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L’Arabie saoudite dans les eaux agitées de la réforme économique

Saoudisation, emploi des femmes, départ des travailleurs étrangers

Les réformes économiques engagées en Arabie saoudite et qui visent, entre autres, à assurer la « saoudisation » du marché du travail et une plus grande participation des femmes comportent des risques. Notamment durant la période de transition qui voit le départ d’un grand nombre de travailleurs étrangers.

Le 25 février 2018, la Direction générale de la sécurité publique saoudienne a annoncé qu’elle autoriserait les femmes à servir dans l’armée comme simples soldats. Le site de candidatures en ligne a été submergé de demandes en dépit des nombreuses restrictions concernant l’âge, la taille, le poids, le mariage avec un étranger et le lieu d’habitation du tuteur.

Le marché du travail saoudien offre de plus en plus de possibilités aux femmes. À la faveur d’un remaniement complet de l’état-major et du gouvernement, Tamadour Bint Youssef Al-Ramah est devenue ministre adjointe du travail — un pas de plus vers l’intégration d’un plus grand nombre de femmes dans le conseil des ministres saoudien. La féminisation de la population active est probablement le facteur le plus important pour la croissance économique du royaume à moyen terme.

La « saoudisation », c’est-à-dire le fait de réserver certains emplois et certains secteurs aux ressortissants saoudiens, fait partie des efforts du gouvernement pour réduire la masse salariale du secteur public et pour réformer le secteur privé. En janvier, le gouvernement a annoncé qu’il élargirait sa liste d’emplois réservés aux Saoudiens à la vente de montres, de lunettes, d’équipement et d’appareils médicaux, électroménagers et électroniques, de pièces automobiles, de matériaux de construction, de tapis, de voitures et de motos, de meubles, de vêtements pour enfants et d’accessoires pour hommes, d’ustensiles de cuisine pour la maison et de confiseries. La nature expérimentale de la saoudisation soulève de nombreuses questions sur le choix des secteurs ciblés, ainsi que sur la capacité des petites entreprises à faire face à l’augmentation des salaires si elles emploient des nationaux. Malgré tout, cette politique devrait offrir des perspectives à tous les Saoudiens, et surtout aux Saoudiennes.

Malaise dans la population

Une série de réformes vise à rationaliser les coûts du carburant et de l’électricité ; une nouvelle taxe sur la valeur ajoutée, ainsi qu’une aide en espèces ciblée pour les familles à faible revenu, par l’entremise du « Citizens Account Program » (« comptes des citoyens »)1. Tout cela perturbe l’économie, alors que les familles tentent d’établir leur budget mensuel de dépenses. Les prix de l’énergie ont été multipliés par deux ou trois et le prix de l’essence a augmenté de 80 à 120 % en 2017, selon une étude d’EFG Hermes. L’humeur des consommateurs en Arabie saoudite est à l’inquiétude, autant parmi les Saoudiens que parmi les étrangers. Tout comme l’idée de femmes soldats saoudiennes teste les limites de la société, la confiance des consommateurs est érodée par la question : « qu’est-ce qui nous attend encore ? »

L’indice Ipsos de confiance des consommateurs pour la fin de l’année 2017 montre des projections négatives constantes en matière d’emploi, d’investissement et de croissance. L’index des directeurs des achats (Purchasing Managers’ Index, PMI) de Emirates NBD a enregistré une forte baisse, passant de 57,3 en décembre 2017 à 53,0 en janvier 2018, soit le plus bas niveau dans l’histoire du sondage.

Ce malaise est d’autant plus troublant qu’il accompagne les dépenses budgétaires les plus importantes de l’histoire saoudienne récente. Le budget a augmenté pour 2018 et, conjugué aux dépenses supplémentaires du fonds d’investissement public, 340 milliards de riyals saoudiens (environ 73,70 milliards d’euros) sont prévus pour 2018. Pour faire bonne mesure, le gouvernement a reporté à 2023 son engagement à produire un budget équilibré. Toutefois, la méthode consistant à sortir du marasme actuel par la dépense comporte des risques intrinsèques.

L’un des facteurs clés du sentiment des consommateurs et du malaise général, en particulier dans le secteur privé, c’est la population expatriée, victime involontaire des réformes. Pour ceux qui restent, l’augmentation du coût de la vie a été considérable. Pour ceux qui partent, leur absence aggrave la faiblesse de l’activité économique. Et beaucoup s’en vont. Représentant le tiers de la population d’Arabie saoudite, les travailleurs étrangers sont soumis à l’augmentation des prix, sans le coussin amortisseur du Citizens Account Program ni de la reprise des allocations du secteur public (seulement pour 2018).

