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La Mecque plus ultra

Une métropole chamboulée par la « modernité »

Le pèlerinage à la Mecque est un des grands moments de la vie d’un croyant musulman. Ce rite, qui remonte à plusieurs siècles, a été transformé par les bouleversements qu’a connus la ville sainte depuis quelques années. Au risque de défigurer la cité.

Ils n’en reviennent pas encore, les deux millions et demi de pèlerins qui viennent d’accomplir le hadj, le grand pèlerinage de La Mecque. Surtout ceux qui n’avaient encore jamais vu la ville, « leur » ville sainte et qui n’en avaient à l’esprit qu’une image d’Épinal, celle que l’on voit orner et protéger tout foyer musulman bon teint, de Djakarta à Los Angeles et de Sarajevo à Durban : un amas compact de collines arides avec, au fond d’une cuvette, la Kaaba, le Cube noir, la Maison de Dieu (lire, ci-dessous, le témoignage d’Etienne Dinet sur son pèlerinage en 1929).

Cette image pieuse a vécu. L’icône n’est plus qu’une relique, à mille lieues du nouveau paysage des lieux saints. Disparu, depuis un an déjà, englouti sous des gerbes d’immeubles et de tours, l’imposant amas de collines compact abritant en son cœur la cité sainte. Il n’y a plus qu’un bloc urbain de verre et de marbre hérissé de pylônes et de paraboles. Même sort pour le très saint mont Nour — « Lumière » — jusqu’alors dominant tout le massif et au sommet duquel Mohammed reçut la Révélation du Coran de la bouche de l’archange Gabriel. Ce haut lieu de l’islam s’estompe désormais derrière une forêt de grues d’où jaillit une jungle d’immenses tours qui s’élancent vers le ciel comme autant de geysers de béton et de métal.

Plus terre-à-terre, un pimpant et ostensible Mc Donald’s que surmonte l’universel « M » jaune se dresse au seuil de la ville nouvelle, à l’orée de l’avenue qui conduit tout droit au saint des saints de l’islam : le Haram, la mosquée sacrée qui abrite la Kaaba. Rien ne distingue plus cette artère, qui fut jadis un véritable parcours initiatique reliant l’univers profane au territoire sacré, de n’importe quel autre boulevard : enfilade de boutiques, hôtels, foules de chalands accourus des cinq continents, Babylone de langues, débauche de marques fleurant bon l’Occident « matérialiste ».

Voici, au bout, l’esplanade du Haram, ample corridor à ciel ouvert cernant la Grande Mosquée en forme de « 6 » à l’envers et où peuvent se recueillir un million de fidèles. Paysage insolite, presque extravagant, que ce cœur spirituel de l’islam, pôle géographique vers lequel se tourne et se prosterne, cinq fois par jour, tout croyant pratiquant. Cet antre de la foi croule sous la masse des gratte-ciel en construction, le vacarme incessant des grues et des excavatrices, l’éclat aveuglant des néons clignotants des sigles fétiches : KFC, Hilton, Rolex, Burger King, Méridien, Lipton, Pizza Hut… On croyait toucher du doigt le plus antique temple de l’univers et on se retrouve dans une sorte de Rockefeller Center. Plus de trace, du coup, des gargotes ouvertes jour et nuit et offrant contre cinq riyals — à peine un euro ! — du riz au poulet rôti, de la purée de fèves ou des kebabs avec frites et salade de concombres.

Une ville s’effondre, une autre jaillit

Un chantier pharaonique dirait-on, n’était le caractère maléfique de Pharaon dans le Coran. Le bruit de fond accablant, la poussière qui emplit l’air immobile et brûlant, le ballet des grues, le carrousel des camions de tous gabarits, l’agitation de 30 000 ouvriers arborant sur leur gilet le nom du groupe Ben Laden Saudi, le Bouygues saoudien, tout ce spectacle donne le tournis. Ici et là se détachent de gigantesques panneaux montant le futur profil de la ville. Des paysages urbains, peints en style hyperréaliste, qui évoquent à s’y méprendre le tout nouveau City Center de Las Vegas et qui n’ont, loin s’en faut, rien à voir avec Istanbul ou Le Caire. À vue d’œil, une ville s’effondre, une autre jaillit de ses ruines.

