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Tribune

Syrie. « Aux jeunes oubliés dans les plis des jours sombres »

Onze ans après le déclenchement de la révolte syrienne, alors que le régime de Bachar Al-Assad semble retrouver la voie de la normalisation avec les autres pays arabes malgré un territoire plus que jamais éclaté, qui se souvient encore des militants pacifiques syriens ? Présents au premier rang des manifestations, notamment à la tête des comités de coordination, leur souvenir semble disparu. L’auteur de cette tribune explique le besoin de le restaurer.

Jihad Jamal « Milan », affiche
Syrian Network of Human Rights

Je n’ai pu accéder à suffisamment d’informations pour écrire une courte biographie de Jihad Jamal, plus connu sous le nom de Milan. Ce journaliste syrien a été arrêté quatre fois, la dernière étant au début de l’année 2012. On a perdu sa trace après qu’il a été traduit devant un tribunal militaire, jusqu’à ce qu’on apprenne, en 2020, qu’il était mort en prison. L’extrait de son état civil précise qu’il est décédé depuis 2016.

Avant Milan, j’ai essayé d’écrire l’histoire d’un groupe de jeunes militants de gauche répondant au nom de « la jeunesse syrienne révoltée ». Ce groupe a travaillé avec les comités de coordination de Damas1, en particulier dans le quartier de Rokn Eddine. Certains de ses membres sont morts sous la torture. Les survivants ont quant à eux refusé de témoigner. Après une réunion virtuelle à laquelle ils ont assisté chacun depuis son asile, aux quatre coins du monde, ils ont estimé que la période n’était pas encore propice pour ce genre de démarche.

Échapper aux regards inquisiteurs

Ces tentatives s’inscrivent dans le cadre de mon travail personnel quotidien, à travers lequel je tente de documenter un certain nombre d’événements que j’ai vécus, ou dont j’ai été le témoin. Jihad Jamal était un jeune homme plein de vie que j’avais rencontré à plusieurs occasions, en tant que journaliste. J’étais choqué — et je n’étais pas le seul — de voir que son penchant fougueux pour la participation aux activités révolutionnaires en 2011 ne s’accompagnait pas d’un minimum de précautions quant à sa sécurité personnelle, alors que la plupart des jeunes essayaient d’échapper aux regards inquisiteurs qui surveillaient les activistes. Ces derniers finissaient souvent entre les mains des forces de sécurité, où ils étaient soumis aux pires formes de torture, avant d’être jetés en prison, loin de tout.

Le courage de Milan et — disons-le aussi franchement — sa témérité étaient suffisants pour que les forces de sécurité arrivent jusqu’à lui, plusieurs fois, d’autant qu’il disait tout ce qu’il pensait sur Facebook. Parmi les projets qu’il avait développés et dont j’ai réussi à avoir les documents, il avait établi une stratégie qui permettrait aux manifestants de prendre le contrôle des grandes places des différentes villes syriennes, dans l’optique de créer une situation de désobéissance totale qui aboutirait à la chute du régime.

Le profil des membres de « la jeunesse syrienne révoltée » est différent. Ses membres sont de toutes les confessions syriennes, kurdes et arabes. Bien qu’ils aient été plus prudents que Milan, ils ont fini par tomber entre les mains de l’appareil sécuritaire après toute une période de surveillance et de traque. Certains d’entre eux ont réussi à fuir avant d’être emprisonnés. Mais à leur retour en Syrie — car continuer un travail d’opposition depuis l’exil n’avait aucun sens pour eux —, ils ont été effectivement arrêtés. Six d’entre eux sont morts sous la torture : Rodine Ajek, Fayez Al-Ayoubi, les frères Moadh et Koussay Borhane, Amer Dhadha et Imad Ghannam.

Quelque chose de romantique

Le principal point commun entre Jihad Jamal et ce groupe est que tous appelaient à l’instauration d’un État civil et démocratique. Au seuil de la révolte pacifique, ils n’ont porté aucune arme, n’ont pas incité au meurtre. Leur rêve de changement avait en effet quelque chose de romantique, une belle histoire que de nombreux jeunes du monde arabe ont cru possible. Ils avaient aussi pour dénominateur commun d’être une cible privilégiée pour les services de sécurité du régime. Et tandis que des profils comme les leurs peuplaient les prisons du régime, celui-ci a libéré des extrémistes islamistes qui se sont empressés de s’organiser en groupes armés, changeant ainsi le visage et la trajectoire de ce soulèvement, faisant imploser l’Armée syrienne libre (ASL) et détournant les slogans et les objectifs de la révolution.

