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Tunisie, la synthèse de Béji Caïd Essebsi pour le meilleur et pour le pire

Alors que la Tunisie s’apprête à fêter le cinquième anniversaire du début de sa révolution et que des organisations de la société civile se voient décerner le prix Nobel de la paix, le pays reste marqué par la personnalité d’un homme de l’ancien régime, Béji Caïd Essebsi. Il a tenté, au long de ces années, d’établir une synthèse entre conservatisme et réformisme politique, entre laïcité et islam, pour le meilleur et pour le pire.

En janvier 2011, après le départ de Zine El-Abidine Ben Ali, l’espace politique est à reconstruire. Le projet initial qui porte sur une élection présidentielle et une révision de la Constitution échoue1. La rupture est prônée par tous ceux qui appellent à la dissolution des institutions de l’ancien régime. Sous la pression de la rue, les deux premiers gouvernements sont contraints à la démission.

En mars 2011, la référence à l’État instauré par Habib Bourguiba au lendemain de l’indépendance constitue une synthèse entre le passé politique et un présent marqué par la révolution. Cette synthèse est portée par un ancien ministre de Habib Bourguiba, Béji Caïd Essebsi qui est appelé à diriger le troisième gouvernement. L’homme rassure par son âge — il est né en 1926 — et par son expérience politique. Rares sont ceux qui se souviennent du ministre de l’intérieur de Bourguiba qui appliquait à la lettre les injonctions présidentielles pour museler toute forme d’opposition, quitte à envoyer en prison des intellectuels de gauche épris de liberté.

Dans le contexte de 2011, Caïd Essebsi s’inscrit dans la continuité de l’histoire politique de la Tunisie indépendante et se donne pour mission de poursuivre le projet moderniste de Bourguiba. Il décrispe ainsi le conflit sur l’illégitimité du passé. En revanche, il qualifie Zine El-Abidine Ben Ali de traître, enfermant ainsi les 23 années de son règne dans une sorte de parenthèse malheureuse de la Tunisie indépendante.

De son passé bourguibien, l’homme a conservé le goût de l’ordre et de la discipline. Contrairement à son prédécesseur, le premier ministre Mohamed Ghannouchi, (qui a dirigé les deux premiers gouvernements en 2011), il n’a pas l’intention de se laisser déborder par les manifestants qui campent pour la troisième fois devant le siège du gouvernement pour demander un changement politique radical. Décidé à restaurer l’autorité et le prestige de l’État (Haybet el dawla), qu’il considère très entamés par la révolution, il fait réprimer les protestations par la police. Mettant à exécution une décision de son prédécesseur, Caïd Essebsi fusionne ainsi le Conseil national pour la protection de la révolution avec la Commission nationale pour la réforme politique qui devient ainsi la Haute Instance pour la réalisation des buts de la révolution, la réforme politique et la transition démocratique. C’est une instance autonome telle que la définit le décret-loi qui l’a créée, bien qu’elle participe au fonctionnement de l’État.

Les relations entre le gouvernement, que dirige Caïd Essebsi, et la Haute Instance présidée par Yadh Ben Achour, un juriste considéré, n’ont pas été faciles, notamment à cause du manque de clarté quant à la définition des prérogatives de l’un et de l’autre. En effet, la Haute instance devait proposer des réformes en lien avec le processus démocratique, et était également en charge de formuler un avis sur l’activité gouvernementale, en coordination avec le premier ministre.

Les désaccords ont d’abord porté sur la notion de rupture entre le passé et le présent, en relation avec les élites politiques. Pour la Haute Instance, la rupture devait être franche et correspondre à un signal clair envoyé aux citoyens en matière de traduction des messages de la révolution dans la pratique politique. De la sorte, toute personne ayant occupé des fonctions de responsabilité au sein du parti mis en place par Ben Ali, le Rassemblement démocratique constitutionnel (RCD), devait être inéligible. Caïd Essebsi s’opposa fermement à cette restriction avant qu’un compromis n’ait été trouvé.

Un autre motif de tension porta cette fois sur la date des premières élections. Tandis que la Haute Instance pensait que pour une meilleure préparation des modalités de vote elles devaient être reportées à octobre 2011, Caïd Essebsi pensait que ces quelques mois supplémentaires bénéficieraient à Ennahda.

