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L’Irak en danger de partition

Quand l’État central se délite

En Irak, les élections législatives du 30 avril ont été les troisièmes depuis la chute du régime de Saddam Hussein et les premières depuis le départ des troupes américaines. Plus de 9 000 candidats se sont présentés, l’immense majorité sur des listes communautaires et/ou religieuses. Kurdes, sunnites et chiites se posent désormais tout haut la question : ne faut-il pas diviser l’Irak ?

Bassora est littéralement envahie d’affiches de toutes sortes. 750 candidats sont en lice dans ce gouvernorat. La ville du sud de l’Irak, qui compte 3 millions et demi d’habitants, revendique le titre de capitale économique. Avec ses champs de pétrole et un budget de plusieurs milliards de dollars, elle a le potentiel d’une capitale, mais ses rues sont encombrées de déchets et une odeur pestilentielle de poubelles et de canaux d’eau polluée plane sur la ville. Impossible cependant d’ignorer la campagne électorale : tous les ponts, les ronds-points, les lampadaires sont encombrés d’affiches — jaunes pour Mouwaten, orange pour les sadristes — tandis que les candidats de "L’État de droit", liste du premier ministre sortant Nouri Al-Maliki, s’affichent à ses côtés, grâce à un montage Photoshop.

Sur la corniche, le long du Chatt-al-Arab1, les promeneurs assurent qu’ils vont aller voter. « C’est la démocratie, on peut choisir nos candidats » : pour ce couple qui a connu le régime de Saddam Hussein, c’est tout ce qui importe. Pour les plus jeunes, c’est le besoin de changement qui prévaut, « il faut des écoles, des routes asphaltées, des emplois, de l’électricité ». Bassora est relativement tranquille, mais malgré ce calme sécuritaire, peu a été entrepris pour rétablir les services de base depuis la chute de Saddam. Les affiches électorales promettent de donner la parole aux citoyens. Le Conseil suprême islamique d’Irak, le grand parti chiite mené par Ammar Al-Hakim proclame que « les citoyens décident ». Les sadristes2 appellent à voter pour le changement. La liste de Maliki a un slogan prometteur : « Ensemble pour construire l’Irak », qui fait l’impasse sur le fait que leur chef est aux commandes depuis huit ans et qu’on lui reproche notamment la lenteur de la reconstruction. Si quelques petits partis indépendants sont arrivés sur la scène (la nouvelle loi électorale va permettre l’émergence des petites listes), aucune liste sunnite n’est présente dans cette ville. Et seule la liste d’Iyad Allaoui, premier chef de gouvernement chiite après la chute de Saddam Hussein est une liste mixte avec un programme séculier. Mais elle n’a aucune chance de compter.

Les listes étant communautaires, aucune n’est présente dans toutes les régions. Reste la vraie question de ces élections : Nouri Al-Maliki va-t il ou non être premier ministre pour la troisième fois ? Lui le souhaite, mais pour les sunnites la réponse est claire et elle est négative. Moutahidoun (le Rassemblement), la liste menée par le président du Parlement Ossama Al-Nujeifi veut faire barrage à celui qu’elle estime responsable de la mésentente entre les communautés irakiennes. Athel Al-Nujaifi, le gouverneur de Ninive, une région à majorité sunnite située au nord de l’Irak, met en garde contre un troisième mandat de Maliki. « Notre souhait, à l’issue de ces élections, est qu’une majorité se dessine, mais une majorité qui peut travailler avec les Kurdes et les sunnites. Maliki a de mauvaises relations avec ces deux communautés. La majorité sera chiite mais, par exemple, le Conseil suprême islamique d’Irak serait un bon partenaire. Si nous n’y arrivons pas, il y aura des combats entre Irakiens. Si Maliki reste au pouvoir, ce sera tragique pour l’Irak. »

Front anti-Maliki

La communauté sunnite est hostile au premier ministre actuel, mais — plus grave — beaucoup de sunnites ne croient plus au processus politique. Une opération militaire est en cours depuis le 1er janvier dernier dans l’ouest de l’Irak. Selon le Haut-Commissariat des nations unies pour les réfugiés (UNHCR), 400 000 personnes auraient été déplacées. Les villes de Ramadi et Fallouja sont encerclées et bombardées par l’armée irakienne. Selon Bagdad, il s’agit de déloger les cellules d’Al-Qaida, revigorées par le conflit syrien. Sur le terrain, la situation est plus confuse, une partie des tribus locales ayant pris les armes aux côtés des cellules islamistes, contre un régime qu’elles ne reconnaissent plus comme légitime. Un régime qui n’a jamais négocié ni écouté leurs doléances pendant les douze mois qu’ont duré les manifestations pacifiques dans les régions sunnites (entre décembre 2012 et janvier 2013). La communauté sunnite s’estime discriminée par le régime à majorité chiite.

