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Proche-Orient. Une périlleuse course au nucléaire

Et aussi au Maghreb... · Les incitations à développer ou à acquérir des armes nucléaires devraient augmenter au Proche-Orient dans les prochaines années. L’incapacité de sanctionner le programme nucléaire israélien, la difficulté croissante pour les États-Unis d’exercer leur pouvoir de dissuasion incitent les pays arabes et la Turquie à réfléchir à leur politique nucléaire afin de renforcer leur marge de manœuvre à l’égard de Washington.

Yukiya Amano, directeur de l’AIEA, sur le site de construction de la centrale nucléaire de Barakah aux EAU, avec Mohamad Al-Hammadi (d.), directeur de l’Emirates Nuclear Energy Corporation et Hamad Al-Kaabi (g.), représentant des EAU auprès de l’AIEA.
IAEA Imagebank, 29 janvier 2013.

Un Proche-Orient nucléaire aurait un impact profond sur la sécurité régionale. Et il faut envisager la possibilité de voir, dans un futur pas si éloigné, plusieurs pays décider une sortie collective du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). L’objectif d’un désarmement nucléaire de la région ne sera pas atteint tant qu’il exclura Israël. Tant qu’un État a le potentiel de fabriquer et d’utiliser des armes nucléaires, il n’y a aucune raison pour que les autres y renoncent. Ce qui est permis à l’un, Israël, ne peut être interdit aux autres. Où en est la situation dans les pays du Proche-Orient ?

Égypte : des travaux qui inquiètent l’AIEA

Le Caire a mis en place une importante infrastructure de recherche capable d’explorer la plupart des questions scientifiques et technologiques nucléaires. La majorité des activités de l’Autorité égyptienne de l’énergie atomique (Egyptian Atomic Energy Authority, EAEA) est menée par des scientifiques de deux centres de recherche : les laboratoires et le centre de gestion des déchets du Centre de recherche nucléaire (Nuclear Research Center, NRC) qui abrite le réacteur à eau légère ETTR-2 de 22 mégawatts thermiques (MWt), fourni par l’Argentine, une usine de fabrication de combustible, une enceinte à cellule chaude1 et une installation de gestion des déchets à Inshas.

La cellule chaude d’Inshas est la seule installation connue en Égypte qui pourrait être utilisée pour séparer du plutonium à usage militaire du combustible irradié du réacteur. Le combustible usé accumulé par l’ETTR-2 au cours de dix ans d’exploitation équivaut vraisemblablement à la quantité de plutonium retraité permettant la fabrication de huit à dix armes. L’Autorité égyptienne des matières nucléaires (Nuclear Material Authority, NMA) a mené des travaux pour extraire du concentré de minerai d’uranium de l’acide phosphorique dérivé du phosphate d’El-Shaiya.

Selon des sources européennes de renseignements, l’Égypte possède une usine semi-pilote d’extraction d’uranium, pour séparer l’uranium de l’acide phosphorique. Si ce pays continue de perfectionner ses méthodes de récupération de l’uranium à partir de l’acide phosphorique, il assurera une production nationale régulière d’uranium.

La décision politique de mettre sur pied un réacteur nucléaire a été prise récemment. En décembre 2017, un contrat final pour commencer les travaux de construction de la première centrale nucléaire égyptienne a été signé au Caire lors d’une réunion entre le président Abdel-Fattah Al-Sissi et le président russe Vladimir Poutine. La centrale, qui comprendra quatre réacteurs VVER-1200, sera située à El-Dabaa, sur la côte méditerranéenne. Rosatom fournira le combustible tout au long de la vie de l’usine, formera également du personnel et aidera ses partenaires égyptiens à exploiter la centrale pendant ses dix premières années de fonctionnement. La première unité doit être prête à fonctionner en 2026.

En janvier 2005, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a annoncé que des preuves de travaux visant à mettre au point une arme nucléaire ont été découvertes, et que des particules résultant de produits de fission ont été trouvées à proximité d’une installation nucléaire, ce qui pourrait indiquer une activité de séparation du plutonium. On rapporte que l’Égypte a produit plusieurs kilos d’uranium métal et d’hexafluorure d’uranium gazeux. Selon certaines indications, ces expériences auraient eu lieu en 2003.

Ces projets eux-mêmes n’étaient pas illégaux, mais le fait de ne pas les déclarer a soulevé des inquiétudes quant aux intentions de l’Égypte. Jusqu’à présent, le gouvernement égyptien n’a pas renoncé à sa décision de ne pas chercher à acquérir des armes nucléaires, incluse dans le traité de paix avec Israël de 1979. Mais sur le plan politique, il ne s’est pas résigné au monopole israélien sur l’arme nucléaire.

