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Yémen. Un retrait des Émirats en trompe-l’œil

Les Émirats arabes unis ont annoncé le retrait de leurs forces présentes au Yémen. Mais, derrière les déclarations, se cache la volonté de trouver une nouvelle stratégie pour sortir d’une guerre sans fin, ce qui ne va pas sans tensions avec l’allié saoudien.

Partisans du mouvement séparatiste du sud à Aden, 10 août 2019
Nabil Hasan/AFP

Encore une fois, ce sont des événements militaires qui ont ramené le Yémen au premier plan de l’actualité occidentale : le « retrait » des forces émiriennes, les combats dans Aden qui opposent les forces séparatistes à celles du gouvernement internationalement reconnu du président Abd Rabbo Mansour Hadi et la prolifération de tirs de missiles houthistes sur des positions stratégiques saoudiennes. Tout ceci se déploie sur un fond de tensions accrues et de confrontations dangereuses entre, d’une part, les États-Unis, le Royaume-Uni et leurs alliés arabes du Golfe et, d’autre part, l’Iran. Pourtant, au Yémen, la réalité est quelque peu différente des apparences.

La stratégie d’Abou Dhabi

Ce n’est pas la première fois que les Émirats arabes unis (EAU) annoncent qu’ils souhaitent mettre un terme à leur engagement militaire dans le conflit au Yémen. Rendu public en juillet 2019, le retrait de la plupart de leurs troupes et matériel militaire avait eu lieu plus tôt, notamment dans la province de Tihama dont la ville principale, Hodeïda, est devenue le centre de l’attention internationale depuis la mi-2017. Les combats ultérieurs seraient réservés à différents groupes yéménites — souvent concurrents — et soudanais qui y sont déployés.

Cette manœuvre politique n’est pas sans implication : la première, du moins pour le moment, est que la Coalition dirigée par l’Arabie saoudite a abandonné l’idée de reprendre aux houthistes le contrôle de Hodeïda pour en faire éventuellement une autre « capitale temporaire » du pays. Les combats dans Hodeïda ont cessé à la fin 2018 grâce aux efforts des Nations unies pour prévenir l’aggravation d’une crise humanitaire qui s’annonçait désastreuse. Ne serait-ce que pour des raisons politiques, l’accord de Stockholm de décembre 2018 (entre les houthistes et le gouvernement Hadi) placé sous l’égide des Nations unies, rend très difficile une reprise de l’offensive par la Coalition dans la mesure où le Conseil de sécurité a établi en janvier 2019 une présence internationale, certes réduite, pour appuyer l’accord de Hodeïda (United Nations Mission to Support the Hodeïda Agreement, UNMHA).

Préalablement, la stratégie militaire de la Coalition avait été de s’emparer de Hodeïda pour mettre fin à l’enlisement qui durait depuis plus de trois ans. Ce renoncement exige une nouvelle approche qui n’a pas encore germé ni du côté de la direction saoudienne ni au sein du gouvernement de Hadi. Le retrait officiel émirien est un appel explicite à cette nouvelle stratégie. De toute façon, les Émiriens peuvent revenir à tout moment s’ils le décident.

Crise dans Aden « capitale temporaire »

Déclenchée par la frappe d’un drone houthiste sur un défilé militaire à Aden le 1er août 2019, la situation dans la ville s’est rapidement détériorée selon le schéma d’un conflit semblable en janvier 2018. Le Conseil de transition du sud (CTS) n’est rien d’autre qu’une faction séparatiste régionale parmi d’autres. Ceci étant, grâce au soutien massif politique, militaire et financier des EAU, il a depuis sa création en mai 2017 exercé une influence internationale grandissante, ainsi que dans et autour d’Aden. Le haut responsable militaire et les miliciens tués lors de l’attaque houthiste appartenaient à la « Ceinture de sécurité », le bras armé du CTS.

