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Tribulations d’un Égyptien englouti dans les mirages koweïtiens

« L’Ombre du soleil », de Taleb Alrefai · Avec L’Ombre du soleil, c’est un second roman traduit en français de l’écrivain koweïtien Taleb Alrefai que les éditions Actes Sud ont publié. À travers les pérégrinations d’Hilmi, « le rêveur », entre l’Égypte et le Koweït, nous est conté le sort chaotique et douloureux d’un migrant économique.

Armando Pizzinato, « La construction d’un pont » (ill. de la couv. du livre, détail)

« Ici même », sorti en 2014 et paru deux ans plus tard en France, contait l’histoire de l’amour malheureux et destructeur d’une jeune et brillante Koweïtienne issue d’une grande famille chiite et libérale du pays, éprise d’un homme marié, père de trois enfants et sunnite. L’Ombre du soleil (Zhill al-Shams) aborde l’autre thème cher à l’auteur1 : le traitement des travailleurs étrangers qui représentent les deux tiers de la main-d’œuvre au Koweït.

Le roman, publié pour la première fois en Égypte en 1998, puis remanié en 2012, n’a rien perdu, vingt ans plus tard, de son amère actualité : « les lieux de vie des ouvriers, leur existence marginale, leur vie obscure » qu’Alrefai entend faire découvrir dans son avant-propos sont restés étonnamment familiers. Les ambitions brisées, les familles écartelées, les humiliations et les perversions de systèmes de migration qui font que chacun trompe la naïveté des rêves désespérés de vie meilleure, rien ne semble avoir changé.

Une lente descente aux enfers

Le narrateur, appelé ironiquement Hilmi qui en arabe signifie « le rêveur » ou « mon rêve » — celui de son père (p. 57), enseigne l’arabe dans un village égyptien miséreux et poussiéreux. Le petit prestige que confère au « professeur » son éducation ne suffit pas à l’élever au-dessus de la misère dictée par son maigre salaire de fonctionnaire. Sa vie se passe entre le foyer de son père où il loge avec sa femme Saniya et son fils Saad de trois ans sous la surveillance d’une mère intrusive et querelleuse, et le peu de réconfort qu’il trouve dans les bras de Naama, la femme du vieux hagg (hadj) Metwalli. C’est elle qu’il veut voir, sans succès, avant son départ pour Koweït, sur lequel s’ouvre la première partie du roman, intitulée « Dans l’avion ».

« Tu ne récolteras rien du Koweït », lui prédit son père. Partir, c’est pourtant la décision qu’il prend pour s’extirper d’une vie qui tourne en rond, en dépit de son père et au prix exorbitant des bijoux vendus de Sanyia, de sommes empruntées honteusement et malgré la fonction d’« électricien » inscrite sur le faux visa de travail délivré par Metwalli.

« L’enseignant de langue arabe en Égypte devient ouvrier au Koweït » (p. 64). Cette phrase résume à elle seule la lente descente aux enfers qui attend Hilmi à son arrivée à Khaïtan, au Koweït. Travailleur illégal, il attend d’abord trois mois sans emploi avant d’obtenir son permis de séjour et des papiers en règle. Trois mois durant lesquels il doit encore emprunter à son cousin et camarade de chambre pour survivre, et verser son dû à l’employé malhonnête et tartuffe, cheikh Hassan, en charge de suivre les procédures dont son séjour dépend. Il finit par travailler comme ouvrier chargé de creuser des tranchées pour l’installation de tuyaux de drainage des eaux usées sur « le chantier d’Al Grine », titre du troisième chapitre. Cinq mois d’un travail physique abrutissant, cinq mois qui resteront impayés, car l’ingénieur Rajaï, un Égyptien tout comme le cheikh Hassan, entrepreneur sous-traitant de la société immobilière koweïtienne, s’est enfui avec le salaire de six mois de ses ouvriers.

« En route vers la prison centrale », la quatrième et dernière partie du roman est extrêmement courte ; elle précipite la catastrophe. De l’enseignement de l’arabe, de ces cours particuliers, de « l’argent qui se trouve en pagaille au Koweït » promis par Metwalli, Hilmi n’a rien vu sinon quelques cours donnés, dans le luxueux domicile koweïtien, à la sœur nymphomane de l’assistante du président de la société. Pris en flagrant délit et accusé de viol sur une Koweïtienne consentante autant que tentatrice, il est condamné à quinze ans de prison sans opposer protestation ni résistance. « Sanyia voulait une maison bien à elle. Elle doit attendre longtemps. » (p. 189).

