, et d’avoir quatre éclats d’obus encore dans son corps. Un autre « beau combat », celui du général Wessam Hafez, n’est jamais à court d’applaudissements : il a enfumé et abattu 36 Israéliens, raconte-t-il en mimant un tir avec une kalachnikov. Avant 2011, ils ne pouvaient se raconter leurs exploits qu’entre eux, ces généraux au visage sévère habituellement considérés par leurs partisans comme des héros de la nation, le bouclier de diamants qui protège l’Égypte ou la plus belle armée de Dieu.

Abou-Bakr écoute distraitement l’hommage, affûte son regard, rentre son ventre (dommage collatéral de la délicieuse cuisine de sa femme) et se dirige vers l’auditorium. Le plan est d’abord de prendre le thé, puis de raconter la guerre.

« La guerre est en cours »

À l’horizon, des cargos fendent les eaux du canal de Suez pour atteindre Port-Saïd, connu pour ses colporteurs détaxés et ses églises anglicanes fermées. Dans les années 1970, c’était une ville fantôme infestée de troupes, d’espions et de guérilleros ; les habitants ont été évacués. Le Sinaï — leur ancien champ de bataille — n’est qu’à quelques minutes de bateau, de l’autre côté. « L’Égypte est en danger », déclare le pilote Abou-Bakr. Sa colonne vertébrale est endommagée et son nez porte une cicatrice, vestige d’une éjection qui a mal tourné. Aujourd’hui, s’il ne s’agit pas d’un nouveau symposium sur la saccharine, d’un voyage sur un ancien champ de bataille ou d’une apparition à la télévision, de nombreux pilotes de 1973 trimbalent leur colonne vertébrale amochée — héritage des Mig — chez les physiothérapeutes des hôpitaux militaires, les meilleurs d’Égypte.

Levant les yeux au ciel, Abou-Bakr poursuit : « La guerre est en cours et nous n’en sommes pas conscients ! » Assis à côté de lui, les généraux Radwan et Hafez contemplent l’effet du récit sur leur auditoire. Pour eux, tout le monde, des Américains aux Israéliens en passant par les dissidents locaux, complote contre l’Égypte.

Le maréchal Sissi a été élu président à deux reprises. Contrairement à son prédécesseur Hosni Moubarak, qui a dépolitisé l’armée et s’est mêlé aux magnats du monde des affaires régnant sans partage sur le Parti national démocratique, Sissi n’a le soutien d’aucun parti. Alors, pour éviter le sort de ses prédécesseurs (le premier président égyptien, Mohamed Naguib, a été déposé par Gamal Abdel Nasser ; Sadate assassiné ; Moubarak renversé ; et Mohamed Morsi est mort en prison), Sissi entretient des liens étroits avec l’armée.

Après 2011, les mouvements civils, qui se remettent de décennies de chasse aux sorcières menée par l’État, manquent de ressources et de réseaux de base. Le premier président civil, le Frère musulman Mohamed Morsi, est élu en 2012 et commence, quelque peu brutalement, à façonner une République religieuse. En un an, le pays connait un nouveau printemps sanglant. Les attaques terroristes reprennent ; d’abord des fusillades sporadiques par des hommes armés ici et là, puis des opérations ciblées sur les postes de police et les églises. Morsi est déposé et Sissi est élu à l’issue d’une campagne nationaliste sur fond d’antiterrorisme.

Entre-temps, les subventions aux carburants se sont évaporées et la livre égyptienne a été dévaluée de moitié. Sissi demande à l’armée d’intervenir pour pallier la pénurie de produits et bientôt les fabricants militaires vendent de tout, du sucre aux laits pour bébés en passant par les médicaments contre le cancer, à des prix réduits, évinçant ainsi le secteur privé. Plus que jamais, l’armée égyptienne est un conglomérat complexe, non imposé et non responsable. Elle possède des terres, des sociétés de transport maritime, des médias, des hôtels, des ponts, des écoles, et des clubs sportifs où Abou-Bakr déguste son jus de mangue. Après 2013, les militaires se sont mués en une caste contagieuse et, parfois, inquiétante.