La Mecque « by night » et ses hôtels de luxe
Basil D Soufi

Un homme a conçu le plan de la nouvelle « Mère des Cités » : Abdelaziz Darwich. Architecte formé aux États-Unis, il a reçu le redoutable privilège de façonner le futur visage de la ville natale de Mohammed. Se sent-il coupable d’inciter à démolir de fond en comble la métropole de l’islam ? Nullement : « Le lieu saint est plus un état d’âme qu’un monument », plaide-t-il. Et d’enchaîner : « À La Mecque, le fidèle ne vient pas toucher la pierre qu’a caressée le Prophète, non, il vient humer l’air que l’Envoyé d’Allah y a respiré ». Conclusion : on peut donc raser toute la ville, à condition de ne pas réaffecter l’endroit à un autre usage que la prière. Tout en discutant dans son bureau de Djeddah façon salon japonais, l’artiste dévide sur un grand écran plasma le DVD simulant un époustouflant parcours virtuel de La Mecque de demain : enfilades d’immeubles, arabesques d’échangeurs, entrelacs de toboggans, forêts de gratte-ciel aux allures de stalagmites de verre et d’acier, le tout sous un ciel rougeoyant.

100 000 euros le mètre carré

Le motif d’une telle démolition, sans précédent dans l’histoire du Proche-Orient ? La « démocratisation » du hadj, grâce à l’avion qui aura fait passer le nombre de pèlerins, entre 1900 à l’an 2000, de 10 000 à 2 millions et demi d’« Invités » à la « Maison d’Allah ». Ainsi la cité, qui compte d’ordinaire un million et demi d’âmes en accueille, lors du pèlerinage, jusqu’au double. Des foules de tous les horizons qu’il faut pouvoir non seulement y acheminer, mais aussi loger, nourrir, blanchir, pourvoir en eau — ablutions obligent — et, au besoin, soigner ou même, en cas de décès, ensevelir sur place, car nul proche parent du défunt ne songerait un instant à le rapatrier hors de la patrie du Prophète. Ceci sans parler des défis qu’un tel rush mondial pose à la sécurité sanitaire ni même des risques de désordres politiques.

Il n’empêche, ce souci louable d’accueillir au mieux les Invités d’Allah n’a pas tardé à se conjuguer avec un appétit commercial aussi âpre que pieux. À savoir, rentabiliser au maximum la valeur ajoutée financière du hadj. Et ce, d’autant plus aisément que le Coran, au contraire de l’Évangile chrétien, érige le commerce au rang de métier noble entre tous. Mohammed n’a-t-il pas été lui-même guide de caravanes charriant encens et myrrhe entre océan Indien et Méditerranée via, justement, l’étape de La Mecque ? Ne jure-t-on pas aussi que Dieu a prévu, pour les élus du Paradis, un souk hebdomadaire où ils pourront assouvir leur goût sacré des marchandages et des emplettes ? Ainsi une spéculation immobilière sans pareil s’emballe-t-elle autour du Haram. Le prix du mètre carré y dépasse les 100 000 euros. Un record mondial absolu.

Centre commercial des tours Zam zam
Citizen59, 17 novembre 2010

Burger King et McDonald’s

Traduction sur le terrain de cette fièvre : le complexe Zam Zam autour du Haram, ainsi baptisé du nom de la source sacrée qui coule sous la Kaaba, un mégaprojet d’une surface totale de 1,5 million de mètres carrés. Budget initial : 42 milliards d’euros. Déjà, une gerbe de quatre tours s’étire à l’assaut du ciel ; des hôtels cinq étoiles de 40 étages chacun que devra coiffer un gratte-ciel de 110 étages, d’une hauteur de 527 mètres. Le chantier s’élève, prend corps et s’anime en temps réel, étage après étage. Un centre commercial, les Tours du Temple, rutilant, tout de marbre gris perle, de verre fumé et de métal chromé, peut absorber, clame une brochure, jusqu’à 200 000 visiteurs à qui sont proposés du Burger King au café Starbucks et, au besoin, au « must » de Cartier.

Le complexe de l’Abraj al-Bait surplombant la Kaaba et le Haram
XerxesII, 2010

Un autre must se trouve dans l’une des quatre tours, la Zam Zam Sofitel, un hôtel haut de gamme dont la gestion a été confiée au groupe français Accor. Les croyants ont beau être « égaux comme les dents d’un peigne »1, il y aura quand même des « Invités » mieux lotis que d’autres. Avec 34 étages, 1 240 suites et 930 studios, le Sofitel propose, pour 1 000 euros la nuit, des chambres avec vue… sur le Haram et la Kaaba. Et ça marche du tonnerre d’Allah à en croire le gérant, un Franco-polonais converti à l’islam qui croule sous les réservations venant des cinq continents. Thierry Czwec n’en revient toujours pas de diriger, à La Mecque même où il vit désormais avec son épouse égyptienne, le « plus luxueux palace du Proche et du Moyen-Orient ».

À un jet de pierre de Zam Zam vrombit le chantier du djebel Omar où des excavatrices fouaillent les entrailles du sol sacré pour y aménager un parking de 12 000 places sur lequel s’érigera un complexe aussi titanesque. Au catalogue : 4 500 boutiques, 3 000 showrooms, deux palaces cinq étoiles, une salle de prière pour 2 000 fidèles, des tours d’habitation pour 34 000 locataires, un héliport sur les toits ; le tout adossé à un ensemble immobilier de pas moins de 590 édifices en projet, ce qui suppose la démolition totale d’un pan entier de la ville sainte.

