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Stratégie militaire

En Orient aussi, la ville cible prioritaire de la guerre

Si les attaques de l’armée russe contre des villes en Ukraine ont suscité la réprobation internationale, on ne peut oublier que nombre d’armées et de groupes utilisent ces tactiques en Syrie, au Yémen, en Palestine occupée, surtout depuis la fin de la guerre froide. Ces destructions d’infrastructures de villes sont désormais qualifiées d’« urbicides » et s’apparentent à une forme de terrorisme.

Immeubles détruits dans le centre de Homs (2013)
HO/Shaam News Network/AFP

Les trois premiers mois qu’ont duré le siège, le bombardement puis l’occupation de la ville de Marioupol au début de l’agression russe dans l’est de l’Ukraine ont été diffusés de façon dramatique à la face du monde entier au travers d’images, de mots et de vidéos. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a fait état, en juin 2022, de la destruction partielle ou totale de 90 % des bâtiments résidentiels de la ville, de 60 % des logements privés, de la coupure de tous les approvisionnements en électricité, eau et gaz, de l’arrêt de tous les hôpitaux, de l’épuisement des réserves de nourriture, de la fuite de 350 000 personnes, de la mort de milliers de personnes, sans compter les crimes de guerre qui avaient été commis contre des civils.

Les analystes militaires et politiques n’ont pas mis longtemps à se saisir du terme « urbicide » pour désigner les résultats cumulés des tactiques militaires russes contre Marioupol et d’autres villes ukrainiennes, tout en les comparant aux opérations urbaines russes passées contre Alep et Grozny. Leurs analyses suggéraient qu’il s’agissait là d’un choix militaire, d’une politique stratégique de principe, essentiellement russe, qui ne s’embarrassaient pas de tactiques opérationnelles particulièrement brutales ; dépourvues de toute retenue, elles étaient « non civilisées » et leur objectif était la mise à mort des villes de manière à rendre la vie inhabitable à leur population. D’où l’expression : commettre un « urbicide ».

Malgré ce que les analystes peuvent suggérer, les peuples du Proche-Orient savent cependant d’expérience que l’urbicide n’est pas seulement une approche du combat en zone urbaine. Bien avant que les Russes ne contribuent à détruire Alep, l’urbicide était devenu un élément fondamental du « mode de vie urbain » dans toute la région, tous les envahisseurs cherchant à tuer, contraindre ou priver délibérément la ville de ses habitants.

Au cours du demi-siècle dernier, des millions de citadins — de Gaza à Mossoul, de Bagdad à Khorramchahr, du camp de Yarmouk à Falloujah — ont subi des bombardements violents, des sièges, la destruction d’infrastructures essentielles, la mort, la pollution de l’environnement, la migration forcée et la famine. Pour beaucoup, l’urbicide est devenu le fil conducteur de leur vie quotidienne, une institution sociale urbaine.

Toutes les armées et tous les acteurs non étatiques armés (ANEA) qui commettent des agressions contre les villes du Proche-Orient développent une boîte à outils, un « art opérationnel » de la manière dont ils peuvent employer leurs forces et leurs capacités spécifiques lorsqu’ils mènent des « opérations militaires en zone urbaine »1. Cela étant, toute tactique ou instrument de combat en zone urbaine est préjudiciable à des degrés divers au tissu matériel et social urbain, leurs effets opérationnels cumulatifs rendant la vie urbaine quasiment invivable.

Le « roof-knocking » israélien

Le ciblage des principaux dirigeants de l’opposition en vue d’une exécution extrajudiciaire par exemple conduit généralement à la destruction de tel bâtiment ou de tel bloc d’habitations. L’utilisation de données géolocalisées des télécommunications pour l’identification des cibles est une tactique d’assassinat plus spécifiquement israélienne et américaine qui entraîne toujours des dommages collatéraux civils et en termes d’infrastructures. Ce que les Israéliens appellent le « roof knocking » (littéralement « coup sur le toit ») consiste à avertir les habitants d’un immeuble, par un appel téléphonique enregistré ou par le largage de charges explosives légères sur les toits des bâtiments, qu’une action par « munitions pénétrantes » est imminente. Les États-Unis classent en deux catégories leurs exécutions extrajudiciaires par drone : d’une part, les « frappes de personnalité » contre des individus nommément désignés et les « frappes de signature », qui utilisent des algorithmes pour identifier une « activité suspecte » (mal définie) et ensuite attaquer le site. Les raids nocturnes réguliers à Jénine dans le cadre de l’opération « Break the wave » de l’armée israélienne en 2022 visaient à éliminer le plus grand nombre possible de jeunes combattants et à perturber la vie quotidienne de la communauté en détruisant des habitations.