Des taxes de toutes sortes

Les travailleurs étrangers sont soumis à une série de taxes supplémentaires que les citoyens saoudiens n’ont pas à payer.

La raison d’être de l’augmentation de ces redevances et de ces taxes est de créer une source de revenus alternative pour le gouvernement, afin de compenser la baisse des revenus du pétrole qui ne cesse de s’accumuler depuis la fin de 2014. Même si le budget de l’Arabie saoudite pour 2018 est le plus élevé de son histoire, il y a des efforts de réduction des coûts. La rationalisation des prix de l’énergie et les tentatives de diminuer la masse salariale du secteur public se combinent avec de nouvelles taxes sur le tabac et les boissons sucrées. On envisage des péages routiers, on travaille à l’application d’une TVA à partir du 1er janvier, on étudie une application rétroactive de la zakat2 aux institutions financières, et en particulier, la possibilité de saisir des actifs dans le cadre d’une campagne anticorruption.

Mais ces efforts n’engendrent pas nécessairement les retours promis par certains. La purge anticorruption n’a pas rempli la promesse de faire rentrer 100 milliards de dollars (81 milliards d’euros) — les estimations gouvernementales étant à ce jour plus proches de 13 milliards de dollars (10 milliards d’euros), et les recettes de la TVA pour 2018 seront d’environ 6 milliards de dollars (4,8 milliards d’euros). En particulier, la TVA (23 milliards de riyals saoudiens soit près de 5 milliards d’euros) apporte moins de recettes publiques au budget 2018 que l’augmentation des frais de visa et de parrainage familial pour les expatriés (28 milliards de riyals saoudiens, soit 6 milliards d’euros).

Les travailleurs étrangers en première ligne

Le gouvernement a très clairement décidé de faire peser le fardeau de ces sources alternatives de revenus sur le dos des travailleurs étrangers. Si certains choisissent de partir, beaucoup d’autres sont mis à pied ou licenciés par les entreprises, qui s’adaptent également à la hausse des prix de l’énergie et à la baisse des activités commerciales. Il en résulte une forte augmentation des départs. Selon la General Authority for Statistics de l’Arabie saoudite, plus de 300 000 ouvriers (principalement dans le bâtiment) ont perdu leur travail dans les 9 premiers mois de 2017, dont plus de 100 000 dans le seul troisième quart de l’année. Et leurs emplois ne sont pas repris par des Saoudiens.

Les pertes d’emplois d’employés et de cadres n’ont pas suivi le même rythme et la demande de travailleurs domestiques reste stable. La restructuration du marché du travail qui s’impose pour mettre les Saoudiens à des postes plus productifs et fondés sur la connaissance demandera du temps, et cette période intérimaire créera des perturbations, en particulier dans le secteur du bâtiment et des services. L’espoir est que les salaires du secteur des services et du BTP augmenteront, ce qui pourrait être bon pour les Saoudiens à long terme, mais cela ajoute à court terme aux pressions inflationnistes découlant de la normalisation énergétique et de la mise en œuvre des taxes — alors que toute nouvelle croissance devra être stimulée par la dépense gouvernementale. Ce qui fait courir le risque de contrats gonflés et de réalisations médiocres, une plaie de l’Arabie saoudite depuis des années, cause prétendue de la purge anticorruption de la fin de 2017.

Il faudra une dizaine d’années ou plus (d’où le plan « Vision 2030 »)3) pour pousser la main-d’œuvre saoudienne vers des postes de cols blancs bien payés, et pour créer une classe de travailleurs saoudiens disposés à occuper des emplois dans le secteur des services, du commerce de détail et du bâtiment.

D’un point de vue positif, l’inclusion des femmes dans la population active est un moyen très simple de stimuler l’emploi, d’augmenter le revenu des ménages et de favoriser une productivité accrue de la main-d’œuvre. La saoudisation et l’exode des expatriés pourraient faciliter leur participation à la vie active, dans certains secteurs des services et du commerce de détail. Pour les secteurs fortement dépendants de la main-d’œuvre (masculine) étrangère, les perspectives sont moins prometteuses.

1NDLR. Programme national créé pour protéger les ménages saoudiens des effets directs et indirects attendus des diverses réformes économiques. Le soutien est offert sous forme de transferts directs en espèces aux bénéficiaires.

2NDLR. La zakat, l’« aumône légale » est le troisième des piliers de l’islam. Le musulman est tenu de calculer chaque année lunaire (hégire) ce montant à partir de ses ressources et de le donner aux plus pauvres dans son pays de résidence.

3NDLR. Plan de développement porté par le prince héritier Mohamed Ben Salman Al-Saoud. Mis en place par le gouvernement saoudien en 2016, il vise à faire sortir le pays de sa rente pétrolière historique en diversifiant son économie et en ayant recours à diverses privatisations.