Embarquer les jeunes dans le nationalisme

Les selfies s’arrêtent enfin et le bus transportant les généraux et les partisans traverse le dernier « cadeau de l’Égypte au monde », le nouveau canal de Suez, construit en 2016 par l’armée. Le véhicule dépasse les files de voitures et franchit les postes de contrôle grâce aux cartes d’identité des généraux, et fonce vers le désert du Sinaï. On n’y voit âme qui vive, à l’exception des vestiges de la guerre de 1973 qui se succèdent à quelques kilomètres d’intervalle : gigantesques statues de casques, Kalachnikov, Mig. « Cette terre était gorgée de sang », commente Abou-Bakr en regardant la route. Sa mission était de couvrir les parachutistes égyptiens, dont Radwan et Hafez, pour percer la ligne défensive de Bar Lev. C’est vers cet endroit que le bus se dirige.

Ces voyages sont organisés par des clubs pro-armée dirigés par des civils d’âge moyen et se concentrent sur deux choses : archiver les histoires des généraux et embarquer les jeunes dans le nationalisme. Abou-Bakr participe à quelques voyages chaque année, selon l’état de sa colonne vertébrale. Il est particulièrement occupé autour du mois d’octobre, anniversaire de la guerre de 1973.

Le bus se vide de ses passagers, alors que la chanson sur l’armée passe en boucle et que l’hystérie de masse consomme tout sur son passage.

Les sites de l’ancienne ligne Bar Lev jalonnent la rive est de Suez avec leurs bunkers souterrains, l’artillerie abandonnée et rouillée, les téléphones de campagne et les émetteurs radio, tous les butins de guerre qui font l’attraction du tourisme patriotique. Sur quatre guerres avec Israël (en 1948, 1956, 1967 et 1973), 1973 est considérée comme le seul succès de l’armée égyptienne. Les parents et leurs enfants hyperactifs ont la possibilité de profaner chaque char d’assaut, jet ou mitrailleuse trouvés. Des enfants vociférants partent à la conquête des chars israéliens et courent partout en criant : « Mort au chien israélien ! » Un couple trouve un endroit confortable sur un Centurion. Des hommes se relaient pour sourire à la caméra avec dans les mains le bazooka ou la kalachnikov chargée du soldat mal nourri qui garde le site. Des fillettes partent en gloussant à la recherche d’un officier supérieur.

La mutation du nationalisme égyptien est un processus centenaire, d’une recherche d’identité sous l’occupation britannique à un panarabisme défini sous Nasser, suivi de décennies d’hibernation à travers les limbes politiques de Moubarak, jusqu’au patriotisme post-révolutionnaire actuel, motivé par la peur.

Le soleil fond dans les sables, les chants s’arrêtent et les chiens recommencent à aboyer. Le dernier à partir est un pilote de chasse qui a jadis abattu deux jets israéliens et qui marche dans la lumière orange entre des Centurion rouillés en tenant son petit-fils par la main. Et le champ de bataille retourne soudain à sa solitude.

Le pilote du président

« La vie d’un pilote de guerre peut produire deux sortes d’hommes : ceux qui deviennent amers, voire agressifs, et ceux qui plaisantent tout le temps, professe Abou-Bakr. Je suis un plaisantin ! » Pour ceux qui le connaissent, c’est un farceur notoire, et pour quelques camarades proches, c’est le « capitaine Bakry ». Il fait des farces lors des fêtes et des enterrements — à part quand ce fut celui d’un pilote capturé et torturé par les Israéliens et qui n’a jamais été retrouvé. Il vit avec sa deuxième femme, qui connaît ses histoires par cœur, dans un humble appartement quelque part dans Nasser-City, un quartier poussiéreux construit par l’armée et qui abrite de nombreux généraux. Les journalistes peuvent s’émerveiller de ses précieux objets de collection, dont bien sûr la médaille de l’Ordre de la République. Abou-Bakr était maigre, il montre une photo de lui et de son ancien passager Moubarak. Aujourd’hui, le « pilote du président » — son surnom — âgé de 70 ans, tape sur son ventre rond et sourit à sa femme qui prépare le déjeuner. Il ne peut pas rivaliser avec les cascades et les listes de tirs de Samir, mais il a piloté des présidents après la guerre. Il a emmené Sadate aux négociations israéliennes et l’a vu cracher et jurer après chaque réunion.

