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Migrant·es

Liban. Les employées de maison prisonnières de la kafala

Elles viennent d’Éthiopie, du Kenya, des Philippines ou du Bangladesh, pour travailler comme domestiques dans des familles libanaises. Le système de la kafala les livre pieds et poings liés à leur employeur, et la grave crise économique libanaise a aggravé encore leur situation. Devant leurs réclamations et leurs demandes d’aide au retour, les consulats regardent ailleurs.

Des employées de maison éthiopiennes attendent devant leur consulat pour s’enregistrer en vue de leur rapatriement, à Hazmieh, dans la banlieue de Beyrouth, le 18 mai 2020
Joseph Eid/AFP

« Le moindre événement qui se passe au Liban nous affecte davantage, car nous vivons en dessous des Libanais. Nous n’avons personne vers qui nous tourner. Nous n’avons pas de lieu où protester », déplore Viany. Cette jeune Camerounaise est arrivée à Beyrouth en 2018, recrutée par une agence qui lui a proposé un contrat temporaire de six mois en tant qu’employée de maison dans une famille libanaise. Viany voulait économiser de l’argent pour poursuivre ses études dans un autre pays, mais pendant ces six mois, elle n’a reçu aucun salaire. La famille a également refusé de résilier le contrat et de lui rendre son passeport. « J’ai atterri mentalement au Liban le jour où ils ont refusé de me donner mon argent. Avant, je ne faisais que rêver. J’ai commencé à ressentir tout le poids de mon travail, des presque vingt heures debout, des nuits sans sommeil, des limites que m’impose ma famille, comme celle de ne pas me laisser utiliser mon propre téléphone », explique-t-elle.

Elle est victime de la kafala, un système de travail pour les migrants qui ne prévoit ni salaire minimum, ni quota d’heures de travail, ni liberté d’association. Le séjour des migrants dans le pays dépend de l’employeur et ils ne peuvent pas changer d’emploi sans son autorisation. « Ils sont constamment maltraités et travaillent un nombre d’heures scandaleux. Souvent, ils ne sont pas payés. S’ils tentent de s’échapper, les employeurs peuvent les dénoncer ou lancer une alerte sur les réseaux sociaux », explique Kareem Nofal, membre du Mouvement antiraciste (Anti-Racist Movement, ARM), une organisation humanitaire qui dénonce les abus dont sont victimes les migrants.

« La kafala nous piège »

Le ministère du travail libanais estime que le pays accueille 250 000 travailleurs domestiques, principalement des femmes originaires d’Éthiopie, du Kenya, des Philippines et du Bangladesh. Elles représentent 4 % de la population résidente totale du pays et sont très présentes dans les quartiers aisés de Beyrouth, où elles promènent les chiens de leurs familles, sortent les poubelles ou accompagnent leurs employeurs dans leurs courses.

« La kafala nous piège dans le pays. Depuis le jour où j’ai atterri à l’aéroport, je n’ai plus revu mon passeport. J’ai dû continuer à travailler pendant un certain temps pour cette famille. Lorsque j’ai réussi à déménager, je pensais que le plus dur était passé, mais la suite a été pire encore », explique Viany. « Une famille m’a menacée avec un couteau sur le cou. Une autre ne m’a pas nourrie pendant deux jours. Ils vous donnent l’impression que vous n’êtes pas une personne humaine. Ils vous disent où prendre une douche, où manger. Toujours à l’écart des autres, il n’y a pas de place pour nous dans ces maisons », décrit-elle.

La situation des travailleuses migrantes s’est aggravée avec le début de la grave crise économique qui frappe le Liban depuis 2019. La livre a perdu plus de 90 % de sa valeur par rapport au dollar sur le marché noir et les agences de crédit s’attendent à ce que l’inflation atteigne 178 % cette année. La pénurie d’électricité a entraîné une énorme charge financière pour les ménages, qui sont contraints de payer chaque mois un supplément pour la consommation des générateurs d’électricité. « Tout choc frappe plus durement ceux qui sont déjà dans une situation très vulnérable, comme les travailleuses migrantes. Elles souffraient déjà avant la crise, mais la situation a empiré. Souvent, elles ne sont pas payées et le système de kafala ne permet pas aux travailleurs de déménager, sauf si les employeurs le leur ordonnent », explique Ghina Al-Andary, membre de Kafa, une ONG qui aide les victimes du travail et de l’exploitation sexuelle.

