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Le nord-ouest de la Syrie démuni face à la Covid-19

En croissance exponentielle depuis le début de l’été 2020, la pandémie sévit dans le nord-ouest de la Syrie où l’intervention militaire de la Turquie a marginalisé le rôle du gouvernement autoproclamé d’opposition. Des mesures de confinement et de restriction des déplacements ont été prises. Mais dans une zone où se concentrent une population précaire et de nombreuses personnes réfugiées, les moyens de lutte contre la Covid-19 sont très limités.

Camp de déplacés syriens près de la ville de Maaret Misrin (province d’Idlib), juillet 2020
Aaref Watad/AFP

Le premier cas de coronavirus dans les zones contrôlées par l’opposition au nord-ouest de la Syrie a été dépisté le 9 juillet 2020. Un médecin syrien travaillant dans un hôpital de la région d’Idlib et qui se déplaçait entre son domicile en Turquie et son hôpital en Syrie a été testé positif par un laboratoire turc, car il n’en existe pas côté syrien. Les personnes avec qui le médecin avait été en contact ont été placées en quarantaine. Depuis, les chiffres se sont envolés : au 1er octobre, le nombre de cas atteint les 4 200, dont 200 morts et 1 103 guérisons, selon les derniers chiffres du ministère de la santé du « gouvernement provisoire » syrien.

L’opposition syrienne présente dans le nord-ouest du pays, la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution, est l’héritière du Conseil national syrien (CNS) qui a vu le jour en 2011, quelques mois après le début du soulèvement contre le régime de Bachar Al-Assad. Mais avec les divisions internes et l’évolution de la situation militaire sur le terrain, cette opposition civile a été marginalisée ; elle reste malgré tout soutenue par la Turquie. Sa présence officielle se limite à quelques villes et villages entre les régions d’Alep, d’Idlib et de Hama, qui ont été le terrain des opérations turques « Branche d’olivier » en 2018 et « Bouclier de l’Euphrate » en 2017.

Des mesures pour contenir la pandémie

Aujourd’hui, 4,7 millions d’habitants vivent dans les régions d’Idlib, d’Alep et de Hama, dont 2,6 millions de personnes déplacées dans des camps de réfugiés, après les opérations menées par le régime syrien dans l’ouest et le sud d’Alep, à Maaret Al-Nooman ainsi qu’à Saraqeb. Quant aux zones d’intervention turque, elles comptent environ 2 millions d’habitants, essentiellement des déplacés, selon les chiffres donnés par Mohamed Al-Hallaj, porte-parole de l’association Les Coordonnateurs de la réponse.

Le ministère de la santé du « gouvernement provisoire » syrien a pris depuis le 13 août une série de mesures préventives afin de limiter la propagation de la pandémie. Les points de passage qui séparent les zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS) à Manbij et celles contrôlées par l’Armée syrienne libre (ASL)1 dans la zone de l’opération Bouclier de l’Euphrate près d’Alep ont été fermés, ainsi que ceux avec les zones contrôlées par Hayat Tahrir Al-Cham (anciennement Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaida). Les réunions publiques ont été interdites et les mariages reportés. Le port du masque est devenu obligatoire, de même que la distanciation physique dans les restaurants, les cafés et les jardins publics. Une distance de 3 mètres doit également être respectée entre les étalages des marchés, et les commerçants doivent porter masques et gants. Enfin, les personnes de plus de 60 ans ainsi que celles atteintes de maladies chroniques doivent rester chez elles, sauf en cas de nécessité.

Les autorités se sont également engagées à fournir gratuitement des masques — qui viennent de Turquie —, ainsi qu’un soutien financier pour la population, avec l’aide d’organisations comme la Syrian Relief and Development et la Syrian NGO Alliance, ainsi qu’à travers un réseau de bénévoles. Des organisations locales ont également ouvert des ateliers de fabrication de masques, mis en vente dans les pharmacies, afin de créer de l’emploi.

Une marge de manœuvre limitée

Concrètement, le « gouvernement provisoire » n’a pas les moyens de faire appliquer toutes ces mesures, car sa zone d’intervention théorique est en réalité divisée entre une partie contrôlée par la Turquie, où Ankara a placé ses administrateurs, et celle sous le contrôle de Hayat Tahrir Al-Cham.

Les bureaux médicaux et les directions de la santé locales ont collaboré avec le ministère de la santé uniquement au niveau administratif, afin de préparer quelques hôpitaux à l’accueil des patients et pour mettre sur pied des centres de quarantaine pour les personnes ayant été en contact avec une personne atteinte du virus.

