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Reportage

Tripoli, la « fiancée de la révolution » libanaise

Moins médiatisée que son homologue beyrouthine, la dynamique de soulèvement populaire contre les dirigeants et la corruption qui anime la capitale du Liban-Nord depuis plus de deux mois ne donne aucun signe d’essoufflement. Cette colère sociale trouve ses racines dans la pauvreté endémique qui affecte sa région, délaissée par les pouvoirs publics et gangrénée par un système politique sectaire et clientéliste dont la suppression est au cœur des revendications.

Tripoli, 2 novembre 2019

Tous les jours, un véritable torrent se déverse sur la place Al-Nour de Tripoli et la fait vibrer d’énergie. Les manifestants arborent avec fierté les trois couleurs du cèdre libanais sur leurs joues, leurs drapeaux et leurs vêtements. Le mot « révolution » revient sans cesse, sur les pancartes et dans les chants entonnés à intervalles réguliers. Une peinture monumentale du drapeau national accompagnée du message : « Nous continuerons jusqu’à la chute du président et du Parlement » orne l’un des bâtiments et semble veiller sur l’effervescence de la place : tentes colorées, échoppes de nourriture et de boissons, stations musicales, Croix-Rouge libanaise, Secours islamique (organisateur des rassemblements) ainsi que la présence permanente de l’armée.

En marge de la place, « l’école de la révolution » regroupe plusieurs tentes où des activistes animent les débats, et des cuisines ont été installées afin de nourrir gratuitement près de 2 000 personnes par jour. Le samedi et le dimanche soir, l’ambiance devient électrique, avec des sessions musicales festives — Tripoli s’est dotée d’un « DJ de la révolution » bien avant la capitale — ponctuées de discours militants dont les slogans sont repris en cœur par la foule.

Si à Beyrouth la jeunesse est à l’honneur, la foule tripolitaine témoigne d’une plus grande diversité d’âge, avec une proportion importante de personnes âgées et de familles avec enfants. Moins relayée dans les médias que son homologue beyrouthine, la dynamique de soulèvement populaire contre les dirigeants et la corruption qui anime Tripoli ne donne en ce début d’année aucun signe d’essoufflement, deux semaines après la désignation de Hassan Diab au poste de premier ministre.

Ville côtière située à 85 kilomètres au nord de Beyrouth et à une trentaine à peine de la frontière syrienne, Tripoli est la deuxième ville du Liban. Ses caractéristiques socio-économiques la distinguent considérablement de la capitale : le taux de pauvreté avoisine les 57 % pour un taux national de 28 %, et la croissance de la ville, qui se nourrit depuis les années 1950 de la pauvreté rurale du nord du pays, dans les gouvernorats du Liban-Nord et du Akkar (‘Akkār), s’est accompagnée d’une ségrégation urbaine avec l’expansion de quartiers marginalisés à l’insécurité rampante et aux infrastructures détériorées. Tripoli présente aussi une certaine homogénéité confessionnelle, avec 81 % de musulmans sunnites et la présence de minorités alaouites (9 %) et chrétiennes.

De ce fait et de par l’absence des forces telles que certains partisans du Hezbollah, de Amal et des aounistes partisans du président, la révolution tripolitaine n’a pas subi les épisodes de violence qui ont émaillé les rassemblements de la capitale, avec les expéditions punitives menées fin octobre par les partisans du Hezbollah contre les manifestants et la mort tragique d’Alaa Abou Fakher, un responsable politique local, tué par un membre de l’armée le 13 novembre.

Un « nid de salafistes »

Le réveil de Tripoli semble surprendre tout le monde sauf les Tripolitains eux-mêmes. « J’adore ma ville. Je pense que ce qui se passe sur la place al-Nour donne la véritable image de Tripoli », s’enthousiasme Mohamed, directeur d’une organisation caritative active dans le nord du Liban. « Une image qui a été détruite il y a quelques années lors des combats entre les musulmans et les alaouites… », ajoute-t-il, amer à l’évocation de ces événements tragiques. En effet, l’histoire de la ville a été entachée dès les années 1980 par la montée des affrontements religieux, atteignant un degré paroxysmique de 2008 à 2015 avec le conflit armé qui a transformé le nord de la ville en véritable microcosme de la guerre syrienne, les habitants sunnites du quartier de Bab El-Tebbaneh, soutiens de la révolution syrienne, affrontant les alaouites du quartier voisin de Jabal Mohsen, supporters du régime de Bachar Al-Assad. Le bilan humain s’est élevé à plus de 200 morts et 2 000 blessés. La montée des réseaux salafistes et la présence réelle ou suspectée de djihadistes affiliés à l’organisation de l’État islamique (OEI) ou au Front Al-Nosra à Tripoli et dans le Akkar ont achevé de ternir la réputation de la ville. « Les Libanais voient Tripoli comme le nid de l’État islamique ou des salafistes », regrette Mohamed. « Et les médias ont joué un grand rôle là-dedans, en se focalisant uniquement sur ces événements… »

Le nord du Liban, grand oublié des pouvoirs publics

« C’est parce qu’ici presque tout le monde est pauvre que les gens sont, sans arrêt, tous les jours, sur la place al-Nour », affirme Sonia, directrice d’une ONG à vocation humanitaire. En effet, 60 % de la population du gouvernorat du Liban-Nord vit sous le seuil de pauvreté, un taux qui s’élève à plus de 90 % dans les quartiers de Bab El-Tebbaneh et de Jabal Mohsen selon un membre du conseil municipal de Tripoli, et à plus de 82 % dans le gouvernorat voisin du Akkar, frontalier de la Syrie.