Plusieurs organisations humanitaires soulignent que de nombreux employeurs sont passés du paiement en dollars au paiement en livres, jouant avec le taux de change et sapant le pouvoir d’achat des femmes migrantes, qui envoient de l’argent à leurs proches dans leur pays d’origine. « Souvent, leur salaire ne représente pas le taux de change réel de la livre libanaise. Par exemple, un dollar au taux de change réel équivaut à 30 000 livres, mais l’employeur paie toujours le montant officiel de 1 500 livres », explique M. Nofal de l’ARM. C’est une tromperie que subit constamment Aluna, une Kenyane qui travaille depuis trois ans dans une maison d’Achrafieh, un quartier huppé de Beyrouth. Depuis un an, la famille insiste pour payer son salaire en livres libanaises, mais en utilisant le taux de change officiel. « Je recevais 150 dollars par mois, mais quand ils ont changé en livres, c’est devenu l’équivalent de 8 dollars. Je me suis plainte et ils m’ont battue. Parfois, je n’ai même pas d’argent pour acheter du savon », déplore-t-elle.

Trompées par les agences de recrutement

Les femmes qui ont réussi à échapper à leurs patrons cumulent des emplois encore plus précaires pour payer leur loyer et vivent dans la crainte constante d’être arrêtées. Malgré ces difficultés, plusieurs organisations s’accordent à dire que les travailleuses migrantes continuent d’arriver dans le pays, trompées par les agences de recrutement. Ces entreprises font miroiter la sécurité d’emploi dans un pays étranger, même si le contrat ne correspond souvent pas à la réalité des conditions de travail. Ils ne mentionnent pas non plus qu’elles n’auront pas la possibilité de quitter leur poste quand elles le souhaitent. Les agences font la promotion de prétendues réussites au Liban et insistent sur l’avantage d’avoir un emploi avec un endroit où dormir et un salaire en dollars, ce qui, au taux de change en vigueur dans d’autres pays, représente une grosse somme d’argent. Certaines entreprises travaillent en recrutant des travailleurs par Internet et d’autres par le biais d’intermédiaires dans les pays d’origine des migrants. « Qui voudrait travailler dans un pays en crise économique ? », dit Viany. La jeune Camerounaise a réussi à échapper au travail domestique il y a plus d’un an et travaille désormais pour le Migrant Community Centre (MCC), une initiative qui crée des projets pour la communauté des migrants. Cependant, la famille qui l’employait ne lui a pas encore rendu son passeport et son statut dans le pays est devenu illégal.

« La situation économique actuelle est très mauvaise. De nombreuses femmes se rendent dans les consulats de leur pays pour demander de l’aide et sont également trompées. J’ai entendu parler de consuls qui conseillaient aux femmes de se prostituer si elles n’arrivaient pas à joindre les deux bouts. Nous ne pouvons faire confiance à personne », déplore Viany. Aluna est d’accord avec elle et a une amie qui a reçu le même conseil des autorités de son consulat. « Ce n’est pas la première fois que nous entendons cela. Bien sûr nous n’avons pas non plus de preuve pour le confirmer, même si c’est probable », déclare Ghina Al-Andary de Kafa. « Lorsqu’une femme se trouve dans une situation vulnérable, il est beaucoup plus facile de l’exploiter. Les employées de maison ne bénéficient d’aucun soutien institutionnel dans ce pays », ajoute-t-elle.

En 2015, un groupe de travailleuses migrantes a tenté de créer un syndicat pour défendre leurs droits. L’initiative n’a pas abouti en raison du manque de soutien institutionnel. Le système de la kafala, étant exclu du droit du travail, il ne leur permet pas de former un syndicat, et selon la Constitution du pays, il leur faut un pourcentage minimum de ressortissants libanais pour pouvoir faire avancer l’initiative. Les seules autorités qui peuvent les aider sont les consulats ou les ambassades, qui sont tenus de protéger leurs droits en tant que citoyennes de leur pays », explique Farah Baba, membre d’ARM

Des protestations massives

L’arrivée de la pandémie de covid et l’explosion du port de Beyrouth ont gravement affecté les travailleuses migrantes, victimes du système de kafala et du racisme dans le pays. ARM a détecté de nombreux cas de négligence à l’égard des migrantes blessées après l’explosion, tandis que d’autres ont été jetées hors des foyers où elles travaillaient pendant les restrictions liées à la pandémie. Cette situation a donné lieu à des manifestations massives de migrantes devant leurs consulats, demandant de l’aide pour retourner dans leur pays.