Après la mort de Sadate, Abou-Bakr a été affecté à un nouveau président, l’ancien commandant de l’armée de l’air Hosni Moubarak. Un président qui aime traîner avec les pilotes, se remémorant ses propres exploits dans les airs. Mais au sol, Moubarak resserre son emprise sur l’opposition, en particulier les islamistes qui ont été libérés par Sadate pour contrer l’opposition de gauche. Au milieu des années 1990, les attaques terroristes visant les sites touristiques connaissent une recrudescence et conduisent à l’adoption de lois entravant l’expression politique. À la fin de ces mêmes années 1990, la politique parlementaire est devenue pratiquement sans objet en vertu d’une Constitution qui interdit tout parti fondé sur la religion ou sur la classe sociale. Abou-Bakr prend alors sa retraite.

L’expérience la plus heureuse des pilotes de chasse comme Samir et Abou-Bakr a été la première fois qu’ils ont mis en marche des post-combusteurs2 dans leurs Mig-21. Aujourd’hui encore, Samir a la chair de poule en pensant à la vitesse supersonique. Personne n’est plus le même après cela. Abou-Bakr se souvient qu’il avait cherché un démon dans son cockpit lors de son premier solo.

Les années 1960 égyptiennes étaient aussi chaudes que les ailes delta des Mig-21 nouvellement importés. La camaraderie égypto-soviétique était née des ventes d’armes à Nasser en 1955, et a été rompue par Sadate en 1972. Les experts soviétiques ont aidé à construire des usines, le barrage d’Assouan, des écoles de ballet, des cirques et ont formé des pilotes, bien que des jeunes de vingt ans au sang chaud comme Samir ou Abou-Bakr ne se soient pas toujours entendus avec des vétérans russes qu’ils trouvaient glaciaux.

Le choc de juin 1967

En 1961, le premier pilote d’intercepteur supersonique3 formé par les Soviétiques obtient son diplôme avec un tir qui frappe la tour de contrôle en brisant ses vitres. Des pilotes comme lui formeront plus tard à leur tour le gros des escadrons de Samir et d’Abou-Bakr. L’Égypte entre officiellement dans l’ère supersonique, troublant à la fois les Américains et les Israéliens. Les pilotes de chasse ont la réputation de constituer une branche indisciplinée de l’armée. Les jeunes pilotes se soucient peu de diplomatie ou des survols du Sinaï par les Israéliens, puisque leurs supérieurs leur assurent qu’ils vont vaincre Israël en 24 heures. Ils ne se soucient que d’aviation et de filles.

En 1967, un matin de juin torride, tout change. Alors qu’Abou-Bakr, fraîchement diplômé, se détend chez ses parents au Caire, et que Samir va prendre une douche après son premier service — principalement en transpirant dans un cockpit — à l’aérodrome de Fayed près de Suez, les Israéliens attaquent et détruisent l’essentiel des forces aériennes égyptiennes en quelques minutes. Samir n’a jamais couru aussi vite de sa vie. « C’était l’enfer ! L’enfer au sol », se souvient-il dans son salon. Il s’échappe de la base en flammes. Un Mystère israélien lui tire une volée de balles aux pieds, son cœur bat la chamade contre sa poitrine, il court dans un couloir de la mort en vidant son pistolet sur la machine menaçante (« Si je meurs, au moins j’aurais essayé de tirer sur ce fils de chien », pense-t-il). Leurs trajectoires se sont croisées, le Mystère s’éloigne et Samir heurte une clôture.