Les tactiques opérationnelles de combat rapproché provoquent des dommages considérables et sont étendues au tissu urbain et à la vie sociale, surtout si ces combats durent des semaines ou s’étendent à d’autres quartiers. Il s’ensuit une bataille d’usure, avec un système de défense par couches suivi d’un siège, le tout se combinant pour détruire le tissu urbain. Les Israéliens vendent à d’autres armées leur expertise tactique particulière consistant à « traverser les murs », mise au point, selon leurs propres déclarations, en combattant au-dessus, à travers et sous les rues et les bâtiments de Gaza, Jénine et Beyrouth.

L’organisation de l’État islamique (OEI) a utilisé des véhicules piégés chargés d’engins explosifs improvisés (IED) et un important réseau de tunnels à Mossoul pour stopper l’avancée des forces de la coalition irakienne en 2017. En 2004, leur vaste réseau de tunnels à Falloujah s’est avéré être une tactique urbaine efficace, forçant les combats au corps à corps sous terre alors que les forces américaines, irakiennes et britanniques cherchaient à reprendre la ville. En 2007, les États-Unis ont construit un mur de béton de 5 km de long autour du quartier d’Adhamiya à Bagdad, surnommé le « grand mur d’Adhamiya », pour empêcher l’accès des forces d’opposition et de leurs engins explosifs improvisés.

Les Russes ont déployé des sociétés militaires privées telles que le groupe Wagner en tant que « troupes de choc » pour capturer et reconquérir Palmyre. L’OEI a lancé une campagne « Breaking Walls » en 2013 pour libérer le plus grand nombre possible de ses militants détenus dans des prisons afin de les renvoyer au front. La deuxième bataille de Falloujah (2004) et la reprise de Mossoul à l’OEI (2016-2017) ont été depuis un demi-siècle parmi les combats les plus décisifs dans les villes, quartier après quartier, entre armées régulières et combattants irréguliers. Les deux villes ont été assiégées et prises d’assaut, avec des taux de pertes élevés et des destructions massives. Elles ont été détruites à plus de 60 % et ne sont pas encore reconstruites à ce jour.

Attaque aérienne des villes

La guerre urbaine, quartier après quartier, a été complétée par une volonté accrue de détruire à distance des parties de villes. Cette évolution opérationnelle s’est traduite par un objectif stratégique qui consiste à gagner un conflit en rendant inhabitables de larges pans urbains grâce à des attaques aériennes ciblées sur des infrastructures critiques et sur des quartiers résidentiels. Pour détruire des blocs d’habitations et des quartiers, l’armée de l’air syrienne a choisi les « bombes barils » larguées à partir d’hélicoptères (plus de 80 000 d’entre elles auraient été utilisées depuis 2011), qu’elles soient chargées d’armes chimiques ou d’un mélange bon marché de pétrole et d’explosifs, comme principale arme de terreur. Selon certaines informations, l’expertise syrienne est désormais mise à disposition de l’armée russe en Ukraine.

Le commandement central américain (US Central Command, CentCom)) a déclaré avoir utilisé plus de 10 000 armes à sous-munitions, contenant plus d’un million de sous-munitions, à l’intérieur des villes irakiennes, tandis que les Britanniques ont utilisé 70 armes à sous-munitions aériennes et plus de 2 000 armes à sous-munitions terrestres dans les premiers jours de l’invasion de 2003. Lors de sa campagne de bombardement de deux semaines sur Gaza en 2021, Israël a effectué plus de 1 000 frappes aériennes, détruit 15 tours d’habitation et plus de 1 700 logements. Les Russes ont affirmé avoir utilisé les villes syriennes comme laboratoire d’essai pour leurs dernières technologies de missiles et de drones, tandis qu’Ansar Allah a utilisé des drones pour attaquer les installations pétrolières d’Abou Dhabi en février 2022. Cette attaque a été suivie un mois plus tard par des attaques similaires sur Jeddah, Jizan, Najran et Dhahran. L’imagerie satellitaire a enregistré plus de 950 sites d’impact à travers Alep provoqués par des bombes larguées par les militaires russes et syriens pendant un mois de bombardement intensif en 2016.