Baba de l’ARM explique que la réponse diplomatique a varié d’un pays à l’autre, mais qu’en général, ils ont été inattentifs, certains ayant même appelé la police pour arrêter les manifestantes. « Le cas du Kenya était très particulier, car elles ne demandaient pas seulement de l’aide pour rentrer : elles manifestaient aussi contre le consulat », explique Baba. « Beaucoup n’avaient pas l’argent pour acheter un billet d’avion parce que le consulat le leur avait volé. On leur a dit pendant des années que leurs économies pouvaient être gardées au consulat et elles ne les ont pas récupérées », dit-il. Les femmes éthiopiennes forment la plus grande communauté étrangère d’employées de maison au Liban et étaient les plus présentes dans les rues. Leur consulat n’a pas répondu à leurs sollicitations en prétextant avoir déjà de nombreuses demandes en cours de traitement. Les fonctionnaires du consulat ivoirien ne savaient pas s’ils pouvaient demander les passeports des migrants à leurs employeurs, tandis que le consulat camerounais a refusé catégoriquement de rencontrer les travailleuses. « Il y avait beaucoup de problèmes quand on traitait avec des fonctionnaires de nationalité libanaise. Ils n’assumaient aucune responsabilité d’aucune sorte », explique Baba.

Un système lucratif

Après les manifestations et avec l’aide des organisations humanitaires, des dizaines de travailleuses ont pu retourner dans leur pays, la plupart grâce à des campagnes de crowdfunding. « Quelque 195 travailleuses rapatriées ont débarqué à Nairobi. Elles n’avaient aucun soutien du gouvernement libanais. Elles sont arrivées avec de graves troubles de stress post-traumatique », explique Mutuku, membre de Counter Human Trafficking Trust-Ea (Chtea), une organisation qui lutte contre la traite des êtres humains en Afrique de l’Est. « Nous avons détecté des cas d’abus sexuels, de non-paiement de salaires, d’agressions physiques, de racisme et de confiscation de documents officiels », dit-il.

Plusieurs organisations humanitaires s’accordent à dire que les manifestations ont permis une meilleure prise de conscience sociale du problème de la kafala au Liban. « Elle n’a pas été dissoute, même si beaucoup de gens souhaitent sa disparition ; rien n’a changé, mais il y a une plus grande prise de conscience du problème », explique Baba de l’ARM. L’une des raisons pour lesquelles le système n’a pas été aboli est qu’il s’agit toujours d’une activité très lucrative. Selon une étude de Human Rights Watch (HWR), la kafala génère plus de 100 millions de dollars (101,85 millions d’euros) par an, tandis que les agences de recrutement empochent 57 millions de dollars (58,06 millions d’euros) par an. « L’un des facteurs est l’argent, mais je pense que le pouvoir est également un facteur déterminant. Les élites du pays profitent du système », ajoute Nohal d’ARM.

Pour les travailleuses migrantes, dénoncer publiquement les abus auxquels elles sont exposées peut avoir des conséquences telles que l’arrestation pour cause de statut illégal dans le pays. C’est le cas de N. M., une employée de maison kenyane et demandeuse d’asile qui est détenue depuis le mois d’août et risque d’être expulsée vers son pays d’origine. N. M. militait pour la défense des droits des travailleuses migrantes et l’on pense que sa détention est liée à son activité publique. « C’est [la détention] un outil qui peut être utilisé contre elles. La question de la liberté d’expression n’est même pas soulevée », explique Ghina Al Andary de Kafa, ajoutant : « Malheureusement, si un Libanais se sent visé par ces activités, c’est facile. Il dénonce l’ouvrière et attend son arrestation. »

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