En s’opposant aux décisions de la Haute Instance, Caïd Essebsi avait-il déjà le projet d’affaiblir Ennahda et de récupérer les anciens cadres du RCD dans le giron d’un parti qu’il ambitionnait de mettre en place lorsque sa mission gouvernementale serait terminée ?

Les « destouriens » à la marge

Les premières élections, organisées en octobre 2011, distinguent les partis qui ont fait campagne sur la rupture avec le passé, c’est-à-dire Ennahda, le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol, laissant à la marge les acteurs politiques des régimes précédents. Ces derniers se reconnaissent dans le générique « destourien », en référence à la première Constitution tunisienne de 1861, devenue le marqueur de la modernité politique du pays. Cette « famille destourienne » compte une vingtaine de partis en 2011, rassemblés autour de figures ayant occupé des postes de responsabilité et qui craignent de disparaître de la vie politique. Dans leur projet de revenir sur la scène politique, ils se heurtent au président Moncef Marzouki qui présente un projet de loi pour les exclure des prochaines élections, appuyé par Ennahda. Les destouriens dénoncent alors la « sanction collective » que veulent leur infliger les partis qui gouvernent, et réclament le « droit à l’avenir ».

Ces acteurs de l’ancien régime en veulent beaucoup à Béji Caïd Essebsi d’avoir dissout le RCD en mars 2011, même s’ils se reconnaissent naturellement en lui. Ils devinent bien que leur réintégration dans la vie politique passe par cet homme qui déclare haut et fort que l’exclusion demandée par le CPR et Ennahda est « anti-citoyenne », précisant que « toute personne ayant enfreint la loi doit être traduite en justice, il ne doit pas y avoir de peine collective ».

Lorsqu’il fonde son parti, Nidaa Tounès (l’Appel de la Tunisie) en juin 2012, malgré la proximité de vues avec les destouriens, l’ancien ministre n’entend pas mettre en place une formation destourienne supplémentaire, mais une instance différente. D’abord, il ne s’agit pas d’un parti (hezb), mais d’un appel, qui évoque une action mobilisatrice contre un ennemi et dans l’intérêt général de la nation. Il appelle ainsi à la mobilisation pour « réhabiliter et sauver le projet moderniste de Bourguiba, pour restaurer l’État qui doit protéger les citoyens ».

Le leader de Nidaa Tounès inscrit son projet dans le prolongement de deux actions qu’ils juge réussies : le projet moderniste bourguibien auquel il a participé en tant que ministre et sa propre mission dans la transition politique de 2011. À ses débuts, Nidaa Tounès ressemblait fort à un parti de cadres articulé autour de la figure de son chef. L’homme met volontiers en avant son âge pour rassurer sur ses ambitions. Son projet est énoncé en réaction à la manière dont la transition politique a évolué. L’ancien ministre de Bourguiba n’est pas convaincu par les acquis de la révolution. L’option de la rue pour une Assemblée constituante n’avait pas sa faveur et la nouvelle figure du citoyen protestataire consacrée en 2011 bouscule ses habitudes. La politique doit s’exercer dans les institutions et la décision politique ne saurait venir par le bas. Il assimile toute l’effervescence révolutionnaire à un moment de désordre qu’il faut nécessairement dépasser.

Mais Nidaa Tounès n’a pas de projet clairement élaboré. Il se développe en intégrant des vagues de Tunisiens dont les sources d’insatisfaction sont très différentes. Le parti s’articule et se définit par l’homme qui l’a fondé sur la base d’une opposition aux islamistes d’Ennahda. C’est autour de ce principe et non d’un programme élaboré que Nidaa Tounès a rassemblé ceux qui étaient insatisfaits de la transition. Malgré cela, le parti est d’abord perçu comme une formation d’obédience destourienne.

Pourtant, Nidaa Tounès ne fédère pas les partis destouriens, c’est à titre personnel que ces derniers intègrent le parti. Faouzi Elloumi, secrétaire général du Parti national destourien fait figure d’exception en acceptant de fondre son parti dans Nidaa Tounès. Ce chef d’entreprise, qui fut sous Ben Ali vice-président de la municipalité de Tunis, puis député-maire de Sidi Hassine (une circonscription du Grand Tunis), financera la campagne électorale du parti de Béji Caïd Essebsi en 2014.

