Tribune

Les leçons des printemps arabes

Le nombre de cas de Covid-19 dans les pays arabes reste inférieur à celui des États-Unis, de l’Europe ou de la Chine, mais les pays arabes disposent aussi de moins d’options politiques, subissant encore les conséquences des « printemps arabes ». Les acteurs locaux et internationaux ne devraient pas se contenter de geler les conflits ; ils devraient plutôt saisir l’élan de la pandémie pour s’attaquer aux problèmes politiques préexistants.
Les opinions exprimées dans cet article sont strictement personnelles.

Beyrouth, 1er mai 2020. — Manifestation contre les difficultés économiques croissantes au Liban à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs
Anwar Amro/AFP

Quel est le lien entre les « printemps arabes » et la pandémie mondiale du Covid-19 ? Tous racontent une histoire similaire de vulnérabilités et de retombées de toutes natures. En 2011, des années de mauvaise gouvernance, de répression politique et d’inégalités économiques croissantes ont fait descendre dans la rue les citoyens arabes dans une vague historique de soulèvements nationaux. Les printemps arabes ont provoqué la chute de quatre régimes autoritaires, mais également engendré de nouveaux conflits, et n’ont pas permis de prendre en compte les revendications économiques et sociales qui les sous-tendaient.

Si l’on considère les conséquences de la pandémie, la propagation de la crise financière de 2007 depuis les États-Unis et l’Europe vers l’Afrique du Nord donne un aperçu des conséquences qu’une récession mondiale pourrait produire aujourd’hui. Bien que moins exposés aux marchés financiers internationaux, les producteurs non pétroliers de la région sont plus vulnérables aux chocs extérieurs et aux cycles économiques étrangers. C’est ainsi qu’entre 2007 et 2010 le ralentissement en Europe a entraîné une baisse de 60 % de la balance commerciale des marchandises en provenance des pays d’Afrique du Nord. De la même façon, l’Égypte et la Tunisie ont vu leurs recettes touristiques diminuer de 5 %, les investissements directs étrangers de 31 % et les transferts de fonds ont été réduits de 6 %. Il faut s’attendre à des tendances similaires au lendemain de la pandémie.

Pour 2020, le FMI prévoit déjà que la récession mondiale réduira la croissance dans la région MENA (Proche et Moyen-Orient) qui passera de + 1,2 % en 2019 à - 2,8 %. Les premières estimations des Nations unies suggèrent également que 1,7 million de personnes pourraient perdre leur emploi cette année dans une région où le chômage touchait 27 % des jeunes en 2019. Le défi démographique dans la région est encore plus grand qu’il ne l’était en 2011.

Dans les années 2000, le principal problème des gouvernements régionaux était d’absorber les millions de jeunes travailleurs qui entraient chaque année sur le marché du travail. En 2011, sur 398 millions de personnes, 189 millions avaient entre 15 et 40 ans. Ils sont aujourd’hui 18 millions de plus, ce qui ne fait qu’aggraver le problème. Les sociétés arabes doivent également prendre en charge davantage de personnes âgées, dont le nombre va doubler, passant de 18 millions en 2011 à 40 millions d’ici 2030. La solidarité familiale reste une norme culturelle forte dans les sociétés arabes, mais elle sera durement mise à l’épreuve, tant par le confinement que par les conséquences économiques durables de la pandémie.

Récession et exode rural

Une récession mondiale aura également des conséquences sur les réfugiés dans la région. Ces conséquences seront d’autant plus dramatiques que le nombre de personnes affectées par les conflits est en augmentation et que la dépendance à l’égard de l’aide des Nations unies ne peut que s’accroître par rapport à 2011. Il faut se souvenir que les États-Unis et l’Europe contribuent actuellement à hauteur de 75 % et de 45 % aux milliards de dollars d’aide des Nations unies destinés respectivement à la Syrie et au Yémen. En supposant que les contributions occidentales soient réduites, même partiellement, sous l’effet d’une récession dans la période à venir, les conséquences pour le Yémen, la Syrie, le Liban, la Jordanie et même la Turquie risquent d’être dramatiques.

Comme à l’approche de 2011, lorsque la sécheresse de 2007 en Syrie a poussé des vagues de travailleurs ruraux vers le sud et dans les banlieues de Damas, les changements environnementaux vont également aggraver les tensions régionales. En 2018, les deux tiers des 448 millions d’habitants d’Afrique du Nord et du Proche-Orient souffraient déjà de l’insuffisance des ressources en eau. La région n’a pas les moyens de soutenir une croissance économique proportionnelle à l’augmentation de sa population, ce qui soulève le spectre de problèmes en série de santé publique, d’urbanisation incontrôlée et de compétition entre les pays pour l’accès à l’eau.

