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Un monde sans islam

Et si la religion n’expliquait pas grand chose ?

Et si l’islam n’avait pas existé ? Certains pourraient trouver l’hypothèse plaisante : pas de choc des civilisations, pas de guerres saintes, pas de terrorisme, pas de 11-Septembre ? Le Proche-Orient ferait-il figure de phare de la démocratie ? En réalité, sans l’islam, le monde en serait arrivé à peu près au même point qu’aujourd’hui en termes politiques et géopolitiques.

Essayons d’imaginer un monde sans l’islam. Difficile, a priori. Cette religion occupe la une de nos journaux. Attaques-suicides, occupations, résistance, émeutes, fatwas, guérillas, vidéos terrifiantes, sans oublier le 11 septembre 2001 : « l’islam » sert de clé aux convulsions de notre époque. Pour certains néo-conservateurs, « l’islamo-fascisme » est désormais notre ennemi juré dans une « troisième guerre mondiale ». Permettez-moi de poser tout de même une question provocante : et si le prophète Mohammed n’était pas né ? Et si l’islam ne s’était pas répandu au Proche-Orient, en Afrique et en Asie ? Sans l’islam, notre monde serait sûrement très différent aujourd’hui… Ou pas.

Commençons par la question ethnique. En l’absence de l’islam, le visage de la région serait le même qu’aujourd’hui : complexe et conflictuel. La vie politique serait toujours dominée par les groupes importants du Proche-Orient, Arabes, Perses, Turcs, Kurdes, juifs, sans oublier les Berbères et les Pachtounes. Prenez les Perses : bien avant l’islam, ils ont frappé aux portes d’Athènes, et ils étaient les ennemis traditionnels des habitants de l’Anatolie. Des peuples sémites ont combattu les Perses dans tout le Croissant fertile, et jusqu’en Irak. Il y eut aussi les tribus et les marchands arabes, envahissant d’autres régions du Proche-Orient, bien avant l’arrivée de l’islam. Les Mongols auraient toujours détruit les civilisations d’Asie centrale et d’une grande partie du Proche-Orient au XIIIe siècle. Les Turcs auraient toujours conquis l’Anatolie, les Balkans jusqu’à Vienne ainsi que la plus grande partie du Proche-Orient. Ces conflits tournaient autour du pouvoir, des territoires, de l’influence et du commerce. Ils existaient bien avant l’arrivée de l’islam.

Mais on ne peut pas exclure arbitrairement la religion de l’équation. Si l’islam n’avait pas émergé, le Proche-Orient serait resté majoritairement chrétien, avec des sectes variées. Aucune autre grande religion n’était présente, à part quelques zoroastriens et un petit nombre de juifs.

Mais dans ce cas, l’harmonie aurait-elle régné entre l’Orient et l’Occident ? C’est aller un peu vite. Il faudrait présupposer que l’Europe médiévale, impatiente de s’étendre, n’aurait pas projeté sa puissance ni son désir d’hégémonie vers l’Orient voisin. Les croisades n’étaient-elles pas d’abord une aventure occidentale, pour des raisons politiques, sociales et économiques ? La bannière des croisés servait surtout à bénir les ambitions plus séculières de ces puissants Européens. Dans sa poussée impérialiste autour du Globe, l’Ouest n’a jamais tenu réellement tenu compte de la religion des autochtones. Les paroles vertueuses sur l’« éducation des autochtones aux valeurs chrétiennes » cachaient mal la réalité : le but principal était d’établir des avant-postes coloniaux, sources de profit pour la métropole et base de départ pour la projection de la puissance occidentale.

Les chrétiens d’Orient n’auraient sans doute pas réservé un accueil favorable aux flottes occidentales chargées de négociants protégés par les armes européennes. L’impérialisme aurait trouvé dans la complexe mosaïque ethnique de la région la matière première de sa méthode habituelle : diviser pour régner. L’Europe aurait toujours promu les mêmes dirigeants dociles, prêts à répondre à ses besoins.

Colonisation et luttes anti-coloniales

Avançons l’horloge vers l’âge du pétrole. Les États du Proche-Orient, mêmes chrétiens, auraient-ils accepté un protectorat occidental sur leur région ? Sans doute pas. L’Ouest aurait construit et contrôlé les mêmes points d’étranglement, comme le canal de Suez. Ce n’est pas à cause de l’islam que les pays du Proche-Orient ont résisté de toutes leurs forces au projet colonial, avec ses frontières tracées selon les intérêts géopolitiques des Occidentaux. Des pouvoirs chrétiens d’Orient n’auraient pas mieux accueilli que les musulmans les compagnies pétrolières occidentales, soutenues par un cortège de régents, de diplomates, d’agents de renseignement et d’armées. Voyez la longue histoire du combat de l’Amérique latine contre la domination des États-Unis sur son pétrole, son économie et ses dirigeants politiques. Un Proche-Orient chrétien aurait lutté de la même façon pour le contrôle de ses ressources et de sa liberté, comme l’ont fait l’Inde, hindouiste, la Chine, confucéenne, le Vietnam, bouddhiste et l’Afrique, chrétienne et animiste.