Les Kurdes non plus ne veulent pas d’un troisième mandat de Nouri Al-Maliki. Mahmoud Othman, député et influent parlementaire du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), l’a répété à plusieurs reprises. Et aujourd’hui il n’est plus tabou dans la région autonome du Kurdistan d’évoquer l’indépendance. Il ne s’agit plus d’un rêve lointain comme le « Grand Kurdistan ». Si, il y a quelques années, tout le monde s’accordait pour mettre la priorité sur la consolidation de l’autonomie et le développement économique, la découverte d’importantes réserves de pétrole et de gaz a dopé les ambitions kurdes. La crise politique qui bloque les institutions irakiennes depuis le départ des Américains en 2012 a fait le reste. Le numéro 2 du parti d’opposition Gorran3, Youssef Mohamed est clair : « L’Irak est un État en déliquescence ». Pour les Kurdes, la seule voie est celle de l’indépendance, pense-t-il, et leurs députés doivent se soucier des problèmes kurdes. « Pendant les huit dernières années, Massoud Barzani a voulu jouer les médiateurs entres les communautés irakiennes, et c’était une erreur. Nous devons faire appliquer l’article 40 de la Constitution pour récupérer les zones disputées4, mais pourquoi rester dans un système qui ne fonctionne pas ? L’Irak est en train de se défaire. Et pour les Kurdes, la désintégration de l’Irak permettra d’accéder à l’indépendance. Même les sunnites qui, au départ, étaient globalement contre l’idée de fédéralisme en Irak se disent que la meilleure solution est d’avoir une région sunnite. L’Irak n’est pas un État viable. » Les tensions sont fortes actuellement entre Erbil et Bagdad. L’État central a suspendu ses versements vers la région autonome kurde. Les Kurdes sont sanctionnés pour avoir voulu exporter eux-mêmes le pétrole qu’ils extraient et l’acheminer vers la Turquie sans le contrôle de Bagdad.

Parmi les partis chiites qui rêvent de déloger Maliki, seuls les sadristes ont clairement tranché la question. Même s’ils ont appartenu à la majorité parlementaire pendant huit ans, ils l’accusent de mauvaise gestion et de corruption. Le Conseil suprême islamique d’Irak est quant à lui prudent sur la question. En passe de redevenir le premier parti politique d’Irak, il est le seul à pouvoir construire une coalition kurde, sunnite et chiite pour barrer le chemin à Maliki. Mais si, il y a quelques mois, à la faveur de leurs bons résultats aux élections provinciales, les cadres du parti évoquaient la nécessité du départ de Nouri Al-Maliki, aujourd’hui, les candidats répondent invariablement : « Nous respecterons le résultat des urnes, il faudra faire avec le choix des électeurs. »

La situation a changé. Tout le monde sait que le premier ministre a la mainmise sur tous les rouages du pouvoir et que les votes de l’armée et de la police lui sont acquis ou presque. Mais surtout, la campagne militaire contre le « terrorisme » d’Al-Qaida lui a permis de revêtir à nouveau les habits du chef de guerre, de l’homme fort qui peut seul éviter le chaos. Dans le même temps, le niveau de violence est en hausse. La capitale connaît des attentats presque quotidiens. Chaque mois, environ un millier d’Irakiens perdent la vie dans des explosions ou des attaques. La peur pourrait donner des voix au premier ministre sortant. Mais le dossier terrorisme sera-t-il suffisant pour convaincre des électeurs déboussolés et fatigués ?