Ainsi, se remémorer les noms de ces jeunes pacifistes, même sans avoir suffisamment d’informations pour écrire leurs biographies complètes, est le pendant d’une tendance à stéréotyper l’image des révolutionnaires syriens pour en faire des islamistes aux penchants violents qui s’attaquent aux minorités.

Ces jeunes ont été oubliés dans les plis des jours sombres de la Syrie. Deux raisons les ont condamnés à ne plus revenir au premier plan. La première est la disparition du contexte même qui a été à l’origine de leur apparition, c’est-à-dire le fait d’œuvrer à faire tomber le régime d’Assad via la résistance pacifique. La seconde est le peu d’intérêt que l’on porte aux prisonniers et plus généralement aux victimes, au vu de la catastrophe humanitaire que vivent les déplacés, qu’il s’agisse de ceux qui vivent encore dans les camps de réfugiés, en l’absence des conditions matérielles minimales nécessaires à une vie digne, ou bien ceux qui sont partis vers d’autres pays où ils sont victimes de harcèlement, et où ils se retrouvent instrumentalisés par le contexte politique régional, notamment en Turquie et au Liban.

Toutefois, les visages de ces disparus qui sont devenus autant de titres pour une révolution martyre ont refait surface avec les images du massacre du quartier de Tadamon, dévoilées par le journal The Guardian et auquel le magazine New Lines a consacré une enquête approfondie. Une question douloureuse nous hante depuis : si tout cela a pu se passer dans la rue, alors que s’est-il passé dans les geôles ?

Conjuguer leur tragédie au présent

Un soldat syrien qui avait participé au massacre de plusieurs personnes interpellées au niveau des checkpoints a résumé sa mission ainsi :

L’État arrête ces personnes, les emprisonne, dépense de l’argent pour les garder sous surveillance, les nourrir, puis les juger et enfin les condamner à mort… Moi, je fais tout cela par moi-même, à moindre coût, avec une simple balle dans la tête !

Les vidéos qui ont circulé après chacun des massacres commis montrent bien que le propos de ce soldat ne relève pas d’une pulsion individuelle ou d’une réaction « naturelle » qui viendrait en réponse à toutes les répercussions psychologiques de la guerre, comme aiment à le répéter, en toute mauvaise foi, les défenseurs d’Assad. Au contraire, il s’agit bien d’une politique systémique, répandue et approuvée par le système. D’un autre côté, le décret présidentiel publié par Bachar Al-Assad le 30 avril 2022 qui décrète l’amnistie de tous les condamnés pour « crimes terroristes » a donné lieu à la libération de 527 prisonniers. Le Syrian Network of Human Rights (Réseau syrien des droits humains) estime qu’il reste encore 132 000 détenus dans les prisons du régime.

En passant en revue les dossiers des détenus et des disparus, il apparaît nécessaire de réfléchir sérieusement à renommer tous ces actes. Car ce ne sont pas de simples opérations d’arrestations qui auraient connu des « dérapages » ou des « débordements », conduisant à la mort de certains prisonniers sous la torture. Il s’agit là d’une extermination caractérisée, dont nous connaissons tous les aspects, et les responsables.

Le président de la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU sur la Syrie, le Brésilien Paulo Sergio Pinheiro, a déclaré :

Tout semble indiquer que la plupart des détenus dans les prisons du régime syrien ont été exécutés et enterrés dans des fosses communes, et que d’autres ont été soumis à la torture et à des mauvais traitements dans des conditions inhumaines.

Partant de ces déclarations, il nous faut considérer désormais que des dizaines de milliers de prisonniers sont aujourd’hui morts, qu’ils ne reviendront jamais. Cela crée le besoin chez les personnes qui s’intéressent à la question syrienne de multiplier les efforts afin de raconter l’histoire de ces gens, rendre leur tragédie présente, non pas auprès de ceux qui connaissent les tenants et les aboutissants de la catastrophe syrienne, mais auprès de ceux qui en ignorent justement les détails, à qui on a déformé la réalité pour qu’elle corresponde mieux à l’image caricaturale des révolutionnaires syriens, véhiculée tant par le régime que par les organisations extrémistes.

1Les comités de coordination étaient, au déclenchement du soulèvement en Syrie en 2011, les groupes qui, dans chaque ville, coordonnaient les manifestations.

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