Tout change. L’Égypte sombre dans la désillusion. L’armée est défaite. Le Sinaï est occupé. Nasser envoie ses plus proches conseillers en prison et remanie les troupes en vue de la prochaine guerre. Les jeunes pilotes suivent un entraînement intensif. En 1969, ils entrent finalement en guerre pour rendre à l’Égypte sa terre et sa dignité.

Le fatidique mois d’octobre 1973 commence par un raid aérien surprise réussi sur les bases israéliennes du Sinaï, sous le commandement de Moubarak. Cette mission a fait de la guerre de 1973 celle de Moubarak. Les forces égyptiennes percent la formidable ligne Bar Lev israélienne dans le Sinaï. L’un des avant-postes est conquis par le général Radwan. Les Israéliens ripostent immédiatement — cette partie est sous-estimée dans les musées militaires et les manuels scolaires égyptiens — et édifient une tête de pont sur le canal. Un cessez-le-feu est déclaré. De nombreux Égyptiens sont morts, de 5 000 à 10 000 selon les sources. Plusieurs pilotes ont disparu, certains lors de manœuvres de dernière minute, en dirigeant leurs jets endommagés sur des cibles israéliennes.

Les pilotes ont développé un humour de guerre, tranchant, sombre et inhumain, pour préserver leur santé mentale : « Si nous ne faisions pas cela, nous deviendrions fous. Ici quelqu’un meurt et là quelqu’un meurt, nous devons rire pour oublier. » Ce n’est pas à la guerre qu’on se fait des amis. Mais elle a apporté à l’Égypte, au président Sadate et au clan de ses généraux une victoire tant attendue.

« Sadate est arrivé ! » Le défunt leader fait son entrée dans l’auditorium de l’Opéra du Caire, rempli de mères de martyrs des révoltes d’après 2011. Les gens le harcèlent, actionnant les flashs des caméras de leurs smartphones. Cet imitateur a la structure osseuse, le teint de bronze et le physique nerveux du leader assassiné, le reste ayant été soigneusement peaufiné par lui-même : la moustache caractéristique, les lunettes rectangulaires vintage, la tenue de Sadate en dehors des heures de service, une gallabeya, et, bien sûr, l’esprit vif qui a permis au vrai Sadate de traverser le drame de la diplomatie d’après-guerre. Le sosie de Sadate s’est construit une carrière à la télévision en tant que « président défunt ».

La fête est un étrange étalage d’autres talents : des danses folkloriques, des poèmes sinistres de patients leucémiques, un homme vêtu comme un léopard qui miaule devant la caméra de télévision. « Sadate » monte sur scène pour fumer la pipe, comme le vrai président. Abou-Bakr, assis avec quelques autres généraux invités d’honneur au premier rang, observe le fantôme de son ancien passager. « Que Dieu ait pitié de vous, ô président ! », s’écrie quelqu’un. Le vrai Sadate a été abattu par un soldat islamiste lors de la célébration annuelle de la victoire le 6 octobre 1981.

Le sosie de Sadate

La popularité de Sadate n’est pas comparable à celle de Nasser, l’icône de l’âge d’or de l’Égypte, dont les projets comprenaient la nationalisation du canal de Suez, le panarabisme et l’expulsion des Britanniques. Sadate était un homme de connivence, il avait besoin d’une « victoire » limitée pour faire pression sur les Israéliens pour la paix, ce qu’il a finalement réussi. Pour faire face aux difficultés économiques de l’après-guerre, il a introduit la politique de la porte ouverte (infitah), qui a stimulé les investissements privés, en laissant de côté le secteur public.