La main tendue à Ennahda

Au cours de l’année 2012 la société tunisienne se divise en deux pôles antagonistes : d’un côté les islamistes, qui auront du mal à passer d’un parti d’opposition à un parti de gouvernement, et de l’autre les modernistes, qui craignent de voir leur mode de vie se modifier en profondeur. De part et d’autre le discours est violent et prône l’exclusion de la partie adverse. Ces tensions s’expliquent en partie par le fait que la notion de partage du pouvoir est étrangère à la culture politique des Tunisiens.

La troïka qui gouverne est exposée à de nombreuses critiques pour sa mauvaise gouvernance. Ces critiques portent alors sur trois dossiers majeurs : l’absence d’amélioration de la situation économique qui laisse à la marge les jeunes et les chômeurs, la reproduction des méthodes clientélistes par Ennahda, et surtout la dégradation de la situation sécuritaire. Tout cela provoque une défiance entre la classe politique et les Tunisiens.

Les assassinats restés impunis de deux responsables de la gauche, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, mettent le feu aux poudres durant l’été 2013. Une partie de l’opposition et plus largement de la société demande le départ du gouvernement qui a été élu pour un an pour veiller à la rédaction de la Constitution. La destitution du président Mohamed Morsi en Égypte (3 juillet 2013) soude les frondeurs. Mais l’impasse est totale. Le gouvernement refuse de démissionner, se considèrant légitime puisque élu, tandis que les manifestants mettent en avant la nécessité d’une légitimité consensuelle. Un dialogue national est mis en place par quatre organisations qui avaient gardé suffisamment d’autonomie par rapport à l’exécutif pour être crédibles : l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), l’ Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica), la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et l’Ordre des avocats.

Dans ce contexte, les leaders des deux grandes formations Nidaa Tounès et Ennahdadécident, à l’initiative de Béji Caïd Essebsi, de ne pas rester extérieurs à cette recherche de sortie de crise politique. Ils se rencontrent pendant plus de trois heures en tête à tête le 15 août à Paris, et sont reçus par Abdelaziz Bouteflika à 24 h d’intervalle les 10 et 11 septembre. Ils comprennent qu’aucune de leurs deux formations ne peut gouverner seule. Ils tentent alors d’infléchir les positions tranchées d’une partie de leurs cadres et militants. C’est contre leur volonté que Rached Ghannouchi abandonne la référence à la charia dans la nouvelle Constitution, et qu’il accepte que soit écrit noir sur blanc que la femme est bien l’égale de l’homme et non complémentaire à lui. Qu’il oblige également le chef du gouvernement Ali Larayedh à démissionner et qu’il accepte que son parti Ennahda se retire du gouvernement pour un temps.

Alors qu’il s’agit là d’un pacte négocié, Béji Caïd Essebsi plaidera le succès des modernistes sur Ennahda dans cette sortie de crise. L’ambiguïté est durablement installée.

Concurrents ou ennemis ?

En tendant la main à Ghannouchi durant l’été 2013, Caïd Essebsi entendait imposer son jeune parti sur la scène politique et en faire un acteur incontournable dans la recherche d’une issue à la crise. Mais en se rapprochant d’Ennahda, il redessine l’espace politique en substituant une bipolarité politique au pluralisme qui s’était imposé après la révolution.

Cette bipolarité de la vie politique a lourdement pesé sur la campagne électorale de 2014. Les sondages ont fait de Nidaa Tounès la seconde force politique du pays, et le 20 octobre 2014, lors d’un meeting à Hammam Lif, une ville de la banlieue sud de Tunis, Caïd Essebsi déclarait : « quiconque ne vote pas pour Nidaa Tounès est en fait un électeur d’Ennahda ». Il porte ainsi un coup fatal aux partis du centre en les condamnant à des résultats médiocres. Dans son esprit, leur électorat voterait pour la formation et la seule qui s’oppose aux islamistes : Nidaa Tounès. La consigne est donnée, c’est ce que les médias appelleront le « vote utile ».

En caressant le vœu de rassembler autour de lui tous ceux qui s’opposent aux islamistes, Caïd Essebsi réinstalle la scène politique qui prévalait avant la révolution, avec les mêmes acteurs, Nidaa Tounès reproduisant et prolongeant le mouvement destourien et Ennahda qui, grâce à la révolution, cesse d’être dans la clandestinité. Mais il s’agit bien de deux forces conservatrices qui s’affrontent dans un jeu politique fermé.

