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Diplomatie

Liban–Israël, des frontières maritimes inflammables

Dans le difficile dossier de la délimitation de la frontière maritime entre le Liban et Israël, deux issues sont possibles : soit une confrontation militaire, soit un retour aux négociations, jusqu’à ce qu’un accord final soit trouvé. L’envoi par le Hezbollah de trois drones de reconnaissance au-dessus de la zone contestée confirme que rien n’est encore joué.

Corvette de la marine israélienne au large des côtes de la ville frontalière de Naqoura, au Liban (28 octobre 2020)
Mahmoud Zayyat/AFP

Les dirigeants libanais ont enfin exprimé une position unifiée, du moins en public, concernant la démarcation de la frontière maritime avec Israël. Ils ont renoncé à ce que cette démarcation passe par le tracé militaire connu sous le nom de « ligne 29 », demande qui avait conduit à l’arrêt des négociations indirectes avec Israël, mais ils refusent désormais d’abandonner les vastes zones des territoires maritimes du Liban, représentés par la « ligne 23 ».

La position officielle de la présidence de la République libanaise — mandatée par toutes les parties sur ce dossier, en plus du pouvoir qui lui est conféré par la Constitution — est « la revendication de la ligne 23, et l’inclusion de l’ensemble du champ de Qana, en échange de l’abandon de la revendication de l’ensemble du champ de Karish ». Elle s’est accompagnée d’une invitation à l’adresse d’Amos Hochstein, négociateur américain entre Tel-Aviv et Beyrouth, à reprendre sa mission, ce qui a pu se faire à la mi-juin. Ce dernier s’est alors rendu à Beyrouth où le président de la République Michel Aoun lui a réitéré, oralement, la position du Liban. Hochstein l’a transmise par visioconférence à l’équipe de négociation israélienne. Par la suite, le département d’État américain a publié une déclaration confirmant que ces pourparlers étaient « productifs » et ont conduit à « réduire les divergences entre les deux parties ». Le communiqué a également souligné « la volonté des États-Unis de continuer à travailler avec les parties concernées dans les prochains jours, et les prochaines semaines ».

Un curieux navire

Mais que s’est-il passé pour que le Liban abandonne la ligne 29, même dans un cadre de négociations ? Quels éléments nouveaux ont poussé les deux parties à reprendre les négociations sous les auspices américains ? Et comment les dirigeants libanais sont-ils parvenus à une position unifiée après des années de désaccord sur ce dossier ?

La réponse tient en trois mots : Energean, le gaz et le Hezbollah. En effet, le 3 juin 2022, les Libanais se sont réveillés sur l’annonce de l’arrivée d’un navire appartenant à la société de production de gaz naturel liquéfié Energean. Le bateau a pris ses quartiers près du champ contesté de Karish entre le Liban et Israël, où il allait commencer sa mission d’extraction.

La nouvelle a eu l’effet d’un coup de tonnerre pour les responsables libanais, même si un tel comportement de la part d’Israël n’était pas inattendu, à la lumière de la course mondiale effrénée pour l’acquisition de nouvelles sources d’énergie afin de remplacer le gaz russe d’une part, et de la crise économique et de l’effondrement social du Liban et la division de ses responsables d’autre part. C’était également l’occasion de prendre le pouls du Hezbollah, le joueur qui conservait jusque-là un poker face sur ce dossier régalien. Depuis le début, le parti de Dieu se cantonne à une sorte de neutralité, répétant à l’envi qu’il soutiendra l’État libanais dans ses décisions quoi qu’il arrive, en référence au débat qui avait eu lieu au Liban entre le choix de la ligne 29 et celui de la ligne 23.

Toutefois, l’arrivée du navire d’Energean pouvait être perçue comme une provocation qui pousserait le Hezbollah à sortir de son silence. Peu de temps après, des informations contradictoires ont commencé à circuler sur l’activité de ce bateau (initialement présenté comme appartenant à une société grecque) et de son positionnement près de la ligne 29 : a-t-il commencé à forer dans une zone contestée, à savoir la ligne qui passe en plein milieu du champ de Karish ? En est-il au contraire loin ? Pour s’en enquérir, Michel Aoun a convoqué les experts de l’armée qui lui ont assuré que le navire avait jeté l’ancre près de la ligne 29, mais sans la franchir. Il n’a pas fallu longtemps avant qu’Israël lui-même annonce que le navire de forage était positionné à bonne distance de la ligne 29 et ne la dépasserait pas, sans toutefois démentir l’existence de travaux de forage dans le champ de Karish.