L’attaque, présentée par les dirigeants du Conseil comme une attaque « nordiste » sur le sud, a engendré harcèlement, pillage et vandalisme… contre des centaines de résidents du nord, suivis par un assaut militaire contre les ministères du gouvernement Hadi et son palais présidentiel faiblement défendu. Il faut préciser que deux jours après ces événements le chef des forces de sécurité à Aden était encore l’ami et le proche allié d’Aïdarous Al-Zoubaïdi, le président du CTS ! Pour être clair : l’ami personnel du président du CTS était le chef des forces de sécurité du gouvernement Hadi au moment où les forces de la Ceinture de sécurité attaquaient celles de son chef officiel, le président, et n’a été démis des ses fonctions qu’après la prise de la ville par les forces du CTS. Il ne faut donc pas s’étonner si les séparatistes ont pris le contrôle des bases militaires à Aden.

Ayant crié victoire la veille de l’Aïd el-Adha, le CTS a renforcé son emprise en appelant le 15 août à une massive manifestation populaire en soutien à l’indépendance du sud. Ils n’ont tout de même pas osé déclarer la sécession dans la mesure où l’alliance émirienne-saoudienne soutient explicitement « l’unité et l’intégrité du Yémen ». Une réunion d’urgence à La Mecque des dirigeants émiriens et saoudiens le 12 août confirmait cette politique commune tandis que le président Hadi comparait l’action du CTS à un coup d’État semblable à celui monté par les houthistes à Sanaa en 2015. Quant aux responsables du CTS, ils ont justifié leurs actes de manière alambiquée : pour se gagner les faveurs des Émiriens ils ont prétendu que Al-Islah (mouvement qui comporte un élément « Frères musulmans ») était responsable de l’attaque du 1er août, une assertion qui défie toute logique dans la mesure où le mouvement est à la fois totalement opposé aux houthistes et un parti essentiel du gouvernement Hadi.

Informés ou pas, ayant soutenu ou pas la prise d’Aden, les Émiriens voient leurs objectifs stratégiques confortés. Leur politique est caractérisée par une phobie des Frères musulmans qui, au Yémen, s’est traduite par une hostilité sans faille envers Al-Islah ; ce en quoi ils se distinguent de leur allié saoudien qui, lui, soutient la participation au gouvernement de Al-Islah, car il y voit principalement les éléments tribaux de l’extrême nord du pays, alors qu’Abou Dhabi n’y voit que la composante honnie des Frères musulmans.

Outre qu’ils encouragent l’élimination de nombreux partisans d’Al-Islah par leurs alliés sudistes, les Émiriens donnent l’impression d’être au moins aussi actifs à combattre Al-Islah qu’ils l’ont été dans leur lutte contre les extrémistes d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) et de l’organisation de l’État islamique (OEI), sans parler de leur soutien explicite aux Ceintures de sécurité et autres milices salafistes.

Sous la pression des Émiriens et des Saoudiens, le CTS a commencé à retirer ses forces de quelques-unes des institutions civiles dont il s’était emparé à Aden. Au-delà de la mort de plus de quarante civils, de la destruction d’infrastructures et de l’insécurité pour des milliers d’habitants (nordistes et sudistes confondus) les effets attendus à court terme devraient se retrouver dans le remaniement du gouvernement Hadi. Prévu depuis la démission du ministre des affaires étrangères début juin, ce remaniement présente manifestement plusieurs problèmes. Les opérations du Conseil dans Aden et d’autres gouvernorats conforteront les Émirats dans leur volonté de marginaliser Al-Islah au sein du gouvernement.

En dépit de son « coup d’État », le CTS n’a pas contesté l’autorité des Émirats par une déclaration d’indépendance du sud malgré les exigences de ses soutiens populaires. Le CTS dépend trop des Émirats pour s’y risquer, car ces derniers entendent maintenir leurs bonnes relations avec l’Arabie saoudite. Sans exiger le retrait du CTS, la direction émirienne soutient l’appel saoudien à l’organisation d’un sommet d’urgence qui est retardé par des confrontations militaires entre partisans du gouvernement Hadi et du CTS à l’est d’Aden (dans les gouvernorats d’Abyan et de Shabwa) ainsi que par les conditions incompatibles exigées par les parties en conflit pour y participer.