D’importantes activités de recherche en Turquie

Si la Turquie décidait de créer sa propre force de dissuasion, elle le ferait avec l’avantage d’avoir déjà mis en place une agence de recherche, l’Autorité turque pour l’énergie atomique (Türkiye Atom Enerjisi Kurumu, TAEK). En outre, des travaux préliminaires ont été entamés sur un programme d’énergie nucléaire civile. Les Turcs sont de plus en plus sceptiques à l’égard des garanties de l’OTAN et leur confiance dans le leadership américain reste faible. La Turquie dispose d’une importante infrastructure gérée par TAEK. Quatre centres de recherche et laboratoires ont été créés au sein d’installations gouvernementales et d’universités, dont la plus importante est le Centre de recherche et de formation Çekmece (Çekmece Nükleer Araştırma ve Eğitim Merkezi, Çnaem), situé à Istanbul.

Le réacteur de recherche de l’UIT-TRRR est un réacteur à eau légère de 250 kilowatts thermiques (kWt) de catégorie Triga Mark II. Il est exploité par l’Institut de l’énergie nucléaire et situé à l’université technique d’Istanbul. L’autre réacteur est un TR-2 de 5 MWt.

En décembre 2017, la Turquie a officiellement lancé la construction de sa première centrale nucléaire à Akkuyu. Le projet est basé sur un accord signé entre la Russie et la Turquie en mai 2010. La société russe JSC Akkuyu Nuklear a obtenu un permis de construire. La centrale aura une puissance installée de 4 800 nanowatts électriques (nWe) et disposera d’un réacteur VVER-1200.

La centrale nucléaire d’Akkuyu sera exploitée pendant au moins soixante ans. Pour l’instant, la Turquie n’a pas la capacité de produire des quantités importantes de matières fissiles utilisables dans le cadre d’un programme d’armes nucléaires. Le TAEK a déjà commencé à rechercher des gisements d’uranium en Turquie afin d’éviter de dépendre des importations. On estime que le pays a des réserves d’un peu plus de 9 200 tonnes d’uranium, mais il y a un désaccord sur la question de savoir si cela sera suffisant.

Selon des services de renseignement européens, la Turquie possède les capacités techniques nécessaires pour fabriquer bon nombre des composants pour l’enrichissement de l’uranium par centrifugation gazeuse, même si elle n’a pas laissé entendre qu’elle avait l’intention de mettre en œuvre un tel programme.

En Jordanie, une énergie alternative au pétrole

La Jordanie peut se lancer dans l’énergie nucléaire, mais ses plans ambitieux se heurtent à des obstacles importants, en raison de la petite taille de ses infrastructures. Le pays considérait l’énergie nucléaire comme une alternative au pétrole étranger, de plus en plus cher, qui fournit actuellement la plus grande partie de l’électricité locale. La Jordanie a l’intention de construire son réacteur de 600 MWe à Amra, au nord d’Amman. Il devrait être achevé d’ici 2020.

En janvier 2012, la firme russe AtomStroy Export a proposé à la Commission jordanienne de l’énergie atomique (Jordanian Atomic Energy Commission, JAEC) de construire quatre unités VVER-1200 dans le centre de la Jordanie, de même type que celles de la Turquie. L’accord est discuté en dehors du cadre de l’appel d’offres en cours pour sélectionner le fournisseur du premier réacteur jordanien. La Jordanie possède 79 000 tonnes de réserves prouvées de minerai d’uranium, soit 2 % du total mondial. En outre, elle estime que les gisements nationaux de phosphore contiennent 100 000 tonnes d’uranium supplémentaires.

L’exploration des différentes possibilités de se procurer de l’uranium illustre le sérieux des intentions jordaniennes de développer les capacités du pays en matière d’énergie nucléaire. Avec l’aide de l’AIEA, la Jordanie a créé une petite infrastructure nucléaire centrée sur la recherche.

En juillet 2010, la Jordanie et la Corée du Sud ont signé un accord pour la construction du premier réacteur nucléaire de recherche de 50 MWt à l’université jordanienne pour la science et la technologie, à 67 km au nord d’Amman. Il a été achevé en décembre 2016.

Seize réacteurs pour les Émirats arabes unis

Depuis la fin des années 1970, les Émirats arabes unis ont périodiquement exprimé leur intérêt pour l’énergie nucléaire. Ils ont une longue histoire de projets de coopération technique avec l’AIEA. Au-delà, ils poursuivent leur propre plan, confrontés à des menaces stratégiques qui ont motivé la décision du gouvernement d’explorer la faisabilité d’un programme nucléaire national.

Même si la possibilité d’une prolifération dépend de choix politiques, elle ne peut pas être complètement exclue dans les premières années du programme. Quatre réacteurs APR-1400 de conception coréenne sont en cours de fabrication à Barakah par un consortium dirigé par KEPCO. La construction de la première unité a démarré en juillet 2012, l’unité 2 en mai 2013, l’unité 3 en septembre 2014 et l’unité 4 en septembre 2015.