Comme par magie, cette nouvelle donnée intervenue peu après la fin des élections législatives (qui ont abouti au maintien des forces traditionnelles, mais avec une plus faible représentation parlementaire) a mis d’accord les différentes forces libanaises en présence pour inviter Amos Hochstein à reprendre les négociations entre le Liban et Israël. Celles-ci avaient été interrompues le 2 mars 2022, après le refus du Liban de la proposition américaine d’un tracé en zigzag de la ligne 23, qui priverait Beyrouth de la plupart de ses richesses marines au profit d’Israël. En réponse à cette proposition biaisée en faveur d’Israël, le pays du Cèdre a exigé l’inclusion dans ses frontières de la ligne 29, ce qui a provoqué la colère d’Israël et l’a incité à exiger un territoire qui part de la ligne 310 — demande irréaliste témoignant d’une réaction de colère, puisque cette ligne part du large de la ville de Sidon, c’est-à-dire en plein milieu de plages libanaises reconnues par le droit international.

Avec l’aimable autorisation de © L’Orient-Le Jour.
Cette carte figure dans l’article « Frontière maritime : Aoun donne ses directives à la délégation libanaise ».

Le Liban a également écrit à l’ONU à la mi-juin, soulignant que « le conflit est toujours en cours et les négociations sont au point mort, [que] donc aucune partie n’a le droit de commencer des travaux de forage et d’excavation dans les zones contestées situées au sud de la ligne 23, jusqu’au dernier point d’influence », et que « le recours d’Israël à des actions de terrain peut conduire à une confrontation ».

Le Hezbollah sort de son silence

Entre-temps, le Hezbollah a décidé de rompre le silence en déclarant le 9 juin 2022, par l’intermédiaire de son secrétaire général Hassan Nasrallah, que la préservation des droits du Liban et de ses richesses marines « est une mission aussi importante que la libération de nos territoires », avertissant « l’ennemi et ses collaborateurs étrangers des dangers de violer les droits du Liban ou de l’attaquer ». Il a également qualifié l’extraction de pétrole du champ contesté de Karish d’« agression », étant donné qu’il s’agit d’un d’« un champ commun » entre le Liban et Israël. Nasrallah a souligné que « la résistance ne restera pas les bras croisés devant la tentative de pillage de la richesse nationale et [que] toutes les options sont envisageables ». Il a enfin mis en garde les propriétaires du navire et la direction de la société Energean en les qualifiant de « partenaires dans l’agression » et en les appelant clairement à se retirer.

Dans ce même discours télévisé, Nasrallah a condamné « l’interdiction implicite internationale et américaine faite au Liban d’extraire son pétrole et son gaz, même dans les blocs situés exclusivement dans sa zone économique ». Ce faisant, le secrétaire général du parti rejoignait Michel Aoun qui avait évoqué les pressions exercées sur une société qui avait obtenu une licence de forage — il ne l’a pas nommée, mais il s’agit de la société française Total —, afin de l’empêcher de commencer ses travaux dans les blocs exclusifs du Liban. Autoriser Israël à effectuer les travaux de forage était donc lié à la reconnaissance des droits de Liban à en faire de même.

Peu de temps après le discours de Nasrallah, le ministère grec des affaires étrangères a convoqué la chargée d’affaires de l’ambassade du Liban à Athènes. Selon une déclaration du ministre libanais des affaires étrangères Abdullah Bou Habib, il lui a assuré que « le navire de forage n’appartient pas à la Grèce ». Après vérification, il s’est avéré que le navire appartenant Energean est immatriculé au Royaume-Uni. La société était au bord de la faillite avant qu’Israël n’acquière une partie de son capital, et son PDG, Matthew Ragas, est gréco-israélien.

Quant à Amos Hochstein qui a répondu à l’appel du Liban à reprendre sa diplomatie de la navette1 entre Beyrouth et Tel-Aviv, il s’est enquis auprès d’Aoun de la gravité des menaces proférées par Nasrallah concernant le navire de forage. Le négociateur américain a informé le président libanais que si un conflit éclatait par suite d’une attaque du Hezbollah contre le navire britannique, celui-ci serait considéré comme « une guerre contre les Européens », selon les déclarations de sources proches du dossier à Orient XXI. Hochstein désigne ainsi les parties qui bénéficieront du gaz extrait du champ de Karish.

