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Retour sur le congrès d’Ennahda en Tunisie

Évolution ou rupture pour les islamistes ?

Le congrès du parti Ennahda s’est achevé le mois dernier. Depuis, de nombreuses controverses se développent sur ses résultats : simple ravalement de façade, évolution de la stratégie politique ou rupture avec des dogmes vieux de quatre-vingts ans ?

Ennahda sort de son dixième congrès qui s’est tenu du 20 au 22 mai, considéré comme un moment majeur dans l’histoire du parti islamiste tunisien en raison de l’annonce de la séparation de ses activités politiques et de prédication. Un tournant parfois interprété comme celui de la « sécularisation » dans les médias occidentaux, qui démontrerait une volonté d’intégrer le jeu démocratique. À l’opposé de cet optimisme partagé par nombre d’observateurs étrangers, en Tunisie la nouvelle est accueillie dans la méfiance. Ennahda reste suspect de masquer son véritable projet : l’islamisation progressive de la société tunisienne, conformément au socle idéologique des Frères musulmans d’où il tire son origine, comme ses adversaires ne manquent jamais de le rappeler.

Entre ces deux lectures, peut-être excessives, il reste à évaluer la véritable portée des annonces, à commencer par l’idée d’une rupture dans le positionnement politique et l’identité d’Ennahda. Des facteurs d’ordre contextuel, mais aussi des dynamiques internes au long cours, sont à prendre en compte dans l’analyse de ce congrès.

Une évolution portée par un contexte

Selon Karim Azouz, membre d’Ennahda, ex-consul général en France, « on ne peut pas dire que le parti a connu une mutation soudaine dans les dernières semaines ! Il s’agit d’une maturation, qui s’inscrit dans l’histoire du mouvement. » En fait de tournant, il s’agirait d’une évolution amorcée quelques années plus tôt. D’après Zied Krichen, rédacteur en chef du magazine Le Maghreb, le point de bascule aurait été l’assassinat de huit soldats au mont Chaambi, le 29 juillet 2013, lors d’affrontements avec les terroristes qui y sont basés. « Dès lors, le contexte a changé, Ennahda a compris qu’il lui fallait quitter le pouvoir auquel il participait depuis 2011 et la Constitution de l’Assemblée nationale constituante (ANC). »

« À ce moment-là, le sit-in du Bardo avait déjà commencé, l’atmosphère était détestable », se souvient Zakia Hamda, une figure des milieux militants de gauche. Le député Mohamed Brahmi avait été abattu quelques jours plus tôt, le 25 juillet 2013, sous les yeux de sa famille, ce qui a immédiatement été considéré comme un assassinat politique, mis sur le compte des islamistes. Tout comme la mort de Chokri Belaïd le 6 février de la même année, lui aussi tué par balles à quelques mètres de son domicile. « Dans la nuit du 28 juillet, la foule venue demander le départ d’Ennahda du pouvoir s’est fait charger violemment par des hommes dont on ne savait pas bien s’ils étaient de la police ou des milices. Des responsables de partis d’opposition ont été passés à tabac… Le climat était très violent, la situation du pays pouvait basculer à tout moment. »

La politique des petits pas

Dans le même temps, l’Égypte voyait s’abattre une répression sans précédent sur les Frères musulmans, après le coup d’État du 3 juillet 2013 contre Mohamed Morsi. Les chancelleries occidentales n’y opposèrent pas de réelle condamnation1. C’est l’événement fondateur qui devait marquer durablement la psychologie des membres d’Ennahda, présent dans le discours de la plupart d’entre eux dans la justification des orientations stratégiques actuelles.