Et les Français auraient tout aussi certainement colonisé l’Algérie et ses riches terres agricoles. Les Italiens, quant à eux, n’ont pas hésité à établir une domination brutale sur l’Éthiopie chrétienne. Bref, il n y’a aucune raison de croire que le Proche-Orient aurait réagi différemment à la colonisation s’il n’avait pas été musulman.

Toutefois, le Proche-Orient chrétien aurait-il été plus démocratique sans l’islam ? L’histoire des dictatures occidentales n’est pas là pour nous rassurer. L’Espagne et le Portugal ont attendu les années 1970 pour se débarrasser de leurs dictateurs. La Grèce n’est sortie que depuis quelques dizaines d’années d’une dictature soutenue par l’Église. La Russie, chrétienne, n’est pas sortie d’affaire. Jusqu’à une période récente, l’Amérique latine était un nid de tyrans, régnant souvent en partenariat avec l’Église catholique et avec la bénédiction des États-Unis. La plupart des nations chrétiennes africaines n’ont pas fait beaucoup mieux. Pourquoi un Proche-Orient chrétien aurait-il été différent ?

Et puis il y a la Palestine. Ce sont les chrétiens européens qui ont persécuté sans état d’âme les juifs pendant plus d’un millénaire, jusqu’au génocide de la seconde guerre mondiale. Ces événements épouvantables étaient le résultat d’un antisémitisme profondément enraciné dans la culture de l’Occident chrétien. Les juifs auraient donc toujours cherché à créer une patrie en dehors de l’Europe. Le mouvement sioniste aurait toujours émergé. Et le nouvel État aurait toujours chassé les mêmes 750 000 Arabes de leur pays, même s’ils avaient été chrétiens -– d’ailleurs, un certain nombre d’entre eux l’étaient bel et bien. Ces Palestiniens n’auraient-ils pas combattu pour leur pays ? Les causes du problème palestinien restent d’abord ethniques, nationales et territoriales, même si on a récemment ajouté des slogans religieux au conflit. Et n’oublions pas que les chrétiens arabes ont joué un rôle essentiel dans l’émergence du mouvement nationaliste arabe. Le fondateur du premier parti Baas, Michel Aflaq, était un chrétien syrien éduqué à la Sorbonne.

Mais tout de même, direz-vous, les chrétiens du Proche-Orient auraient eu une attitude pro-occidentale dans le domaine religieux. Ce serait oublier que l’un des plus graves conflits religieux de l’Histoire a opposé Rome la catholique et Constantinople l’orthodoxe. Son souvenir est toujours vivace. Les chrétiens orientaux n’ont ni oublié ni pardonné le sac de Constantinople par les croisés en 1204. Les frictions entre Églises occidentales et orientales auraient été les mêmes qu’aujourd’hui. Dans un Proche-Orient chrétien, Moscou, dernier centre oriental de l’orthodoxie, exercerait une influence particulière. Les orthodoxes auraient fourni une arène de choix à l’affrontement Est-Ouest pendant la guerre froide.

S’il avait été chrétien, l’Irak n’aurait pas pour autant accueilli les troupes américaines avec des fleurs. Les États-Unis n’ont pas renversé Saddam Hussein, leader nationaliste et laïque, parce qu’il était musulman. Aucun peuple n’accepte l’occupation de troupes étrangères. Et ces peuples trouvent toujours une idéologie pour glorifier leur résistance. La religion en est une.

Dans un monde sans islam, la Palestine serait toujours en ébullition. L’Iran serait toujours férocement nationaliste. Les Palestiniens résisteraient toujours aux Israéliens, les Tchétchènes aux Russes, les Iraniens aux Britanniques et aux Américains, les Cachemiris aux Indiens, les Tamouls aux Cingalais, les Ouïgours et les Tibétains aux Chinois. Le Proche-Orient s’identifierait toujours à un prestigieux modèle historique, culturel et religieux : le grand empire byzantin d’il y a 2 000 ans. La division Est-Ouest perdurerait.