L’unité 1 est à présent en phase de mise en service et d’essais. On attend que L’Autorité fédérale pour la régulation nucléaire (Federal Authority for Nuclear Regulation, FANR) délivre une licence d’exploitation pour commencer le chargement du combustible. L’unité 2 est maintenant terminée à plus de 90 %, l’unité 3 à plus de 79 % et l’unité 4 à plus de 60 %. Les quatre unités devraient être en service d’ici la fin de 2020.

Les Émirats arabes unis ont annoncé leur intention de construire 16 réacteurs au total. Ils bénéficient de l’expertise étrangère nécessaire à la gestion d’un tel projet, et ils ont la volonté politique de le mener à terme. La recherche du prestige tient une place non négligeable dans cette volonté. À cause de la proximité géographique de l’Iran, ajoutée à l’importance de Dubaï comme plaque tournante du commerce international, nombre d’États s’inquiètent des ambitions nucléaires émiriennes. Au début de 2009, les Émirats arabes unis ont signé un accord avec les États-Unis, dans lequel, en vertu de la loi américaine sur l’énergie atomique, ils renonçaient à leur droit d’enrichir l’uranium chez eux. Fin juillet 2012, ils ont signé un accord avec l’Australie ouvrant la voie à l’achat d’uranium à ce pays. Et dernièrement, Abou Dabi a déclaré que si l’Iran pouvait être autorisé à enrichir l’uranium, les Émirats arabes unis ne se considéreraient plus liés par leur accord avec les États-Unis.

L’Arabie saoudite et la dissuasion

Craignant que les États-Unis ne soient plus un garant fiable de sa sécurité, l’Arabie saoudite pourrait chercher à obtenir sa propre dissuasion nucléaire. Bien que son programme n’en soit qu’à ses débuts, il est prévu de construire 16 centrales au cours des vingt prochaines années, pour un coût de plus de 80 milliards de dollars (69 milliards d’euros). Le pays prévoit également de petits réacteurs pour le dessalement de l’eau de mer.

La légitimité de la famille royale saoudienne, ainsi que sa prétention au leadership du monde arabe et du monde musulman sont minées par sa dépendance à l’égard des États-Unis. Les Saoudiens veulent pouvoir opposer leur propre réponse aux menaces, et ne pas compter sur la seule garantie de sécurité américaine.

Dans le passé, le royaume a été accusé de posséder des installations nucléaires non déclarées et d’avoir cherché à obtenir une garantie de sécurité nucléaire auprès d’un autre pays que les États-Unis, en échange de fournitures de pétrole. On pense que les Saoudiens ont financé le programme nucléaire pakistanais dans les années 1970 et 1980, et qu’ils veulent maintenant un retour sur investissement, sous la forme d’armes nucléaires prêtes à l’emploi, financées par leur aide massive à Islamabad. En octobre 2017, la Cité du roi Abdallah pour l’énergie atomique et renouvelable (King Abdullah City for Atomic and Renewable Energy, Kacare) a signé avec le russe Rosatom un programme de coopération pour l’énergie nucléaire civile. Il s’agit de fabriquer des réacteurs de petite et moyenne taille, qui peuvent être utilisés à la fois pour la production d’électricité et le dessalement de l’eau de mer.

Rosatom assurera également la formation du personnel saoudien. En janvier 2017, l’Arabie saoudite a signé un mémorandum d’accord avec la Chine pour la construction de réacteurs à haute température refroidis au gaz (RHTRG). Les Saoudiens ont également signé un accord pour une étude conjointe en mars 2017.

L’intérêt de l’Arabie saoudite pour la technologie nucléaire se manifeste à un moment de tension accrue dans le Golfe. Il souligne son intention de bâtir une dissuasion contre les futures capacités nucléaires israéliennes et iraniennes. Ses projets permettraient à l’Arabie de développer une infrastructure et une expertise scientifique en restant dans les règles du TNP. Bien qu’elle ne fournisse pas en soi une porte d’accès aux armes nucléaires, elle pourrait constituer un problème de sécurité à long terme.

Des sources informées à Washington affirment que des entreprises américaines poussent Washington à relancer le dialogue avec l’Arabie saoudite pour un accord visant à aider le royaume du désert à développer l’énergie atomique. En vertu de l’article 123 de la loi américaine sur l’énergie atomique (US Atomic Energy Act), un accord de coopération pacifique est nécessaire au transfert de matières, de technologies et d’équipements nucléaires. Il priverait l’Arabie saoudite de la possibilité d’enrichir un jour de l’uranium. Mais le royaume a refusé jusqu’à maintenant de signer un tel accord avec les États-Unis.

1NDLR. Destinée au traitement de matières radioactives, et qui assure le confinement et la protection contre les rayonnements par des parois blindées (Vocabulaire de l’ingénierie nucléaire), CNRS.

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