C’est que l’Europe et Washington avaient semblé miser sur l’islam politique comme facteur de stabilisation, au lendemain des premiers soulèvements de ce qu’il est désormais convenu de nommer « le printemps arabe ». Mais le contexte devenant défavorable à Ennahda, tant sur le plan intérieur qu’à l’international, son dirigeant Rached Ghannouchi fut poussé au pragmatisme. Le 14 août 2013 eut lieu la rencontre à huis clos entre lui et Béji Caïd Essebsi à Paris. « Ce fut l’acte premier d’un changement politique et stratégique. Depuis 2013, Ghannouchi manœuvre comme un joueur d’échecs », explique Salaheddine Jourchi, un journaliste qui fut parmi les premiers compagnons de route du fondateur d’Ennahda, avant de s’en éloigner. « Il n’a plus pour objectif de changer l’équilibre du jeu, comme c’était le cas à l’origine. La preuve en est que depuis l’éclatement de Nidaa Tounès, parti majoritaire au Parlement depuis les élections de 2014, Ennahda s’est retrouvée avec le plus grand nombre de sièges. Pour autant, ils n’ont qu’un ministre au sein du gouvernement2 ! Le pays est en crise et Ghannouchi n’a pas l’intention d’en porter la responsabilité en prenant la charge du pouvoir. Échaudé par l’expérience égyptienne, il reste prudent, et pratique la politique des petits pas. »

S’émanciper des Frères musulmans

Ennahda a connu un décollage électoral qui l’a conduit à structurer son organisation. Ensuite, son affrontement avec le pouvoir sous l’ancien régime l’a forcé à se rapprocher du champ politique. Enfin, le courant des Frères musulmans a connu différentes crises : des contradictions cumulées entre le modèle originel du projet islamique global d’Hassan Al-Banna et la configuration particulière des pays où il s’est implanté a conduit à l’autonomisation progressive des branches locales. Dans la conception des Frères égyptiens, prédication dawa (prosélytisme) et politique se trouvent imbriqués, en vue de la réforme morale de la société. Mais la question de la participation au pouvoir a été diversement traitée selon les contextes.

Ce congrès a été présenté comme celui du retour à la « tunisianité » du parti, avec l’évocation d’un certain nombre de figures réformistes, tels Habib Bourguiba ou Tahar Haddad. En réalité, la question du rapport entre l’inspiration frériste, panarabiste du mouvement et le modèle tunisien de société a été posée très tôt dans son histoire.

Dans le début des années 1980, une dissidence surgit au sein du Mouvement de la tendance islamique (MTI) — la forme première du parti —, qui a donné lieu au courant des islamistes progressistes, structuré autour d’un intérêt commun pour la question sociale et d’une réflexion concernant l’héritage moderniste de la société tunisienne depuis l’indépendance. Si à l’époque, la scission s’est opérée entre les islamistes progressistes et Ghannouchi, ce dernier finira par intégrer, petit à petit, l’idée que le parti ne pouvait espérer pénétrer une société dont il ignorait les spécificités.

Plusieurs moments clés ont jalonné cette évolution. Comme en 1988, lorsqu’à l’arrivée de Zine El-Abidine Ben Ali au pouvoir, après de dures années de répression et de clandestinité, le parti a accepté la main tendue du nouveau président en signant le Pacte national. De ce fait, il renonçait à toute référence religieuse dans ses statuts — d’où l’adoption d’un nouveau nom, Ennahda, « la renaissance ». Déjà, le passage d’un mouvement religieux à un parti politique était formalisé, en vue d’obtenir la légalisation pour les élections législatives suivantes. Le slogan des Frères musulmans, « l’islam c’est la solution », fut adapté et remplacé par « la liberté c’est la solution ».

Autre moment clé : en 2005, un sommet mondial sur la société de l’information devait avoir lieu à Tunis en novembre, au plus fort de la dictature. « À cette occasion, un mouvement de protestation prit forme, qui donna lieu au Pacte du 18 octobre : un manifeste qui réunissait les principaux partis d’opposition en coalition », se souvient Zakia Hamda. C’était la première fois que les islamistes et les partisans de l’État séculariste débattaient. Les discussions ont porté sur des sujets qui ont été ensuite au cœur des débats de l’ANC : le statut des femmes, la liberté de conscience, le respect des libertés publiques. La présence d’Ennahda au sein de cette plateforme de revendications était déjà significative de sa capacité à intégrer la délibération dans ses pratiques et de la marge de concessions possible sur l’interprétation du dogme.