Le projet djebel Omar, zones S1 & S2
jabalomar.com.sa

Une métropole aussi futuriste implique une mise à niveau des voies d’accès pour la rattacher au vaste monde. Sur ce plan aussi le chantier avance à pas de géant. En plus des dizaines de tunnels creusés sous les collines, des cinq périphériques déjà ouverts, le cabinet français Architecture Studio a imaginé une sorte de voie royale, la Makkah West Gate. Un boulevard long de 5 kilomètres et large de 100 mètres pour raccorder le Haram à une gare multimodale implantée à l’ouest de la ville sainte, sur la route de Djeddah. Cette gare, qui pourra acheminer jusqu’à 2 000 passagers par heure, devrait accueillir, également, un TGV prévu pour l’an 2012. Confiée au groupe français Alsthom, l’étude du train à grande vitesse pour le berceau de l’islam devrait inclure une connexion ferroviaire avec tout le Proche-Orient et, partant, avec l’Europe. Ainsi plaisante Thierry Czwec, « on pourra affirmer que si tous les chemins mènent à Rome, tous les chemins de fer mènent à La Mecque ».

La Kaaba et la Grande Mosquée en 1910
Carte postale

Extrait de Le pélerinage à la maison sacrée d’Allah, par El Hadj Nacir Ed Dine E. Dinet et El Hadj Sliman Ben Ibrahim Naâmer (Librairie Hachette) écrit en 1930 :

Nous entrons comme d’habitude par la Bab El Omra ; à gauche, le portique est envahi par un groupe considérable d’Égyptiennes vêtues de draperies noires. Notre place favorite est dans l’angle Nord-Ouest de la cour ; c’est d’ailleurs la place où, suivant la coutume, doivent se tenir les pèlerins du Moghreb. Jamais en aucun endroit, ni à aucun moment de notre existence, nous n’avons vécu des heures d’une aussi sublime extase : l’air est d’une limpidité inimaginable ; une ombre diaphane et bleutée voile toute la cour devenue, pour ainsi dire, un parterre de créatures humaines ; la draperie noire du Sanctuaire emprunte au couchant un reflet mystérieux, et, derrière elle, le Djebel Abi Koubeïs, avec ses hautes maisons dominées par la blanche mosquée d’Omar, passe par toutes les teintes que projette le soleil au moment de disparaître, non des teintes brutales, comme celles de l’orientalisme pictural, mais des teintes d’une subtilité dont l’irisation de la nacre peut seule donner une idée ; dans le ciel immaculé, couleur d’opale, tournoient des centaines de pigeons, de martinets et de milans...

Sérénité sur la terre, sérénité dans le ciel, sérénité dans les cœurs des croyants qui se pressent autour de la Maison Sacrée.

Combien sont-ils ? Nous n’avons pas de moyen pratique pouf évaluer leur nombre ; mais nous ne serions pas étonnés si ce nombre approchait de cent mille.

De longs tapis à fond bleu pâle sont étendus sur le sol ; nous y prenons place au milieu de Tunisiens, d’Algériens et de Javanais habitants de notre quartier ; des Zemzemis circulent entre les rangs des fidèles, avec leurs amphores et leurs coupes en métal ; nous buvons de l’eau du puits sacré et nous égrenons nos chapelets en attendant l’heure de la prière.

Et voici que les voix des mouezzines descendent du haut des minarets avec des modulations incomparablement mélancoliques et harmonieuses pour nous appeler à la prière. Puis c’est la voix non moins pénétrante de l’imam qui proclame le tekbir : « Allah est le plus grand ! » Aussitôt, le silence devient absolu et les cent mille croyants debout, coude à coude, en longues rangées, élèvent leurs mains ouvertes à hauteur de l’oreille, puis les laissent retomber de chaque côté de leur corps ou sur leur poitrine, la main droite posée sur le poignet gauche ; et ils récitent mentalement des sourates du Corane. À un second tekbir, tous s’inclinent profondément, et, à un troisième appel de l’imam, qu’ils répètent en un léger soupir, lequel, sortant de cent mille bouches, produit une sorte de roulement semblable à celui d’une vague qui déferle, ils s’abattent tous, le front et le nez contre le sol et ils restent ainsi prostrés dans l’adoration du Dieu Unique jusqu’à ce qu’un nouvel appel de l’imam les relève de leur prosternation. Deux fois encore, ils s’inclinent et se prosternent, et ils terminent la prière par un salut à droite et à gauche à l’appel du salam lancé par l’imam.

Quelle grandeur et quelle poésie mystique dans cette scène de prière, pure de toute pompe mondaine !

1NDLR. Parole du Prophète consignée dans le recueil de hadiths Sahih al-Bukhari.