Moubarak a poursuivi la politique de Sadate. Son héritage est vu comme une sclérose politique, une corruption omniprésente, des ponts commémorant les victoires militaires (pont du 26 juillet, pont du 15 mai, etc.), et le Panorama de la guerre du 6 octobre. C’est le mémorial égyptien le plus vaniteux de 1973, avec des scènes dramatiques de champs de bataille peintes avec amour par des artistes nord-coréens, le bâtiment principal étant entouré d’un sanctuaire de Mig déclassés. Il a déjà accueilli un hommage particulier à l’héroïsme de Moubarak : une grande mosaïque sur laquelle on le voit présider une sorte de conseil de guerre, le doigt pointé sur des cartes de batailles étalées sur une table. Après 2011, on a effacé Moubarak. Son héritage a été picoré par une série de vautours, des historiens aux divas des talk-shows flamboyants. Et Moubarak est devenu le plus impopulaire des généraux.

Le sosie de Sadate agrippe un nouvel arrivant à l’Opéra, un imitateur de Sissi qui a fait sensation récemment, lors de la réélection du vrai. Il est apparu dans un des bureaux de vote, provoquant une frénésie chez les femmes. Le duo se fraye un chemin à travers les caméras pour arriver sur scène. « Allez-y mollo, il est encore nouveau », ironise le faux Sadate.

L’armée a hanté l’imagination du public pendant six décennies, depuis que Nasser a compris ce qu’il pouvait tirer de la radio. Depuis son palais présidentiel, il prenait ses visions socialistes nationalistes, les habillait de son charme et les diffusait à tous, de l’intelligentsia de gauche aux conseillers étrangers en passant par les ouvriers illettrés de toute la région. Depuis lors, l’État a rapidement pris le contrôle des médias au nom de la « sécurité nationale ». Les médias d’État ont popularisé l’histoire de l’armée, instaurant un culte de la personnalité.

Lorsque l’emprise de Moubarak sur les médias s’est effondrée, ils sont allés chercher le plus choquant, le plus provocateur et le plus énervé des ex-généraux. Ils ont trouvé Ahmed Mansoury, un « seul-en-scène » comme il se nomme lui-même, parce qu’il préférait combattre l’ennemi seul, de façon à ce qu’aucun de ses camarades ne meure en le suivant. L’un d’eux est cependant mort en 1973 après que les deux hommes eurent affronté six Phantoms4 dans un combat aérien de 13 minutes (les combats aériens durent généralement 2 à 3 minutes) en contrevenant aux ordres. L’avion de Mansoury est tombé en panne de carburant et il s’est écrasé sur une autoroute tandis qu’un camion se dirigeait à toute vitesse vers lui. Il a survécu, mais son camarade est mort lors de l’atterrissage. Mansoury est toujours seul en scène. Il se sent dans son élément sous les lumières fluorescentes et les flatteries des animateurs de télévision, comme quand il effectuait un piqué lors d’un combat aérien.

Combattre ces « fils de chiens »

Le général Mansoury entre dans un studio de télévision de la Cité des médias du Caire avec un casque sur lequel est écrit « Mansoury ». Non pas celui qu’il portait quand il a « crashé » son Mig-21, mais un qui « s’est battu avec moi et a vu la sueur, la mort et le sang, et c’est maintenant la seule chose qui reste ». Vêtu de sa vieille combinaison pressurisée dans laquelle, contrairement à Samir ou Abou-Bakr, il peut encore entrer, il est d’une vanité déconcertante. Mais Mansoury est le créateur de son propre thriller historique. Il a acquis la réputation d’un « pilote fou ». Le combat aérien avec six Phantoms, il l’appelle « la dernière manœuvre mortelle », bien que la mort soit « lâche », dit-il. Il assure qu’il est « le chevalier qui se bat pour l’amour de Dieu ». Mansoury fait encore autre chose que les autres généraux ne feraient pas : il traite les Israéliens de fils de chiens à la télévision nationale.