Stratégie de survie politique ou véritable cheminement intellectuel de la part de Ghannouchi ? Toujours est-il qu’Ennahda représente aujourd’hui une exception et une référence parmi les expériences de l’islam politique. En prenant soin de ne pas critiquer directement les Frères musulmans égyptiens, sans nier le socle commun, Ennahda construit son propre modèle. D’autant plus que le parti est passé de l’opposition à l’exercice du pouvoir.

Pas de sécularisation mais une spécialisation

Un changement que Zied Krichen tend à relativiser. « Dans les médias français, on a parlé de sécularisation du parti, voire de cheminement vers la laïcité. Or, les documents du congrès ne parlent que de spécialisation dans les activités politiques, ou de prédication, et non pas de la religion. Outre l’absurdité qu’il y a pour un parti politique à annoncer qu’il se spécialise dans la politique, c’est une simple séparation technique des activités partisanes et de prêche qu’il faut voir dans cette réforme, pourtant annoncée comme historique ! »

Quant au fait de laisser la religion à la société civile, il n’y a là rien de véritablement nouveau : dans les faits, aucun cadre d’Ennahda n’a fait de prédication depuis 2012, conformément à la loi de 2011 sur l’organisation de la vie partisane. « Nous avons simplement formalisé une attitude que nous avions adoptée de façon spontanée et conjoncturelle, complète Karim Azouz. C’est comparable à ce qu’ont opéré les partis de gauche européens en se distinguant de leurs activités syndicales. D’autant que nous ne désertons pas le religieux : la religion, comme les champs culturel, scientifique, est laissée à la société civile. C’est une séparation fonctionnelle, plus large que la seule prédication. Et nous gardons notre ancrage islamique ! »

Si Karim Azouz tient à rappeler cette évidence, c’est pour répondre aux inquiétudes que certains ont, jusqu’au sein du parti, de se voir débordés sur leur droite par un mouvement salafiste beaucoup plus radical et séduisant. Pour la jeunesse, plus Ennahda s’intègre à l’establishment de la politique tunisienne, moins il est attractif. Salaheddine Jourchi pense que cette opération de spécialisation pourrait tout au contraire permettre la reconquête des mosquées : « ça peut être l’occasion, enfin, que certains travaillent à proposer un vrai projet religieux pour ce pays, complètement délaissé par le pouvoir. »

Un congrès houleux

Mais ce qui devait être un congrès de contenu semble avoir concentré ses trois journées de débats sur des questions de gouvernance. Des débats qui n’ont d’ailleurs pas été aussi sereins et unanimes que les comptes-rendus ont pu le laisser croire a posteriori. S’il y a nouveauté, c’est là qu’elle se situe. Un membre de la choura, organe législatif du parti, nous a raconté cette scène qui se déroule à 5 h du matin dans la nuit du 22 mai (confirmée par Zied Krichen) : un point de discorde survient entre Ghannouchi et des apparatchiks du parti sur le règlement intérieur. Ghannouchi demande plus de marge de manœuvre. La confrontation est rude, si bien qu’il menace de ne pas se représenter à la fonction de président. Il gagne le rapport de force et la scène se termine en pleurs et embrassades. « C’est ça qui est inédit et important dans ce qui s’est passé lors de ce congrès. C’est cette séquence !, analyse Krichen. Pour la première fois, Ghannouchi a été obligé d’exiger les pleins pouvoirs. Et pour la première fois, l’appareil les lui a contestés ! Ça signifie que cette ligne politique, qu’il a commencé d’imprimer il y a trois ans, ne convainc pas totalement. »

La ligne en question est celle de la concorde avec l’État tunisien, confirmant l’abandon définitif par Ennahda de son projet de le transformer. Les dissensions se sont d’ailleurs révélées dès le discours d’ouverture de Ghannouchi le soir du 20 mai. Lorsqu’il parlait du « martyr Chokri Belaïd », ou lorsqu’il se lançait dans l’évocation émue de sa mère pour appuyer son respect du CSP, porté par un mimétisme bourguibien peu convaincant, la salle ne manifestait pas le moindre enthousiasme. À peine pouvait-on distinguer quelques applaudissements parsemés dans le vaste stade olympique de Radès. Signe que la base ne suit pas.