Options politiques réduites

Les gouvernements de la région ont pris des mesures de santé publique semblables à celles des autres nations : confinement, distanciation sociale, port de masques et d’équipements de protection. Les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et l’Égypte ont annoncé des plans de relance pour absorber les premiers chocs économiques, mais d’autres pays ne sont pas en mesure de prendre des mesures comparables. Même sans prendre en compte les questions financières, la réponse des gouvernements sera limitée par leur fragilité politique. De nouveaux chefs d’État ont été investis en Oman, en Algérie et en Tunisie. L’Égypte, la Jordanie et le Maroc ont été confrontés à des troubles sociaux et à des problèmes de sécurité, tandis que les conflits se poursuivent sans relâche au Yémen, en Syrie et en Libye. Les manifestants en Algérie, au Liban et en Irak ont prouvé en 2019 que la quête de dignité de 2011 était loin d’être terminée. Les mesures de confinement ont permis aux autorités de faire passer au second plan les mouvements sociaux — comme cela a été le cas en Irak et en Algérie —, mais il est peu probable qu’elles soient de nature à résoudre les tensions politiques et institutionnelles, comme l’ont montré les récentes manifestations au Liban.

Même les pays producteurs de pétrole sont plus vulnérables qu’en 2011. Ils ont connu une chute abrupte des prix depuis 2014 ; et malgré le récent accord OPEP+1. Les prix sont passés par un niveau négatif spectaculaire et inédit. Les États arabes producteurs de pétrole ne disposent plus de la marge de manœuvre budgétaire qui leur avait permis de répondre aux mouvements de 2011 par des dépenses sociales massives (jusqu’à 130 milliards de dollars — 119 milliards d’euros — en Arabie saoudite en 2011). Ils ont commencé à émettre des obligations souveraines. L’actuel blocus pétrolier imposé par Khalifa Haftar sur la production de pétrole en Libye a ramené la production en dessous de 100 000 barils par jour (b/j), contre 1,8 million en 2010. L’Algérie avait une dette publique limitée à la fin de 2019, mais seulement 15 mois de réserves en devises étrangères. Politiquement et économiquement, l’Irak ne s’est pas remis de la guerre contre l’organisation de l’État islamique (OEI) et souffre à la fois de l’instabilité gouvernementale et des effets de la guerre du pétrole entre l’Arabie saoudite et la Russie.

La résilience sociétale joue déjà un rôle dans l’atténuation des conséquences des épidémies locales de Covid-19. Dans tous les pays touchés par la pandémie, des individus et des organisations de la société civile apportent déjà leur soutien aux communautés. Cependant, il est peu probable que la solidarité locale soit suffisante. Les soins de santé publique et les capacités de production d’équipements médicaux restent faibles dans toute la région en raison d’une centralisation excessive de l’État, d’une réduction des services publics et d’une libéralisation sélective depuis les années 1990. Le nombre de lits d’hôpitaux dans chaque pays montre que très peu d’entre eux pourraient faire face à une épidémie massive.

Les conséquences de la pandémie varieront considérablement en interne et dans la région en raison des disparités de revenus. Le monde arabe est la région la plus inégale du monde en termes de revenus, où les 10 % des plus riches possèdent 65 % des richesses. Cela signifie que les patients infectés par le Covid-19 qui font partie des 10 % les plus riches sont susceptibles de trouver d’excellents hôpitaux privés dans le Golfe ou dans certaines autres capitales arabes. Parmi les 100 millions de personnes qui vivent déjà dans la pauvreté, beaucoup pourraient souffrir des conséquences économiques de la pandémie ou contracter le virus sans jamais le savoir.

Une coopération régionale plus urgente que jamais

Les programmes du FMI et de la Banque mondiale, l’assistance technique et la fourniture d’équipements par les agences des Nations unies apporteront une aide immédiate aux pays de la région. Toutefois, des efforts plus adaptés seront nécessaires, en particulier dans les pays aux régimes autoritaires ou contestés, comme en Libye, au Yémen ou en Syrie. L’aide internationale a été souvent détournée par des réseaux mafieux ou par des groupes armés pour leur propre survie ou pour des gains militaires. L’exemple récent de l’aide de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en Syrie montre comment le soutien international peut être instrumentalisé. Alors que le droit international enjoint à l’ONU de travailler avec les gouvernements centraux, le Conseil de sécurité de l’ONU devrait également autoriser l’accès aux ONG chaque fois que les gouvernements instrumentalisent l’aide qu’ils reçoivent.

