Liberté de la presse

Répression des journalistes en Algérie. Quand l’armée reste une ligne rouge

La perquisition et la mise sous scellés des locaux de Radio M et Maghreb Émergent, en plus de la détention de leur directeur Ihsane El Kadi, constituent le dernier épisode des attaques que subissent les médias algériens indépendants. Si le pouvoir accuse El Kadi d’avoir reçu des fonds de l’étranger, ses collègues soupçonnent plutôt l’article qu’Orient XXI republie ici d’être à l’origine de son arrestation.

Le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah assiste à la cérémonie officielle de prestation de serment du président Abdelmajid Tebboune à Alger, le 19 décembre 2019
Ryad Kramdi/AFP

La haute hiérarchie de l’Armée nationale populaire (ANP) ne veut pas reconstruire à l’identique le mécanisme de délégation de pouvoir au président de la République coopté dans l’urgence des évènements, comme elle l’a fait avec Abdelaziz Bouteflika après la démission de Lamine Zeroual en septembre 1998, et plus récemment avec Abdelmadjid Tebboune devant la déferlante populaire de 2019.

Éviter que l’expérience d’une grande autonomisation du pouvoir présidentiel face à une ANP désunie ne se reproduise est un souci constant sur la colline des Tagarins. Abdelaziz Bouteflika a réussi à le faire à partir de 2004, après avoir battu aux urnes Ali Benflis, le challenger soutenu par l’état-major, mais pas par les services. Son autonomisation vis-à-vis de ceux qui l’ont amené en 1998-1999 s’est accélérée avec l’émergence d’un réseau d’affaires, des oligarques naissants qui l’ont soutenu financièrement à partir de 2009 et son troisième mandat. L’arbitrage politique de l’ANP a encore reculé au début de 2014, lors de la délibération sur le quatrième mandat, avec un président fortement diminué par un accident vasculaire cérébral datant d’avril 2013.

Saïd Bouteflika, le frère du président, détenait déjà les moyens d’influence pour imposer, en accord avec ce dernier, la continuité de l’exercice du pouvoir, même si le patron du Département du renseignement et de la sécurité (DRS, dissout en 2015), le général Toufik, n’était pas favorable à cette option, à l’inverse du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah. Le projet déraisonnable du cinquième mandat était la dernière incarnation de l’inversion du rapport de force entre la présidence et l’armée, au bout de 20 ans de pouvoir.

La suite a valu à l’ANP de voir son pouvoir quasi patrimonial sur le choix du président de la République être explicitement remis en cause par les Algériens durant le Hirak. Par conséquent, à deux années de l’échéance électorale de décembre 2024, l’ANP ne veut pas prendre le risque d’une autonomisation de la présidence d’Abdelmadjid Tebboune sur le modèle de celle d’Abdelaziz Bouteflika. D’abord parce qu’elle est décidée cette fois à empêcher une telle évolution, même si elle fait corps avec le président en exercice. Ensuite, parce que le pensionnaire d’El Mouradia1 a présenté tous les gages d’un rôle limité, contrairement à son défunt prédécesseur qui refusait, en décembre 1999, d’être « un trois-quarts de président ».

Des gages en pagaille

Tous les indicateurs montrent bien en effet qu’Abdelmadjid Tebboune remplit tous les critères de loyauté, et qu’il bénéficie du soutien de l’armée pour briguer un deuxième mandat. Il n’a pas réellement cherché à construire sa propre force politique. Certes, la Constitution hyperprésidentielle du 1er novembre 2020 lui donne de larges prérogatives qu’il exerce quasiment toutes, mais nulle velléité de sa part de réduire le symbole de l’ANP comme pilier du pouvoir politique en Algérie. Tebboune n’a pas non plus reconstitué une police politique puissante en face de l’état-major, bicéphalisme qui avait permis à son prédécesseur de jouer sur les divisions et de s’aménager un avantageux rôle d’arbitre.

Le mardi 13 décembre 2022, le président inaugure la foire de la production nationale en commençant par le stand de l’industrie militaire, dont il fait les louanges. Scène ordinaire d’un partenariat politique entre la présidence de la République et l’état-major de l’armée, fait de soutiens croisés. De son côté, la revue mensuelle de l’ANP El Djeich a tressé un bilan dithyrambique des trois années de présidence d’Abdelmadjid Tebboune. On est bien loin du 2 juillet 2002, lorsqu’à la fin de la cérémonie de sortie de promotion à l’académie interarmes de Cherchell, le général Mohamed Lamari, chef d’état-major, avait vidé son sac concernant la présidence de Bouteflika, devant des journalistes incrédules.