Le nord du Liban est aussi la principale région d’accueil des réfugiés, avec 145 000 Syriens et 51 000 Palestiniens, soit 32 % de la population. La communauté hôte a fait preuve d’un sens de l’accueil considérable, nourri de solidarité confessionnelle et de sympathie pour la révolution syrienne : selon un conseiller municipal de la ville, « Tripoli a naturellement été le soutien humain du peuple syrien ». À titre d’exemple, la population de l’Union des municipalités de Khaled dans le Akkar, située à la frontière nord-est avec la Syrie à une trentaine de kilomètres de Homs est composée à 75 % de réfugiés syriens, d’après les données de 2016 du ministère de l’intérieur et des municipalités. Toutefois, la détérioration de la situation économique et une compétition croissante sur le marché du travail ont amplifié les tensions entre Libanais et Syriens. De fait, le taux de chômage dans le gouvernorat du Liban-Nord s’élève à 45 % et atteint 54 % dans celui du Akkar et 65 % dans le district de Minniyeh Denieh.

Historiquement tourné vers la Syrie, le nord du Liban a beaucoup souffert de la dynamique de centralisation du pouvoir et de l’économie à l’œuvre au sein du pays du Cèdre. La guerre civile, l’occupation syrienne puis le retrait des troupes ont achevé de faire de Tripoli et du Akkar les régions les plus marginalisées sur le plan économique. L’absence d’investissements de la part des pouvoirs publics a entretenu cette dynamique de pauvreté : « Nous n’avons aucun soutien du gouvernement », regrette un membre du conseil municipal actif à Bab El-Tebbaneh. « Sans gouvernement, il n’y a pas de création d’emploi, mais beaucoup de chômage et de plus en plus de pauvreté. On manque de services médicaux et éducatifs de base, d’eau et d’électricité, et la crise des déchets est énorme. Rien ne pourra s’améliorer sans un changement de gouvernement ». Selon Sonia, « 80 % des gens qui vivent dans le nord sont pauvres. Les besoins basiques, comme l’eau, des routes et l’électricité ne sont pas satisfaits ». De fait, les coupures d’électricité durent près de dix heures par jour à Tripoli et dans le Akkar, et le gouvernement n’a toujours pas proposé de solution durable à la « crise des ordures », particulièrement aiguë dans le nord du pays.

Une pauvreté institutionnalisée

À titre d’exemple, une commune du Akkar, située à une dizaine de kilomètres de la frontière syrienne, compte 1 500 Libanais pour 4 200 Syriens. Selon le maire, la municipalité, dépourvue de moyens financiers, n’a touché aucune aide du gouvernement depuis plus de deux ans. La présence continue des réfugiés pèse sur des infrastructures déjà très fragiles : les routes sont en mauvais état et les réseaux d’acheminement d’eau et d’électricité sont quasiment inexistants. Au même titre que dans le reste du Akkar, la situation économique et le marché du travail dans le village ont été considérablement affectés par la guerre menée par Israël contre le Liban en 2006, la destruction du camp de réfugiés palestiniens de Nahr El-Bared (célèbre pour son dynamisme commercial) en 2007 et, plus récemment, par les conséquences de la guerre civile syrienne. De fait, la fermeture de la frontière en 2014 a interrompu le commerce avec des villes syriennes telles que Homs, qui représentait un canal d’échange nécessaire à son économie. Si le taux de chômage dans le village parvient à être limité à 20 %, ce n’est que grâce à l’armée, pour laquelle les jeunes du Akkar représentent un vivier très conséquent. « Le gouvernement ne fait pas d’études sur le Akkar. Ils ne savent rien de la région », déplore le maire.

Selon la directrice d’une ONG active dans le nord du Liban, le manque d’intérêt des dirigeants politiques envers l’une des zones les plus vulnérables du pays a des racines politiques. « La majorité des communautés est sunnite, donc il n’y a aucun intérêt pour eux : ils savent que tous les sunnites iront et voteront pour les parlementaires sunnites… alors ils se focalisent sur les villages où il y a une compétition entre chrétiens et musulmans ».

Entretenue par un système clientéliste, la pauvreté est institutionnalisée : au lieu d’injecter de l’argent dans l’économie de la ville, les leaders locaux payent les habitants en échange de leur vote. Selon George, 30 ans, originaire de la ville, à Tripoli « les hommes politiques divisent les gens et les rendent encore plus pauvres et nécessiteux afin de mieux les contrôler ». Ils préfèrent acheter les votes des citoyens plutôt que d’« investir dans l’industrie ou la construction d’usines »,, car si elle travaille et dispose de revenus suffisants, la population « ne sera plus sous leur joug, elle sera émancipée ».