Dommage collatéral de la crise ukrainienne

Le propos d’Hochstein a pris tout son sens lorsque, fin juin 2022, des sources de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul)2 ont révélé l’arrivée de navires de guerre américains hors du champ contesté, et que des mesures ont été prises pour assurer la protection de la plate-forme flottante de forage. Des sources sécuritaires libanaises ont confirmé cette information, ajoutant qu’un « escadron d’avions-espions britanniques et de l’OTAN a surveillé toute la zone maritime qui touche la frontière libanaise ».

À la suite des déclarations du département d’État américain, un contact a eu lieu entre Hochstein et Elias Bou Saab, vice-président du Parlement libanais chargé de communiquer avec les Américains sur ce dossier. Ce dernier a qualifié les déclarations américaines de positives, espérant qu’elles se traduiraient par un retour aux négociations indirectes entre le Liban et Israël.

Selon le quotidien libanais Al-Akhbar, proche du Hezbollah, « le Liban officiel a écouté les recommandations européennes indirectes, émanant de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la France, d’éviter l’escalade », car « Israël est en train d’extraire de l’énergie pour compenser le manque de gaz russe. Il bénéficie donc d’une couverture internationale et américaine, et les menaces du Hezbollah ne mèneront à rien »3.

Mais le samedi 2 juillet 2022, Israël a annoncé avoir intercepté trois drones lancés par le Hezbollah au-dessus du champ contesté de Karish, dans lequel il avait commencé des opérations de forage sous ce qui apparaît désormais comme une protection euro-américaine.

Dans un communiqué, le parti a confirmé avoir lancé des drones « non armés » en reconnaissance : « La mission a été accomplie et le message délivré ». Un acte qui vient confirmer les mises en garde du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, qui avait annoncé vouloir « empêcher l’ennemi de diriger l’extraction active de pétrole et de gaz du champ de Karish avant la fin des négociations », celles-ci devant inclure une clause « permettant aux entreprises internationales de travailler dans tous les champs libanais, jusqu’à la frontière avec la Syrie ». Cette opération n’a pas manqué de provoquer la colère des Américains qui ont estimé, par l’intermédiaire de leur ambassade à Beyrouth, que cette ingérence du Hezbollah pouvait menacer les négociations. Washington a ainsi exigé une condamnation officielle du Liban, qu’elle a obtenue le 4 juillet 2022, lorsque le premier ministre Najib Mikati a publié une déclaration où il estime que « toute action qui n’est pas menée par l’État libanais est inacceptable », notant que les négociations en cours avec Hochstein « ont atteint un stade avancé ». Une réaction qui a semble-t-il provoqué l’agacement du président de la République Michel Aoun.

Quant à Israël, il a averti par l’intermédiaire de son ministre de la défense que l’envoi de drones risque de « saper les négociations et l’accord qui se dessine ». Un accord que le journal Al-Akhbar a qualifié de « contraire aux intérêts du Liban », estimant que « les instances internationales, profitant de son état d’effondrement, cherchent à le lui imposer ».

Notons qu’entre temps, le PDG d’Energean, propriétaire des droits de production du champ contesté de Karish avec le Liban, a vendu 2,8 des 11,3 % de ses actions à des sociétés financières israéliennes, selon le site du journal financier israélien Globes. La société Energean, qui a remporté de nombreux contrats dans le domaine de l’exploration gazière et pétrolière en Grèce, à Chypre et en Égypte, a également une société « sœur », Energean Israel. La raison de cet accord serait le désir de la société mère de se transformer à l’avenir en une entreprise entièrement israélienne, car cela lui donnerait accès à davantage de privilèges, à la veille du quatrième cycle de licences annoncées par Tel-Aviv. L’opération libèrerait également l’entreprise des charges fiscales imposées aux sociétés étrangères opérant en Israël.

1La shuttle diplomacy ou « diplomatie de la navette » est une méthode diplomatique qui remplace les négociations entre deux parties objet de l’accord par des visites effectuées entre elles par une tierce partie.

2La Finul a été établie en mars 1978 par le Conseil de sécurité pour confirmer le retrait des troupes israéliennes du sud du Liban, rétablir la paix et la sécurité internationales et aider le gouvernement libanais à rétablir son autorité effective dans la région.

3Al-Akhbar, 30 juin 2022.

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