Avec la pandémie qui frappe le Proche-Orient, la coopération régionale est plus urgente que jamais. Les pays du CCG ont annoncé la création d’un réseau de sécurité alimentaire. Mais le niveau de coopération régionale dans la région est généralement faible. La mise en commun des ressources et la coordination ont traditionnellement été limitées à l’aide financière bilatérale apportée par le CCG aux autres pays arabes. Certains pays de la région disposent de services médicaux de qualité qui pourraient contribuer au bon fonctionnement des établissements de santé de la région. Le fossé numérique dans les pays arabes reste important, mais des partenariats innovants entre les organisations internationales, les gouvernements et une scène technologique régionale émergente pourraient fournir des solutions numériques sécurisées sans accroître la surveillance en ligne.

Les pays arabes devront trouver de nouveaux moteurs de croissance, tant il est évident que les retombées économiques post-pandémie réduiront globalement les ressources traditionnelles d’aide au développement. Ce devrait être l’occasion de régler des conflits bilatéraux de longue date. Un exemple : les tensions post-indépendances entre le Maroc et l’Algérie au sujet du Sahara occidental ont entraîné une fermeture quasi permanente de leurs frontières, faisant de l’Afrique du Nord l’une des zones économiques les moins intégrées au monde. Les estimations montrent que l’intégration régionale pourrait ajouter 1 % de croissance du PIB dans chacun des pays du Maghreb sur le long terme. Passée la pandémie, une réouverture des frontières entre l’Algérie et le Maroc pourrait offrir des avantages économiques significatifs aux deux pays, avec en plus la possibilité de résoudre la question du Sahara occidental grâce à un soutien approprié de l’ONU.

Un nécessaire élan diplomatique

La pandémie et sa destruction croissante de l’économie vont probablement accroître le repli sur soi déjà évident de la part d’acteurs internationaux comme les États-Unis, l’Europe, la Chine et la Russie. Dans une région qui a eu plus que sa part d’ingérences étrangères au cours des dernières décennies, ce repli pourrait être le bienvenu, mais il n’éteindra pas les conflits dans les zones de guerre. Les acteurs non étatiques — milices libyennes, Hezbollah libanais, Hayat Tahrir Al-Cham syrien ou Kataeb Hezbollah irakien — sont tout aussi susceptibles de saisir les occasions offertes par la réduction de l’implication et de l’attention internationales.

Dans le même temps, les acteurs régionaux ont fait des gestes pour apaiser les tensions existantes. L’Arabie saoudite a donné une nouvelle impulsion aux négociations avec les houthistes. Les Émirats arabes unis, le Koweït et le Qatar ont renouvelé leurs gestes envers l’Iran en lui envoyant une assistance médicale. Toutefois, la coopération et l’apaisement n’apporteront pas de nouvelles solutions s’ils se limitent à un gel des lignes de front. L’un des principaux défis pour la région est d’utiliser l’élan fugace fourni par la crise de la pandémie pour s’attaquer aux problèmes fondamentaux. Sinon, les tensions risquent de réapparaître dès que le pic de la pandémie sera passé, mettant encore plus en danger la reprise de la région. Un exemple significatif : d’ici à ce que la deuxième vague de contamination soit passée (printemps 2021), le temps nécessaire à l’Iran pour acquérir une arme nucléaire pourrait bien être réduit à un point que ses adversaires jugeront inacceptable, ce qui risque de provoquer un nouveau cycle d’escalades régionales.

Le monde arabe ne sortira pas de la pandémie en meilleure position qu’il ne l’a été, mais les États-Unis et l’Europe ont intérêt à soutenir une coopération innovante et à fournir une assistance pour atténuer certaines conséquences. Le virus ne résoudra pas à lui seul les conflits (comme le conflit syrien) ou les problèmes (comme les rivalités entre les États-Unis et l’Iran). Il pourrait du moins permettre une reprise des dialogues entre adversaires en les poussant à accepter des compromis qu’ils n’auraient pas trouvés autrement. Les États-Unis et les pays européens ont intérêt à proposer des solutions et une assistance pour soutenir ces compromis.

1NDLR. L’alliance OPEP+ est composée des 14 pays de l’OPEP plus 10 autres pays producteurs dont la Russie, le Mexique et le Kazakhstan.

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