Les généraux de Saddam Hussein pensaient qu’une escalade de la « guerre des villes » (1984-1988), menée par vagues d’attaques à la roquette et par bombardier sur de nombreuses villes iraniennes terroriserait le nouveau régime iranien et l’obligerait à baisser les armes au moment de la guerre Iran-Irak. Au lieu de quoi, cette guerre a poussé Téhéran à développer un attirail sophistiqué de drones et de « drones kamikazes », aujourd’hui vendus aux Russes et au Hezbollah. En déployant plus de 2 000 munitions à guidage de précision et en procédant à des frappes aériennes dès les premières heures de l’opération « Iraqi Freedom » (mars 2003), les États-Unis étaient convaincus que l’opération « Shock and awe » allait rapidement contraindre les Bagdadis à la soumission par le biais d’une guerre-éclair contre les ponts, les sources d’énergie et autres infrastructures essentielles.

Les attaques aériennes russes et syriennes contre les infrastructures civiles de la province d’Idlib en 2019-2020 auraient détruit de nombreux hôpitaux et établissements de santé, des établissements d’enseignement et des marchés, obligeant, selon l’ONU, plus de 1,5 million de personnes à fuir leur quartier. La sophistication croissante des attaques à la roquette des groupes armés de Gaza — ils en ont lancé près de 4 400 en mai 2021 et plus de 1 000 en août 2022 — n’ont fait que peu de dégâts dans les centres de population israéliens, bien qu’elles témoignent d’une sophistication technique croissante attestée par l’extension de leur portée et l’augmentation du nombre de leurs lancements. La coalition dirigée par l’Arabie saoudite aurait effectué plus de 24 000 frappes aériennes sur les centres urbains tenus par Ansar Allah (houtistes) depuis 2015.

Répandre l’insécurité, du déjà-vu

Que se passe-t-il lorsque de tels outils de destruction des villes sont combinés au sein d’un programme opérationnel régulièrement mis en œuvre sur une longue période, appliqué à l’ensemble d’un espace urbain, dans une quête obstinée de domination permanente du champ de bataille, de dissuasion stratégique et de déstabilisation des communautés par la terreur ? C’est alors que l’urbicide devient une stratégie de prédilection, un état d’esprit qui justifie d’attaquer l’ensemble de la vie sociale pour répandre dans la cité, à tout instant et en tout lieu, un sentiment d’insécurité. Nul espace n’est épargné ou à l’abri : installations médicales, établissements d’enseignement, institutions culturelles, médias, bureaux administratifs, stations d’épuration, réseaux électriques, jardins d’enfants, cafés, salles de bains et cuisines. La destruction de la ville n’est pas seulement un sous-produit des combats, elle devient leur raison d’être.

L’ancien-nouveau recours à l’urbicide n’est rien d’autre que le siège à long terme de quartiers ou de villes entières. Un siège s’accompagne généralement de bombardements et d’incursions réguliers, du déni des besoins humains fondamentaux tels que l’eau et l’électricité et du blocage des voies de sortie. La coalition de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis a assiégé le port d’Al-Houdaydah (Yémen) en juin 2018, empêchant ainsi les importations humanitaires d’atteindre facilement d’autres villes ; en un seul jour de novembre 2018, 200 frappes aériennes auraient été menées sur la ville. Le siège a effectivement pris fin avec le retrait de la coalition en novembre 2021 mais tout au long de 2022 les restes explosifs de guerre continuent de tuer des enfants dans les zones contaminées de la ville.

Le siège de Beyrouth-Ouest par les forces défense israéliennes entre juin et août 1982 a commencé par la destruction de la centrale électrique au sud de la ville, suivie par le refus de l’armée israélienne d’autoriser la Croix-Rouge internationale, chargée de matériel médical, à accéder à la ville. La destruction des archives, des institutions culturelles et des établissements médicaux palestiniens était « nécessaire » à la prise de la ville ; elle a bien sûr été suivie par la facilitation par les forces défense israéliennes du massacre de Sabra et Chatila en septembre de la même année.

La liste des villes qui ont été assiégées en Syrie au cours du dernier quart de siècle, au nom du mantra « mourir de faim jusqu’à la soumission », est trop longue à énumérer ici, mais doit tout de même inclure le siège de trois semaines et la destruction de larges parties de Hama en 1982 et de Dara’a, le berceau de la révolution, en 2011. À titre d’exemple, l’ONU a répertorié, en janvier 2016, 18 sites où 500 000 personnes ont été assiégées par les forces syriennes/russes ou par l’OEI ou d’autres groupes armés : Deir Ezzor, Foah, Kefraya, Zabadani, Madaya, Bqine, Darayya, Moadamiyeh, Douma, Harasta, Arbin, Zamalka, Kafr Batna, Ein Terma, Hammura, Jisrein, Saqba, Zabadin et le camp de Yarmouk. Une liste plus longue comprendrait sûrement Alep, Rakka, Kobané et la Ghouta orientale, parmi beaucoup d’autres.