Sous la bannière du Prophète

On ne peut évidemment pas prétendre que l’islam n’a pas eu d’impact sur la région ni sur les relations Orient-Occident. L’islam a été une force unificatrice, il a créé une grande civilisation aux principes élevés, fondée sur une idée commune de la philosophie, des arts et de la société, une vision de la morale, un sens de la justice, de la jurisprudence et de la bonne gouvernance, tout cela ancré dans une culture de haut niveau.

La civilisation islamique a fourni aux peuples un idéal commun qui leur permet de résister aux pressions occidentales. Dans un monde sans islam, l’impérialisme occidental aurait divisé, conquis et dominé beaucoup plus facilement le Proche-Orient et l’Asie. On n’aurait pas, dans une aire aussi vaste, cette mémoire collective de l’humiliation et de la défaite. C’est à cause d’elle que les États-Unis se cassent aujourd’hui les dents sur le monde islamique. Aujourd’hui, grâce à Internet et aux images diffusées par satellites de communication, des millions de personnes ont le sentiment d’appartenir à une culture islamique commune, assiégée par l’impérialisme occidental. Ce siège ne cherche pas à imposer la modernité. Il a plus à voir avec l’éternelle volonté de domination de l’Occident sur l’espace stratégique, les ressources, et même la culture de l’Orient. En bref, avec la volonté de créer un Proche-Orient « pro-américain ». Malheureusement, les États-Unis s’imaginent que l’islam constitue le seul obstacle à leur entreprise.

Mais alors, quid du terrorisme ? Y aurait-il eu un 11-Septembre sans l’islam ? Quand il identifie le terrorisme avec l’islam, l’Occident a la mémoire courte. Les juifs ont utilisé le terrorisme contre les Britanniques en Palestine. Les Tigres tamouls ont inventé la ceinture d’explosifs. Des terroristes sikhs ont tué Indira Gandhi. Des opérations terroristes ont été menées en Grèce contre des Américains. Sans oublier le terrorisme dans les Balkans à la veille de la première guerre mondiale, les anarchistes européens, l’IRA en Irlande, les Mau-Mau au Kenya contre les Britanniques, etc. La liste est longue. Pas besoin d’être musulman pour pratiquer le terrorisme.

Est-il si difficile, alors, d’imaginer des Arabes chrétiens usant du terrorisme et de la guérilla contre Israël et contre les invasions impérialistes de l’Occident ? Et même si l’islam comme véhicule de résistance n’avait pas existé, le marxisme était là. Il a alimenté l’idéologie de l’ETA basque, du Sentier lumineux au Pérou et de la Fraction Armée rouge en Allemagne, pour ne nommer que quelques groupes européens. Georges Habash, le fondateur du Front de libération de la Palestine (FPLP) était marxiste et chrétien de confession grecque-orthodoxe, ancien étudiant de l’université américaine de Beyrouth. À une époque de flirt entre le nationalisme arabe et le marxisme, le FPLP a reçu le soutien de nombreux chrétiens palestiniens.

Ceux qui résistent à l’oppression ont toujours besoin de drapeaux pour glorifier leur combat. La lutte des classes internationales pour la justice peut fournir une telle bannière. Le nationalisme, c’est encore mieux. Mais le meilleur drapeau, c’est la religion, car elle invoque les plus hautes instances comme justification. Et la religion peut toujours renforcer le nationalisme et l’ethnicisme tout en les transcendant, surtout si l’ennemi appartient à une religion différente. Dans ces cas-là, la religion n’est plus la source de la confrontation, mais son véhicule.

Et encore…

Mais la question subsiste : un monde sans islam serait-il plus pacifique ? Certes, l’islam ajoute à la confrontation Est-Ouest un facteur émotionnel et une couche supplémentaire de complications. Mais l’islam n’en est pas la cause. Ceux qui se croient malins en cherchant dans le Coran des passages expliquant « pourquoi ils nous haïssent » se trompent complètement sur la nature du phénomène. C’est évidemment plus facile que d’analyser l’impact global de la seule superpuissance mondiale… Sans l’islam, l’Histoire n’aurait pas été tout à fait la même. Mais sur le fond, le conflit entre l’Est et l’Ouest se joue autour des grandes questions historiques et géopolitiques de l’humanité : ethnicité, nationalisme, ambition, avidité, ressources naturelles, leaders, territoires, profit, pouvoir, interventions militaires, ainsi que la haine des envahisseurs et des impérialistes.

Certains peuvent souhaiter un monde sans islam dans lequel tout cela n’aurait pas eu lieu. Mais dans ce monde, les conflits, les rivalités et les crises ne seraient pas très différentes de celles d’aujourd’hui.