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L’anti-roman policier dans la littérature arabe

Le récit criminel arabe réunit un certain nombre de participants au premier colloque international consacré à la littérature arabe policière qui s’est tenu en mars 2019 à Paris. L’ouvrage distingue un premier corpus d’œuvres qui s’apparentent au roman policier occidental, mais en transgressent les règles.

Des définitions de ce que doit être un roman policier, il en existe plusieurs, mais quasiment toutes mentionnent trois éléments indispensables : un crime mystérieux — qui en constitue le pilier narratif —, dont les circonstances vont être graduellement éclaircies par des moyens méthodiques « rationnels » (déductifs), et un enquêteur – le plus souvent un policier ou un détective.

Ce genre littéraire porte en Occident la marque du XIXe siècle qui l’a vu naître : il est d’abord scientiste, avant même d’être rationnel. Il n’y a pas d’énigme irrésolvable, il n’y a que des questions à élucider. Sherlock Holmes tient fermement sa loupe, à travers laquelle il examine les signes les plus infimes qui peuvent constituer des preuves. Ce cheminement méthodique vers le sens à découvrir (par qui et pourquoi quelqu’un a-t-il été assassiné ?) a tout à voir avec l’ordre bourgeois et sa morale, et en arrière-plan se profile une espèce de foi en la justice, qui aura, qui doit avoir le dernier mot. Crime et châtiment.

Des cadavres à la pelle

Si l’on s’en tient à cette « résolution logico-déductive d’une énigme par un détective cérébral, force est de constater qu’une telle forme narrative qui caractérise le roman policier classique, à la Arthur Conan Doyle ou Agatha Christie — ne s’est pas véritablement imposée en tant que telle dans le champ culturel arabe, » affirment Katia Ghosn et Benoît Tadié dans leur introduction. Pourtant, il y a pas mal de cadavres dans la littérature arabe contemporaine. Aussi, pour couper court à d’interminables débats sur la pertinence du genre dans le roman arabe, il ne sera pas question de « roman policier », mais de « récit criminel ». C’est-à-dire d’une forme de récit dans lequel un crime forme, là aussi, « l’événement narratif prépondérant ».

Cependant la comparaison avec les standards et les prérequis du roman policier occidental classique s’arrête là, car dans la « littérature criminelle » arabe, le meurtre ne sert généralement pas de point de départ à une enquête aboutissant au triomphe de la justice et de la morale, mais bien plutôt à une plongée dans la violence, l’injustice ou l’absurdité du monde. « Ni la censure, ni les régimes autoritaires, ni la faiblesse de l’industrie éditoriale n’empêchent les auteurs d’acclimater ces formes, rehaussées tantôt d’ironie, tantôt de tragique, et de les greffer sur des traditions narratives locales pour exposer la corruption, l’absence de justice, les principes fallacieux de la modernité sur lesquels leurs gouvernements non démocratiques prétendent asseoir leur pouvoir, voire le chaos de sociétés qui s’abîment dans la violence. » Un exemple emblématique est cité : Frankinstayn fi Bagdad (Frankenstein à Bagdad) d’Ahmed Saadawi, qui convoque la figure du monstre célèbre de Mary Shelley entre fantastique et roman noir pour brosser un tableau d’un Irak en ruine.

L’ouvrage collectif réunit une douzaine de chapitres ; autant d’études visant à pister le récit criminel et ses allures de « polar » masqué sous différentes œuvres de la littérature arabe classées par ordre chronologique. Et l’on commence par l’époque abbasside (750-1258), où certains critiques situent la naissance de la tradition du récit criminel. L’historien Mathieu Tillier montre comment l’évolution du système judiciaire propre à l’islam classique, fondé sur les témoignages au détriment de l’enquête, aurait contribué à limiter l’importance de l’investigation judiciaire. Il y voit une explication possible de la marginalisation de l’enquête dans la tradition littéraire arabe.

L’impossible enquête

Pour Benoît Tadié, l’instruction judiciaire et le procès auquel elle conduit sont précisément soumis à une critique radicale dans le roman de l’écrivain palestinien Ghassan Kanafani, Man qatala Layla al-Hayik ? Qui a tué Layla al-Hayik ?) paru en 1966, puisque le narrateur est condamné « par hasard » pour un crime qu’il n’a pas commis. Ce genre d’enquête paradoxale proche du roman noir se trouve également dans l’œuvre de Naguib Mahfouz, analyse Katia Ghosn en comparant la nouvelle de Mahfouz, « Tahqiq », avec Man qatala Layla al-Hayik ?. Dans les deux récits se superposent deux procès : un premier, « visible , dont l’iniquité renvoie à l’absence de justice et de transparence démocratique dans les pays arabes », et un second qui fait appel à une herméneutique de l’« invisible ». On retrouve la décomposition de l’appareil judiciaire et policier également dans Turab al-mas (Poussière de diamant) d’Aḥmad Murad : selon Heidi Toelle, la corruption de la police ainsi que la défiance vis-à-vis de la justice expliqueraient, en partie, l’absence du roman à énigme classique dans la littérature arabe contemporaine.

Le « roman policier impossible » décrit par Benoît Tadié, c’est d’abord et avant tout une enquête impossible que donnent à lire plusieurs romanciers arabes, c’est-à-dire, en définitive, une irrationalité apparente, une sorte de silence ou d’absence du sens. Pour l’exprimer, les stratégies narratives pratiquent volontiers le mélange des genres, des formes, et des visions. Ainsi, Alessandro Buontempo questionne-t-il les modèles d’investigation déployés dans deux romans noirs, Maqtal Fahr al-Din de Izz Al-Din Choukri Fisir (Le meurtre de Fakhreddine, 1995) et Ralf Rizq Allah fi-l-mir ʾat (Ralph Rizqallah dans le miroir, 1995) de Rabee Jaber.

L’ouvrage « esquisse une ouverture » vers le domaine audiovisuel, avec bien sûr les séries en vedette. Gianluca Parolin y analyse notamment la figure de l’enquêteur dans un vaste échantillon de séries égyptiennes. Avec un important dossier consacré par Aram Shahin à Maḥmud Salim (Égypte, 1929-2013), qui a adapté au monde arabe le récit policier « jeunesse » à partir de l’œuvre de la romancière britannique Enid Blyton (« Le Club des cinq »), il est question du rôle joué par l’arabisation et l’hybridation de modèles étrangers et par le développement de nouveaux médias dans la construction d’une culture populaire vivace.

Le choix du récit criminel inscrit finalement le meurtre dans une violence primordiale, comme une matière hétéroclite, brute et désorganisée – hasard, destin, volonté divine ? — qui s’impose. L’imaginaire même n’a pas de prise sur cette évidence. S’en dégage une vision sombre du monde. Elle dépasse de loin l’interrogation universitaire dont rend compte ce livre quant à l’importance du genre dans la littérature et le marché de l’édition arabe et à son rapport avec le « polar » occidental.

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