Plus encore, Tebboune ne s’aventure pas sur le terrain des affaires pour laisser se développer un écosystème de capitaines d’industrie alternatif à celui des oligarques — qui n’a jamais représenté tout l’entrepreneuriat algérien. Il se montre particulièrement prudent pour ne pas apparaître à la recherche d’un soutien financier, et se contente du soutien politique des dépositaires de la fonction présidentielle, une règle « régalienne » non écrite que les Bouteflika ont tenté d’outrepasser, et que le monde des affaires paye indistinctement encore aujourd’hui. Le président de la République continue en effet de poursuivre les hommes d’affaires de deuxième et troisième rang, quasiment comme au premier jour d’Ahmed Gaïd Salah. Il ne veut pas laisser le sentiment d’un fléchissement sur le front de la lutte contre la corruption, allant jusqu’à ouvrir des dossiers du début de l’ère de Bouteflika. Aussi, la primauté aux entreprises publiques dans l’octroi de plans de charge qui peuvent tout autant être accessibles aux entreprises privées s’est fortement accentuée dans tous les domaines sous l’ère Tebboune.

La limite du tout sécuritaire

Toutefois, ce consensus en faveur d’un deuxième mandat d’Abdelmadjid Tebboune en 2024 demeure temporaire. La présidence l’a fait savoir via certains journaux. La hiérarchie de l’ANP n’en pense pas moins. Elle préfère prendre le temps de s’assurer de la fiabilité de cette option « naturelle » de la continuité. Elle ne redoute pas que le président s’émancipe après une réélection et devienne incontrôlable comme Abdelaziz Bouteflika. Mais plutôt un échec trop flagrant du premier mandat qui rendrait politiquement piégeux le soutien à un second.

L’embellie des recettes extérieures est menacée d’être de courte durée en 2023 à cause du fort ralentissement de la croissance mondiale. La peur dans le milieu des affaires continue de différer les investissements. La balance entrée-sortie des capitaux étrangers, en attendant un décollage, demeure négative sur la période. Le financement détourné des déficits par la création monétaire atteint son seuil inflationniste d’alerte. Les marges se réduisent et la conversion des derniers pétrodollars expansifs pour changer de modèle économique n’a pas débuté.

Le FMI a prévenu qu’un rééquilibrage du budget était nécessaire. La gouvernance Tebboune a fait le choix inverse pour 2023, sans même privilégier la relance des investissements publics, allant jusqu’à susciter le vote du Mouvement de la société pour la paix (MSP)2 contre la loi de finances, faute de lisibilité quant à l’avenir. Le premier mandat d’Abdelmadjid Tebboune a essentiellement reposé sur la répression du Hirak et le bâillonnement de l’expression et de l’activité politique, y compris celle d’acteurs politiquement neutres ou loyalistes. La hiérarchie de l’ANP perçoit bien qu’il ne peut s’agir d’un mode de gouvernance définitif, mais tout au plus d’un sas de passage vers un mode de gouvernance qui emporte davantage d’adhésion citoyenne et affiche moins de recours à la coercition.

Les forces de sécurité sont sur la brèche depuis de longues années et le phénomène d’usure affleure. Les signalements de maltraitance et de cas de torture durant les gardes à vue se multiplient. Les procédures s’enchaînent et fatiguent les polices judiciaires. Celles à charge, bâclées, ont explosé avec l’article 87 bis et désabusent les magistrats. L’appareil sécuritaire et judiciaire tourne à plein régime, sans parler des dispositifs maintenus dans l’espace public qui donnent l’impression que le pays est dans un état de siège permanent.

Une sortie de l’impasse politique doit en principe survenir pour relâcher la pression sur les Algériens, soulager les forces de sécurité et les tribunaux, redonner de l’espoir aux citoyens entreprenants, aujourd’hui candidats à l’exil. Même au milieu des années 1990 et de la lutte contre le terrorisme, la piste de la solution politique n’avait jamais été tout à fait abandonnée, ne serait-ce que pour donner une perspective de fin de crise aux acteurs engagés sur le front.

C’est l’incapacité qu’a montrée jusqu’ici d’Abdelmadjid Tebboune d’apporter une telle perspective qui inquiètera le plus, au moment de décider pour un second mandat. Surtout si la parenthèse de la hausse du prix des hydrocarbures se refermait plus vite que prévu. Aucun président depuis l’indépendance n’a été reconduit en comptant uniquement sur l’effort sécuritaire, et la capacité à tenir en joue la société algérienne pendant des années. Le politique doit revenir dans le jeu. Vouloir l’évacuer est aussi déraisonnable que l’était le cinquième mandat.

1NDLR. Nom du palais présidentiel à Alger.

2NDLR. Il s’agit de la seule force d’opposition à la chambre basse, il se réclame des Frères musulmans.

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