Ironie du sort, la ville de Tripoli héberge aussi certaines des plus grandes fortunes du Liban. À titre d’exemple, l’ancien premier ministre Najib Mikati et le député Mohammad Safadi, ancien ministre des finances, dont le nom avait été suggéré pour la présidence du Conseil des ministres après la démission de Saad Hariri. Cette concentration de richesse a pour effet de renforcer les réseaux de fidélisation : ainsi, l’argent circule de l’étranger (notamment les pays du Golfe) via les élites nationales et parvient dans les mains des cheikhs et des miliciens locaux qui se disputent la mainmise sur les quartiers les plus pauvres de Tripoli. L’essor des mouvements salafistes est inséparable de ce cercle vicieux de la pauvreté : selon un membre du conseil municipal, à Tabbeneh « on en veut au gouvernement d’avoir échoué à prévenir ces tensions, en abandonnant une jeunesse qu’ils auraient pu aisément éloigner de ces comportements destructeurs ».

Les financements des bailleurs de fonds et des ONG internationales ont afflué au Liban avec la crise syrienne, s’appuyant sur l’existence d’un tissu associatif dense (à lui seul, le gouvernorat du Liban-Nord comprend une centaine d’associations), mais leur approche souffre d’une vision court-termiste peu conciliable avec celle d’un développement global. « Les donateurs ne comprennent pas nos besoins. Il y a un décalage de vision : ils ne voient qu’une crise. Au début, ils pensaient que tout l’argent devait aller aux Syriens », regrette Sonia. Le maire d’une commune du Akkar rapporte qu’« ils imposent leurs projets. […] Et ils ne travaillent pas dans les domaines essentiels. Par exemple, ils ne font rien pour améliorer l’état des routes ». De surcroît, le Akkar et le Liban-Nord souffrent à présent de la réduction des budgets humanitaires, les donateurs se désinvestissant déjà du pays : « Le plus grand défi pour le futur, ce sont les financements. Car les donateurs sont à présent intéressés par la Syrie », précise Sonia.

Rejet du clientélisme

C’est précisément cette colère sociale qui explique que Tripoli soit devenue la « fiancée de la révolution ». « Les gens se sont vraiment réveillés, ils comprennent leurs droits, leurs besoins et ce qui se passe », commente Mohamed, directeur d’une organisation caritative. Il impute cette prise de conscience aux réseaux sociaux : bien que la population tripolitaine soit moins cosmopolite qu’à Beyrouth, son accès à l’information, favorisé par un taux d’alphabétisation et un niveau d’éducation élevés, participe d’une prise de conscience globalisée particulièrement aiguë chez la jeune génération qui, en observant ce qui se passe ailleurs dans le monde, prend conscience de ses droits et de sa capacité à être actrice du changement.

À la question de savoir si les choses pourraient évoluer sur le plan politique, les avis sont mitigés. Les responsables politiques « vont faire davantage attention à cette région, car ils voient ce que les gens sont capables de faire », affirme Sonia avec optimisme. « La municipalité est avec la révolution, mais du côté pacifique », affirme le maire d’une commune du Akkar. « Espérons qu’elle apporte un changement positif ». Pour le moment, son village demeure à l’écart du mouvement, qui se fait peu sentir dans les hauteurs du Akkar, si ce n’est du fait de la fermeture des écoles et des blocages des routes qui provoquent des problèmes d’acheminement des denrées alimentaires.

Toutefois, les avis se rejoignent sur l’idée que la révolution a cristallisé un rejet profond du système clientéliste qui gouverne le pays. « Les gens ne sont plus comme avant. Ils ne suivront plus aucun homme politique, n’accepteront plus le moindre dollar… », affirme Georges. Au cours du mois de décembre, plusieurs rassemblements ont directement visé des personnalités politiques de Tripoli, notamment le maire de la municipalité de Mina, Abdel Qader Alamedinne (en réaction à la mort de deux jeunes gens suite à l’effondrement de leur logement) et le député Faisal Karami. Acte éminemment allégorique, les portraits des hommes politiques affichés à travers la ville, symboliques du paysage de Tripoli, ont été retirés et remplacés par le visage du « martyr de la révolution » Alaa Abou Fakher, qui s’étale sur une peinture murale de la place al-Nour.

De surcroît, l’élan révolutionnaire a permis aux Tripolitains de se réapproprier leur image et leur identité, ainsi qu’en témoignent ces propos de Mohamed : « Quand quelqu’un de la communauté alaouite, de la communauté chiite, quand des druzes venaient ici… avant, ils avaient peur ! Et avant, les sunnites auraient dit : “les sunnites avant les autres. Peu importe ce qu’il se passe au Liban, je m’en fiche. Sunnite avant Libanais”. Pareil pour les chiites. Et les chrétiens… Mais à présent, les gens sont unis sous le drapeau de la nation… ». Sonia partage son optimisme : « le reste du Liban pensait que nous étions les plus conservateurs. Mais Tripoli est en train de changer son image. Pas seulement au Liban : dans le monde entier aussi ».

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