La campagne électorale impose un climat d’hostilité entre ces deux formations concurrentes. La main tendue et le rapprochement stratégique ne sont plus d’actualité, au point de rendre le jeu politique illisible, puisqu’il s’agit de comportements circonstanciés. À l’automne 2014, insultes et invectives fusent entre Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi. La démarcation devait être claire entre les deux partis pour que chacun d’eux puisse bénéficier du plus grand nombre d’électeurs. Caïd Essebsi lancera : « Nous, on veut bâtir un État moderne, et non un État du VIIe siècle ». Le divorce est consommé, le temps d’une campagne électorale. Pour autant, l’idée de la synthèse et du partage du pouvoir n’est pas abandonnée.

La polarisation du champ politique et l’antagonisme des deux projets de sociétés, moderniste et islamiste, imposent la victoire de l’un des deux camps. Comment allier le compromis politique et la nécessité de vaincre l’adversaire ?

Immédiatement après les résultats des élections, ces ambiguïtés allaient se traduire en blocages politiques d’ordres divers. Caïd Essebsi est président de la République, mais selon la Constitution votée en 2014 ses prérogatives sont réduites. Le régime semi-parlementaire qui est mis en place octroie l’essentiel du pouvoir exécutif au premier ministre. Ce déséquilibre entre les prérogatives du Parlement et les pouvoirs réels du chef de l’État ne correspond ni à la culture politique de Caïd Essebsi ni à sa personnalité. Alors que le nouveau schéma nécessite un chef du gouvernement fort et doté d’une autonomie réelle, c’est un exécutant qui est choisi par Caïd Essebsi, en accord avec Ghannouchi.

Le bateau Nidaa prend l’eau

Les incohérences du système sont également sensibles au niveau de Nidaa Tonus. Béji Caïd Essebsi a fondé un parti qui s’articule et s’organise autour de son leadership. Issus de courants idéologiques différents, les cadres sont engagés dans une lutte sans merci pour le pouvoir et pour la succession de leur chef à la tête du parti — au succès fulgurant duquel tous ont le sentiment d’avoir activement contribué. Tous voulaient et attendaient leur part de pouvoir après le succès du parti aux élections de 2014. Alors que les syndicalistes souhaitaient un rapprochement avec le Front populaire, d’autres entendaient vivre leur proximité avec les destouriens de manière décomplexée. Ceux qui ont participé activement à la campagne électorale se voyaient comme les successeurs naturels du leader. À chacun d’entre eux, le vieil homme laissait croire qu’un lien privilégié les unissait : « tu es mon fils », disait-il avec le même paternalisme que son mentor Habib Bourguiba. Les principaux cadres se sont montrés pressés de prendre sa place en contrepartie du financement de la campagne électorale, pour avoir contribué à enflammer ses discours ou pour avoir mis à la disposition de son jeune parti leur chaîne de télévision.

La décision de Béji Caïd Essebsi de ne pas nommer de ministres parmi les députés a contrarié leurs appétits. Le chef a aussi mis en avant la sagesse politique, précisant que Nidaa Tounès ne devait pas s’accaparer tous les pouvoirs. C’est cet argument qui lui a permis de choisir une personnalité indépendante à la tête du gouvernement.

Si toutes ces manœuvres avaient des chances d’être oubliées ou excusées, l’arrivée insoupconnée de Hafedh Caïd Essebssi au sein de Nidaa Tounès est d’autant mal acceptée que celui-ci n’avait eu aucun parcours politique et n’avait pas été élu par les instances du parti. Elle a révélé le peu de respect qu’a son chef pour les élections organisées au sein du parti — et plus largement pour le fonctionnement démocratique de sa formation. Elle donnerait indéniablement une mauvaise image de Nidaa Tounès, rappelant douloureusement les heures sombres d’un passé marqué par les dérives dynastiques. Autant dire que la crise du parti ne s’explique pas uniquement par les appétits politiques des uns et des autres, ni par un quelconque dysfonctionnement inhérent aux structures. Elle révèle d’abord et avant tout que le chef reste un bourguibien qui n’accepte pas l’émergence d’un pôle autonome au sein du parti. Béji Caïd Essebsi entend contrôler l’exécutif sans en avoir les prérogatives, diriger le parti sans avoir de projet fédérateur, et réhabiliter l’État sans avoir les équipes nécessaires pour le faire.

1Le 17 janvier 2011, un gouvernement d’unité nationale de 24 membres est établi pour un an. Il est chargé de préparer des élections présidentielle et législatives à brève échéance et de veiller à la rédaction de la Constitution.