Feu sur l’Arabie saoudite

Ces derniers mois, les attaques houthistes en territoire saoudien ont été de plus en plus fréquentes jusqu’à être presque quotidiennes. Il s’agissait le plus souvent de missiles tirés depuis un drone qui ciblaient le sud-ouest du pays, y compris des installations aéroportuaires et pétrolières. Ces frappes complètent les déclarations de bonne volonté des houthistes qui se disent disposés à y mettre un terme à condition que les Saoudiens renoncent à leurs propres frappes aériennes au Yémen, dont la fréquence est d’ailleurs en baisse. D’autres déclarations mettent l’accent sur les ressources techniques et la capacité des houthistes à atteindre des cibles émiriennes. Tout ceci se déroule alors qu’ils poursuivent leurs incursions terrestres en Arabie saoudite, prouvant la faiblesse des forces frontalières saoudiennes.

Les frappes de drones et les incursions terrestres visent à persuader l’Arabie saoudite d’entamer des négociations. Le moment choisi pour ces interventions dénote une coordination croissante avec l’Iran et la capacité des houthistes à créer des problèmes supplémentaires à l’Arabie saoudite au cas où la situation dans le Golfe empirerait de manière significative, à la suite de la « pression maximale » des États-Unis sur l’Iran et des récentes confrontations navales dans et autour du détroit d’Ormuz et au-delà.

L’unité menacée

Les derniers événements à Aden ont relancé le débat sur la possible fragmentation du Yémen qu’on explique souvent par une « spécificité » dont le sud porterait la marque. Les séparatistes définissent le sud comme la région qui, de 1967 à 1990, a été le seul État socialiste du monde arabe, la République démocratique populaire du Yémen (RDPY). Auparavant, alors que le pays était une colonie britannique, cette zone était composée d’une trentaine d’entités politiques de dimensions variables, allant du grand État de Qu’aiti dans l’Hadramaout au minuscule Haut-Yafa. C’est l’absence de grandes confédérations tribales comparables à celles qu’on trouve à l’extrême nord du pays qui fournit traditionnellement une justification pour expliquer la spécificité du sud.

Les séparatistes exigent le rétablissement d’un État indépendant dans les frontières de l’ancienne RDPY, mais sa viabilité est sujette à caution : l’absence de cohésion politique est avérée, entre autres, par l’incapacité des séparatistes à s’accorder sur le nom du futur État et par leur utilisation continuelle du drapeau de la RDPY en dépit du fait qu’aucun d’entre eux ne se réclame du socialisme. Ils sont divisés par un très grand nombre de dissimilitudes sociales, économiques et historiques, sans compter les rivalités politiques qui remontent à la période coloniale et aux conflits fratricides de la période socialiste. Ils entretiennent aussi des relations de rivalité avec les États voisins. Qui plus est, les ressources naturelles limitées sont inégalement partagées dans la région. Une déclaration d’indépendance du sud conduirait rapidement à de nouveaux conflits majeurs.

La zone de l’ancienne République arabe du Yémen (RAY) a été une entité politique à part entière pendant plus d’un siècle. Mais il y existe de profondes fissures qui constituent également un défi pour l’unité du pays que les préoccupations à propos du séparatisme sudiste dissimulent. Même si les houthistes dominent actuellement la région qu’ils contrôlent d’une poigne de fer avec le soutien de tribus hostiles à la Coalition, cette cohésion temporaire est fondée sur des ennemis communs (l’Arabie saoudite et le gouvernement Hadi) et ne survivrait pas à la fin des combats. Là encore, des disparités sociales, économiques et culturelles divisent les populations des régions montagneuses, celles de la Tihama côtière, de la région orientale sahélienne et des zones montagneuses du sud de Ibb et Taïz.