Sophistication narrative

Dans le visage du chauffeur qui le conduit à la prison, Hilmi croit reconnaître l’ingénieur Taleb Alrefai. De fait, l’autofiction est une des caractéristiques de l’écriture romanesque d’Alrefai qui, mêlant fiction et réalité, inclut son propre personnage dans ses romans. Alors que dans Ici même, il apparaissait dans son véritable rôle de directeur du département des arts et de la culture au Conseil national de la culture, des arts et des lettres, dans L’Ombre du soleil, il se met en scène en sa qualité d’ingénieur civil. Né en 1958 dans la petite cité portuaire de Koweït dont il se remémore les anciens quartiers, Taleb Alrefai obtient un diplôme d’ingénierie civile en 19822. Il dirige plusieurs projets de construction, ce qui le met en contact direct avec les armées de travailleurs étrangers des chantiers de construction et la dureté implacable de leur condition.

Dans L’Ombre du Soleil, Taleb Alrefai apparaît d’abord dans l’avion où il semble connaître Hilmi et, lui offrant – dans une forme d’intertexte — son propre recueil de nouvelles Abou Ajaj, Que Dieu t’accorde une longue vie !3, travaille à la rédaction du roman L’Ombre du soleil. Il intervient à nouveau pour aider Hilmi à sortir de ses démarches administratives kafkaïennes puis, une dernière fois, à la toute fin, comme ultime recours d’Hilmi, mandaté par ses camarades, pour tâcher d’obtenir des compensations face à la perte de leurs salaires dérobés.

« Tempête dans un crâne »

Le second ressort narratif distinctif du roman d’Alrefai est donné par le titre de la seconde partie, « Tempête dans un crâne » : il s’agit de plonger le lecteur directement dans le flot de pensée du narrateur, un peu à la manière du nouveau roman. Sans transition, le lecteur passe, chaotiquement, de la narration de dialogues au flux de conscience d’Hilmi ou à des retours vers ses souvenirs passés, ponctués de cette lancinante question : « Qu’as-tu fait de toi-même ? »

En prêtant cette voix intime, vulnérable, révoltée à Hilmi, Alrefai donne à voir, à entendre concrètement ce que l’on sait et lit de la souffrance collective de la migration de travail, sans vouloir lui donner un visage : la torture psychologique de l’impasse dans le pays d’origine, du déclassement, la privation sexuelle et les privations tout court, l’univers étouffant et masculin des quartiers de travailleurs célibataires – « bachelors », comme Khaïtan, tenus à l’écart, car tant redoutés par la pudibonderie des pays du Golfe. Immanquablement, tout cela cède le pas à la douleur et l’abrutissement du travail physique sans répit. Le soleil, celui du titre, c’est l’enfer du Golfe : si la référence n’est pas explicitée, on ne peut s’empêcher de penser au roman de Ghassan Kanafani Rijjal fis-shams4 ou au mythe d’Icare, à la tentation et à la déchéance des rêves, salis par la réalité des tromperies de l’émigration. Dans le roman d’Alrefai, le soleil est véritable écrasement : Taleb Alrefai expliquera que le titre fait référence à la température de 50 ° C à l’ombre au-delà de laquelle on ne peut faire couler le béton (p. 136). Le soleil est la matérialité même de la chape de béton ou de plomb qui assomme et pétrifie :

Le soleil venait à peine de se coucher. C’est un soleil bien différent de celui que je connaissais. Un soleil obstiné qui restait suspendu sur la tête des hommes nuit et jour, le soleil d’un désert cruel, qui versait du plomb fondu sur les crânes humains. C’est le soleil brûlant du mois d’août, un soleil qui brûle son ombre et qui laisse des braises incandescentes pour toute la nuit.
(p. 112)

1Dans un entretien lors de sa résidence aux États-Unis en 2012 dans le cadre de l’International Writing Program] à l’université d’Iowa, Taleb Alrefai affirmait la prééminence dans son œuvre de deux thèmes : la condition des femmes et le sort des étrangers au Koweït.

2Koweïtien, Taleb Alrefai a été bidun (apatride, sans papier) avant d’être naturalisé — une dimension de sa vie occultée de son œuvre. Ayant eu la chance d’être éduqué avant le décret de 1986 qui déniera à des générations entières de bidun le droit à l’éducation, il est le symbole de l’extrême richesse de la littérature bidun(voir la thèse de Tarek Al-Rabei, The Dynamics of Belonging in Bidun Literature, SOAS, 2016).

3Premier recueil de nouvelles de Taleb Alrefai paru en 1992 qui conte l’ascension fulgurante d’un Bédouin roublard, Abou Ajaj, chauffeur de taxi qui fait fortune grâce au trafic de main-d’œuvre étrangère et de titres de séjour. Il devient le chef de l’entreprise Abou Ajaj pour le commerce général et les entreprises – celle précisément où travaillera Hilmi.

4La nouvelle raconte le voyage de trois palestiniens qui essaient d’atteindre clandestinement le Koweït et qui y laisseront la vie.

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