La « guerre des camps » qui s’est déroulée au Liban d’avril 1985 à juillet 1988, principalement entre les forces libanaises d’Amal et les factions palestiniennes, a impliqué sièges, bombardements aériens et combats de rue dans et à travers les camps de réfugiés. Il convient également de noter la féroce bataille de Khorramshahr (1980) qui a laissé la majeure partie de la ville en ruines, les deux combats dans Falloujah (avril 2004, novembre 2004), l’opération américaine visant à réprimer Sadr City à Bagdad pendant deux mois en 2008.

À Gaza, la « tonte de gazon »

Les attaques israéliennes répétées contre le dense tissu urbain de la bande de Gaza en 2008, 2012, 2014, 2021 et 2022, presque exclusivement par voie aérienne ou par artillerie, ont tué plus de 4 000 personnes. Dans la pensée stratégique israélienne, ces épisodes répétés d’« urbicide violent » sont appelés par euphémisme « tonte de gazon », en alternance avec « l’urbicide lent » consistant à contrôler la mobilité, à réglementer les besoins fondamentaux, à exercer une surveillance permanente accompagnée d’assassinats ciblés.

Cette stratégie hybride d’urbicide, qui joue sur de longues périodes entre formes violentes et lentes, a permis aux 750 000 habitants de la ville de Gaza et aux 1,25 million d’autres habitants de cette prison de 365 km² d’éprouver l’urbicide comme un mode de vie. Taez (Yémen) a connu une expérience similaire. La ville est assiégée et soumise à un blocus par les forces d’Ansar Allah depuis 2015. Elle est entourée de mines terrestres, privée d’accès à une alimentation régulière, à l’eau et aux fournitures médicales, régulièrement bombardée, et les tireurs d’élite terrorisent les rares sorties de la ville. La famine, la violence permanente, les restes explosifs de la guerre et la malnutrition se combinent au manque de soins médicaux de base pour faire du taux de mortalité dans la ville l’un des plus élevés du Yémen.

La vie urbaine est également attaquée via le cyberespace. La cyberguerre offensive est désormais largement utilisée pour déstabiliser les infrastructures urbaines civiles et de commandement, endommager l’approvisionnement en énergie et couper les populations des réseaux de soutien et de résistance. Elle fait peut-être moins de victimes dans les villes, mais elle est désormais bien intégrée à la stratégie de l’urbicide. Les infrastructures vitales peuvent être détruites en attaquant le fonctionnement de leurs systèmes physiques ou en perturbant leur structure et leurs systèmes de routage, avec des tactiques telles que le déni de service, la modification des données ou le sabotage. L’unité 8 200 des forces de défense israéliennes, qui offre une capacité plus défensive, est la plus connue dans la région, mais le Hamas a remporté quelques succès dans le cyberespace contre Israël, tout comme l’Iran qui a été accusé par les États-Unis en 2020 d’avoir attaqué des portions du réseau hydraulique israélien.

Une forme de terrorisme

Alors que nous observons comment les missiles et l’artillerie russes détruisent le mode de vie urbain de millions d’Ukrainiens, il est bon de rappeler que nous avons toujours échoué à arrêter ces types de tactiques, ces doctrines opérationnelles et ces stratégies de destruction des villes lorsqu’elles ont été utilisées contre les villes du Proche-Orient. Ici, l’urbicide est depuis longtemps le chemin vers la mort. Chaque ville et chaque agglomération a été balayée, encore et toujours, par son vent glacial laissant une traînée de pourriture qui corrompt les relations sociopolitiques urbaines pour les années à venir.

La déstabilisation de l’environnement bâti, les coûts environnementaux des destructions, les conséquences sur la santé et la maladie, la perte du patrimoine culturel et de la mémoire, le déni des besoins fondamentaux et des droits de l’homme, l’arrêt de la croissance économique : tout cela se répercute sur les générations. L’urbicide est un terrorisme contre l’essence même de l’être humain. Des charniers de Hama recouverts par le palais d’Apamee Cham (Syrie) aux milliers de personnes qui restent ensevelies sous 8 millions de tonnes de gravats toxiques à Mossoul, l’urbicide en tant que passé et présent qui se répète sans cesse façonne l’avenir des villes du Proche-Orient. Il est devenu ce que signifie être urbain.

1Ou MOUT pour Military Operations on Urbanized Terrain, selon une désignation de l’armée américaine d’il y a 30 ans.

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