Le mauvais bilan du gouvernement

L’État central fort prôné par Nouri Al-Maliki n’a pas su mettre un terme à l’insécurité et la reconstruction est toujours un doux rêve dans la plupart des gouvernorats. Alors, beaucoup d’Irakiens citent l’exemple kurde : « Si eux ont pu développer une petite ville comme Erbil, pourquoi pas nous ? » Même les régions sunnites se prennent à imaginer devenir de petits Dubaï en prenant leurs distances avec Bagdad, son centralisme et ses attentats. Le gouverneur de Ninive a d’ailleurs promis un référendum sur la question dans sa région. Dans la communauté chiite, le Conseil suprême islamique d’Irak est attaché depuis toujours à l’idée de fédéralisme. Le parti attaque depuis des mois les élus de l’État de droit sur leur bilan dans les régions et en juin 2013, ils ont obtenu plusieurs postes de gouverneurs.

Le gouverneur de Bassora, Majid Al-Nasraoui, a été élu grâce à une coalition chiite contre le candidat de l’État de droit. Il ne cache pas son ambition régionaliste : « Bassora sera autonome un jour ; c’est ce que les gens veulent. L’unité de l’Irak est importante, nous en sommes le poumon économique, donc pas question d’indépendance, mais nous voulons pouvoir décider de nos orientations. La centralisation de notre gouvernement est le problème, les régions irakiennes sont nombreuses à le dénoncer. Elle ne fonctionne pas, tous mes collègues se plaignent. Mais je sens que le changement arrive. On le sent, les gens veulent du nouveau, de nouveaux visages. Et mon parti veut le changement, mon parti veut servir les citoyens. »

Huit ans de blocage politique, avec un vice-président en fuite condamné pour terrorisme, un ministre des finances qui a subi le même sort, une insécurité permanente, des ministères sans ministres pendant des mois, des dossiers qui s’empilent, un parlement qui n’a voté aucune loi majeure — pas même la loi sur le pétrole — tout cela a doucement mais sûrement discrédité le processus politique. Sarmad Al-Taie, journaliste au journal Al-Mada — qui a dû fuir Bagdad car le premier ministre en personne avait lancé un mandat d’arrêt contre lui — est pessimiste : « Soit les élections permettent de dégager une coalition ou une majorité et nous allons vers une transition en douceur sans Maliki, soit la violence va exploser et l’Irak pourrait éclater, mais la séparation n’est pas facile non plus. » Les élections régionales de septembre 2013 étaient un ballon d’essai d’après lui, et « le premier ministre a perdu 30 à 40 % de l’électorat chiite selon les régions ».

Fédéralisme ou autonomie, chaque communauté cherche toujours sa place dans le nouvel Irak, la confiance à l’égard de Bagdad s’effrite et l’idée s’insinue que le processus politique actuel ne fonctionnera jamais. Les Irakiens, eux, attendent toujours la stabilité et la sécurité.

1Principal chenal du delta commun du Tigre et de l’Euphrate. ll débute au niveau de la ville de Al-Qurna, à environ 100 km au nord-ouest de Bassora. Sur sa partie aval, il constitue la frontière entre l’Irak et l’Iran.

2Membres du mouvement politique chiite créé par Moqtada Al-Sadr, fils de l’ayatollah Mohammad Sadeq Al-Sadr exécuté sous Saddam Hussein. Le bastion de son mouvement est situé à Sadr City,au nord-est de Bagdad. Il jouit aussi d’une large popularité dans le sud irakien. Populistes, religieux, conservateurs et anti-fédéralistes, les sadristes sont influents. Ils comptent actuellement 40 députés au parlement, dont le vice-président Qoussaï Abdel Wahab al-Souhai (sur 325) et six ministres au gouvernement. Moqtada al-Sadr avait initialement soutenu Nouri Al-Maliki, avant de s’opposer à lui à partir de 2008.

3Parti d’opposition aux deux grands partis kurdes historiques qui, depuis 2009, prône le changement et fait de la lutte anti-corruption son cheval de bataille.

4L’article 140 de la Constitution irakienne prévoit la tenue d’un référendum sur le rattachement de Kirkouk à la région autonome du Kurdistan. Initialement prévu le 15 décembre 2007, ce référendum a été reporté plusieurs fois. La Turquie, qui a tenté à plusieurs reprises de reprendre Kirkouk, Mossoul et Erbil (nord de l’Irak) depuis la fin de l’empire ottoman fait pression pour qu’il n’ait pas lieu.