Faucons et colombes

« Certes, il existe des tenants d’un islam light, et des islamistes plus durs au sein d’Ennahda, poursuit Zied Krichen. Mais le véritable point de différenciation entre un camp des colombes et un camp des faucons réside dans leurs positions respectives vis-à-vis de la révolution et de ses acquis. Certains sont prêts à travailler sur une concorde idéologique, voire politique. » Ceux-là travaillent, en coulisse, en appui du projet de loi de réconciliation économique porté par Carthage. « D’autres estiment être dans le camp de la révolution, en refusant toute forme de négociation avec l’ancien système. » Or, les oppositions qui se sont exprimées lors du congrès ont précisément reproché à Ghannouchi de s’être trop aligné sur le pouvoir.

Si ce 10e congrès a confirmé l’acceptation par Ennahda du jeu démocratique postrévolutionnaire, on a peu analysé le glissement sémantique qui a permis cette évolution. Car il ne faut pas lire cette promotion de la démocratie à partir d’une grille de lecture occidentale, tout comme il est erroné de comprendre la spécialisation comme une sécularisation à la française. Elle s’est appuyée sur la vertu islamique de la consultation, dont la choura est l’émanation, louée par Hassan el-Banna comme l’outil de l’expression de la volonté de l’oumma. « Ils n’ont pas changé de lecture, explique Zied Krichen. Ils ont renouvelé la lecture de la démocratie, à laquelle les opinions occidentales leur intimaient de se conformer, à l’aune de la pensée islamique. Dès lors, ils ont pu présenter la démocratie à leur base comme une forme moderne de la choura. » C’est un point de différenciation majeur d’avec les salafistes, leurs concurrents directs, pour qui la démocratie reste une impiété3.

Démocratie procédurale

Si la démocratie les a conduits à accepter l’alternance, c’est « une conception vide de tout contenu métaphysique, commente Zied Krichen  : elle n’inclut les droits humains que de très loin, elle ne s’est pas approprié la notion de l’individu comme sujet du droit… Dans la démocratie telle qu’Ennahda la comprend pour l’instant, si 51 % de la population est pour la lapidation des femmes, alors il faut la rendre légale. » Une version procédurale et quantitative du processus démocratique, qui tend à se confirmer dans les prises de position des députés Ennahda sur le projet de loi pour l’égalité dans l’héritage en discussion actuellement. « Dans l’islam, la justice est un attribut de Dieu, pas l’égalité, dit Hichem Lareyedh, reconduit dans la nouvelle choura, et fils de l’ancien premier ministre Ali Lareyedh. La loi coranique prévoit des mesures de répartition de l’héritage qui ont en vue de réaliser la justice, pas l’égalité. Et parfois l’égalité est injuste. C’est pourquoi les femmes n’ont pas toujours droit à une part égale à celle des hommes ».

Alors, comment évaluer la réalité du tournant majeur présenté dans les médias occidentaux ? Peut-être comme un excellent « coup » de communication politique, qui ne dit finalement pas grand-chose de l’état réel de la discussion au sein d’Ennahda. Au lendemain du congrès, un militant expérimenté s’en amusait : « Si je suis convaincu que tu as la gale, tu ne me convaincras jamais que tu ne l’as pas. La seule façon de régler le problème, c’est que tu reviennes me voir en me disant : bonne nouvelle, j’ai guéri de la gale ! »

1Aucune grande puissance occidentale n’avait alors employé le terme de « coup d’État » dans les communiqués, en appelant simplement à un rapide retour au processus démocratique, à la différence de la Tunisie et de la Turquie.

2Zied Laadhari, ministre de l’emploi et de la formation professionnelle.

3François Burgat, « Salafistes contre Frères musulmans », Le Monde diplomatique, juin 2010.