Selon le docteur Wassim Zakariya, président du conseil scientifique de médecine interne de la direction de la santé d’Idlib : « Trois hôpitaux sont équipés de 75 lits normaux, de 40 lits de soins intensifs et de 36 lits dotés de respirateurs artificiels. Nous préparons d’autres hôpitaux pour accueillir 200 lits normaux, 92 lits de soins intensifs et autant de lits dotés de respirateurs artificiels. » Toutefois, ces hôpitaux, tout comme les 10 centres de quarantaine dans les zones d’intervention turque s’avèrent désormais insuffisants.

De plus, le ministère de la santé ne peut faire appliquer les mesures qu’il a décrétées que grâce aux ONG. C’est ce qu’affirme le ministre lui-même, le Dr Maram Al-Cheikh : « Le ministère présente ses plans aux organisations présentes dans les zones libérées, dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS). S’il obtient leur feu vert, les équipes du ministère peuvent travailler à mettre ces plans en place. » Il a précisé que : « le soutien médical pour faire face au coronavirus est très faible, et n’atteint pas les 40 % de nos besoins ».

Le système de santé est d’autant plus faible que l’aide procurée par les différentes organisations intervenant dans la région est discontinue. Les administrations hospitalières travaillent de manière autonome les unes des autres, car elles dépendent de donateurs différents. Cela conduit à leur échec à faire face aux besoins des habitants, notamment en raison d’une pénurie de médecins qui se déplacent souvent d’un hôpital à un autre. Sans parler des bombardements réguliers opérés par l’aviation du régime ou son allié russe.

Vivre avec 40 centimes par jour

La densité de la population est aussi un obstacle à la mise en place de mesures de protection contre le virus. La pollution de l’eau et surtout les moyens rudimentaires de chauffage sont susceptibles de créer un environnement favorable au développement de foyers de contamination. La crainte ne cesse de croître au sein de la population, avec l’hiver qui approche. Les personnes respectant les mesures de confinement se trouvent dans une situation économique très difficile, dans une région agricole où la plupart des actifs sont des travailleurs journaliers, et où le « gouvernement provisoire » ne peut fournir du travail. Le taux de chômage avoisine en effet les 80 %, et les 20 % qui bénéficient d’un travail à temps plein sont les fonctionnaires, enseignants, médecins ou policiers dans les zones sous contrôle turc et qui bénéficient de l’aide gouvernementale. Beaucoup donc n’ont pas d’autre choix que de travailler en prenant le risque d’être contaminés.

Mohamed Akram vit dans le camp de réfugiés Al-Karama, dans la région d’Idlib, non loin de la frontière turque. Adossé à sa mobylette, il attend pendant des heures d’avoir une course pour l’un des villages voisins, et pour laquelle il sera payé 500 livres syriennes (environ 20 centimes d’euro) : « Certains jours sont meilleurs que d’autres, j’arrive alors à gagner 3 000 livres par jour [environ 1,10 euro]. Il s’agit souvent de patients qui ont besoin de se rendre dans un des hôpitaux de la région. » Cette somme ne suffit toutefois pas à nourrir sa famille de huit personnes, et qui vit sous une tente, où elle ne dispose même pas du strict nécessaire.

Mohamed Assaad est quant à lui travailleur journalier dans la ville d’Azaz, au nord d’Alep. Initialement professeur d’arabe, ce père de famille de quatre enfants est porteur, et passe ses journées à transporter les sacs de produits alimentaires pour 1 000 livres par jour (environ 0,40 centime d’euro). Une somme qui lui suffit à peine pour acheter un sac de pains pitas à 900 livres, et nourrir ainsi sa famille. Il se rend tous les matins au centre de regroupement des travailleurs, un parking de la ville, pour espérer être embauché pour la journée.

Pour l’heure, la frontière avec la Turquie est toujours ouverte pour les marchandises, afin d’assurer les besoins des habitants de la région. Mais les autorités turques ont limité le déplacement des personnes aux cas d’absolue nécessité et aux urgences médicales qui ne peuvent être traitées côté syrien. Si jamais la frontière devait fermer, une véritable catastrophe risquerait de s’abattre sur les habitants de la région.

1Groupe armé rebelle, aujourd’hui soutenu par Ankara, et dont une partie a rejoint l’Armée nationale syrienne créée par la Turquie.

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