Ainsi donc, une désintégration comparable à ce qu’a connu la Somalie est une réelle possibilité. Pour cette raison, un Yémen fédéral constituerait une solution judicieuse afin d’éviter la recréation de micro-États sans ressource, un modèle qui ne fonctionne dans les EAU que grâce à la bonne volonté d’Abou Dhabi de financer les émirats pauvres. Au Yémen, le manque de ressources exclut cette option. Qui plus est, les régions fédérées devraient être édifiées sur la base d’une cohésion sociale, de ressources économiques ainsi que de solidarité politique plutôt que sur celle de frontières administratives de gouvernorats bureaucratiquement tracées.

Échec de l’ONU

Combinées les unes aux autres, ces évolutions sont déterminantes, bien que malheureusement inaptes à mettre fin rapidement à la guerre. Tandis que les combats entre groupes yéménites se sont intensifiés cette année sur des fronts jusque-là dormants, comme dans la région de Dhala, le nombre de frappes aériennes saoudiennes baisse mois après mois, peut-être en réaction à la pression croissante du Congrès américain et des États européens pour que soient interrompues les ventes d’armes à l’Arabie saoudite. L’attention internationale sur le Yémen décroit dans la mesure où les principaux alliés de la Coalition ont d’autres priorités : les États-Unis avec l’Iran, le Royaume-Uni avec le Brexit et les États européens avec diverses préoccupations locales.

Une fois de plus, l’ONU et son envoyé spécial ne sont pas en phase avec les événements. Ayant ignoré d’autres sujets et s’étant focalisés presque exclusivement sur Hodeïda et la situation humanitaire pendant deux ans, ils doivent désormais faire face à une situation dans laquelle Hodeïda ne représente plus la principale crise au Yémen. La réaction à la crise humanitaire est affectée par l’insuffisance de financements, principalement parce que l’Arabie saoudite et les Émirats ne respectent pas leurs engagements, mais aussi à cause de graves questions morales, avec des détournements de fonds et d’aide, y compris par du personnel des agences des Nations unies. Plutôt que de restructurer leur intervention sur la nouvelle crise militaire dans le sud, les responsables onusiens seraient avisés d’adopter une approche plus large et de développer une stratégie à moyen et long terme qui prendrait en compte l’ensemble des aspects de la crise au Yémen.

Des stratégies incertaines

La nouvelle stratégie émirienne ne signifie pas nécessairement une rupture de la profonde relation qui unit les princes héritiers des EAU et d’Arabie saoudite — dirigeants de fait de leurs États respectifs — mais elle a certainement mis en lumière leurs divergences stratégiques. Le « retrait » émirien vise à provoquer une révision de la stratégie saoudienne. Il reste à voir si cela va marcher, notamment parce que les options de la Coalition sont limitées par la nature et la « légitimité » de Hadi et de son gouvernement, ce qui hypothèque aussi l’action de l’ONU. Les prochaines étapes seront le sommet d’urgence de Djeddah et le remaniement du gouvernement Hadi qui a été affaibli par les derniers événements, deux étapes qui risquent d’être reportées.

La situation interne au Yémen est au cœur du problème. Indépendamment des ambitions émiriennes ou saoudiennes, il n’y a que trois groupes politiques d’importance au Yémen : Ansar Allah dans la zone du pays contrôlée par les houthistes, le Congrès général du peuple (GPC) de l’ancien président Saleh qui, comme la plupart des organisations yéménites, est actuellement fragmenté entre ceux de ses partisans qui résident à Sanaa sous contrôle houthiste, des indépendants en exil, et des factions mollement alignées sur le président Hadi. Quelques-uns de ses hauts responsables ont, ces mois derniers, été impliqués dans des discussions avec les directions saoudienne et émirienne. Ils pourraient renforcer leur présence dans le gouvernement internationalement reconnu qui a été, jusqu’à ce jour, caractérisé par une faible représentation de la myriade de forces politiques et sociales yéménites. Le troisième groupe est constitué par Al-Islah qui reste une entité politique importante et cohérente au Yémen, que cela plaise ou pas.

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