Mansoury voulait être pilote depuis qu’il était enfant, quand il regardait passer au-dessus de sa petite tête les oiseaux de fer rugissants qui décollaient de la base aérienne près de sa maison au Caire. Puis les Israéliens ont bombardé cette même base en 1956. La crise de Suez s’est appelée en Égypte « l’agression tripartite », menée par le Royaume-Uni, la France et Israël contre Nasser et sa nationalisation de la compagnie du canal de Suez. Là, Mansoury a décidé de lutter contre les « fils de chiens ». Il dit avoir pris des risques, mais qu’ils étaient calculés. Ses camarades le savaient. Un jour, avant un combat aérien, il a demandé aux membres de son escadron de se raser la tête pour se préparer à rencontrer Dieu. Il affirme que ses cheveux n’ont jamais repoussé.

L’audacieux « Jaguar noir », son nom de code, vit dans un appartement avec des collages de vieilles coupures de presse de lui-même en costume de jeune pilote, souriant avec en toile de fond son Mig-21 et une tête d’aigle qui regarde vers le bas. Il montre ses bras sur les photos, remonte sa manche, fait jaillir des veines bleues et dit : « Dans ces veines, le sang kaki [de l’armée] coule encore ». Il est très sérieux, prend une pomme sur la table et la coupe en deux, en disant :« Si je t’étreins, je peux te briser la cage thoracique. » Il y a seize médailles éparpillées dans l’appartement, ainsi que des honneurs présidentiels, des statues d’aigle offertes par des fans et une tête de jaguar noire faite par une femme qui voulait l’épouser.

Parfois, quand le sentiment de sa grandeur s’efface, le général supersonique succombe à la solitude. Les enfants de Mansoury voyagent à l’étranger. Sa femme est décédée. Il ne dort pas dans la chambre qu’il partageait avec elle, mais dans un lit de camp « taille cercueil », pour le jour où la mort le réclamera. « Je voudrais que ce temps revienne, le temps de la guerre, de l’aviation, ma femme, mais le fait est que… ce n’est pas possible. »

Dans une culture de l’exclusivité, ces généraux supersoniques doivent rester injoignables, intacts, non diminués. Le regret, la peur, la faiblesse ne doivent pas s’appliquer à eux. Et s’il y a une once de vulnérabilité, ils la repoussent. Le général Abou-Bakr avance prudemment que Mansoury est un pilote « qui a perdu ses ailes ». Mansoury invite un caméraman à le filmer montant dans son vieux Mig-21 qui rouille au Panorama — ce qui se rapproche le plus de la sensation supersonique.

Le général Abou-Bakr n’a pas pu revoler sur des Mig et a demandé un poste d’enseignant en 1971 après s’être écrasé dans une tempête de sable, avoir heurté une cabane et tué un cuisinier de l’armée. Il s’arrête un instant et cache son regard derrière des lunettes noires. Samir a commis son dernier acte offensif non sanctionné en 1982 et a été interdit de vol dans les avions supersoniques depuis lors.

Ce genre de choses, les pilotes les tiennent à l’écart de leur entourage. Le nationalisme est en hausse, il remodèle le passé, le présent et l’avenir prévisible de la République. Les pilotes de supersoniques convoqués doivent — avec un certain sang froid — jouer le rôle de héros nationaux. Sinon, les chances que leur mémoire survive grâce au machisme de l’armée ne sont pas bonnes. Pendant les pauses entre les apparitions à la télévision, les voyages sur le champ de bataille ou les prières en public, dans leur chambre, ils rêvent encore de poursuivre des Phantoms.

1Le Mikoyan-Gourevitch Mig-21 est l’avion supersonique de combat soviétique le plus produit de tous les temps, entré en service en 1960.

2La post-combustion consiste à injecter et enflammer, à l’aide de brûleurs auxiliaires, du kérosène derrière la turbine du moteur, d’où le terme « post », dans les gaz d’échappement du réacteur, ce qui a pour conséquence une augmentation importante de la poussée.

3Type d’avion de chasse conçu spécifiquement pour arrêter et détruire des avions ennemis avant qu’ils atteignent leur objectif.

4Avions de combat de construction américaine parmi les plus importants du XXe siècle, utilisés par l’armée israélienne.

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