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Théâtre

La scène palestinienne entre enfermement et dépassement des frontières

La Palestine sur scène est le dernier ouvrage de Najla Nakhlé-Cerruti, qui a consacré sa thèse et de longues années de terrain au théâtre palestinien contemporain. Elle réalise là un véritable état des lieux d’un patrimoine culturel toujours vivant et dynamique. Toujours résistant.

Dans L’individu au centre de la scène, publié en octobre 2020 aux Presses de l’Ifpo, Najla Nakhlé-Cerruti faisait connaître trois pièces et trois auteurs palestiniens majeurs : Dans l’ombre du martyr de François Abou Salem, fondateur du Théâtre national palestinien de Jérusalem, El-Hakawati, Le Temps parallèle de Bashar Murkus, directeur du théâtre Khashabi de Haïfa, premier dramaturge palestinien à être programmé dans le "in" du festival d’Avignon en 2021, et Taha d’Amer Hlehel, également installé à Haïfa. Les trois textes, dans leur version bilingue, étaient accompagnés d’éléments d’analyse les situant dans leur contexte et éclairant les difficultés de la création palestinienne sous domination israélienne.

Agrégée d’arabe, docteure en littératures et civilisations de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), Najla Nakhlé-Cerruti a consacré sa thèse et une ample étude de terrain de 2006 à 2016 au théâtre palestinien contemporain. La Palestine sur scène est la somme de ce travail rigoureux qui vient compléter son premier ouvrage, combler la difficulté de répertorier le patrimoine théâtral palestinien et donner une visibilité à des pratiques dynamiques, complexes et variées, peu documentées et archivées. Du fait de l’occupation israélienne et de sa tentative d’annihiler la culture palestinienne, mais aussi parce que les créateurs eux-mêmes sous-estiment ou ignorent leur propre activité.

« Théâtre arabe » ou « théâtre en arabe »

Comme dans l’ensemble du monde arabe, les pièces sont la plupart du temps jouées, parfois écrites a posteriori, rarement publiées. Elles s’inscrivent, avec leur singularité, dans le vaste ensemble appelé « monde arabe » et la diversité des sociétés qui le constituent et pour lesquels Najla Nakhlé-Cerruti revendique l’expression de « théâtre en arabe » plutôt que « théâtre arabe » qui rend mieux compte des problématiques de création et de production, du rapport à la langue dialectale ou classique.

L’autrice revient sur l’importance des trois auteurs déjà présentés dans L’individu au centre de la scène. François Abou Salem, né en 1941 et qui se donna la mort en 2011, fut le premier à professionnaliser le théâtre palestinien et à le faire entrer sur la scène internationale. À sa suite, Adel Hakim, directeur du Théâtre des quartiers d’Ivry, organisa le jumelage et la tournée d’El-Hakawati, dont une Antigone mémorable remportera le prix du syndicat de la critique en 2012.

Le Temps parallèle, écrit et mis en scène en 2014 a marqué une rupture pour Bashar Murkous (né en 1992 dans le nord de la Galilée). Jusque-là, le théâtre Al-Midan qu’il codirigeait bénéficiait de subventions allouées par la municipalité de Haïfa. Mais avec cette pièce — qui traite des prisonniers politiques et plus particulièrement de la figure de Wadih Dakka, détenu depuis plus de trente ans et considéré comme un terroriste —, il s’attire les foudres et la censure du ministre israélien de l’éducation Naftali Bennett, ce qui forcera la compagnie à trouver ses propres modes d’autonomie financière, devenant en 2015, le théâtre Khashabi, le premier théâtre palestinien indépendant en Israël. Aujourd’hui la notoriété de Bashar Murkous — à nouveau programmé dans la 76e édition du festival d’Avignon1 — lui assure une protection relative et s’il se produit surtout à l’international il parvient encore à donner ses créations à Haïfa et à travers la Palestine.

Amer Hlehel, né en 1979, est l’un des premiers artistes palestiniens en Israël de cette génération qui ont fait le choix de créer en arabe et ont aussi posé la question de l’indépendance financière et de l’organisation collective. Taha est un monodrame dédié au poète palestinien Muhammad Ali dont il raconte la vie et l’exil.

Monologue du conteur

Après avoir réalisé un véritable état des lieux de la création théâtrale sur un territoire fragmenté « où l’enclavement des villes palestiniennes implique des différences de statuts et de vécus », Najla Nakhlé-Cerruti analyse trois autres pièces emblématiques. À portée de crachat, un monodrame autobiographique de Taher Najib, d’abord créé en hébreu, en 2006, qui va connaître un succès international et que l’auteur va retraduire ultérieurement en arabe palestinien sous le titre de Rukab. Le monologue est souvent utilisé pour des questions de difficultés financières, mais aussi parce qu’il s’inspire du rôle du conteur dans la culture arabe : « Le personnage raconte et se raconte ». Un Demi-sac de plomb, de Kamel El Basha, une figure majeure de la production théâtrale palestinienne à Jérusalem, lié au théâtre El-Akawati. Et Les Monologues de Gaza, produit par le théâtre Ashtar qui utilise les techniques du théâtre de l’Opprimé et du théâtre-forum, où le public fait partie de la représentation qui se déroule le plus souvent en dehors des espaces traditionnels et devient un outil pour contester l’occupation israélienne.

Cet ensemble à partir duquel, de Jénine à Jérusalem, de Hébron à Gaza, et en exil, elle élabore des lignes de force et de résonance lui permet d’explorer la scène palestinienne « entre enfermement et dépassement des frontières ». Contre toute idée reçue, on découvre qu’elle reste une expression puissante et dynamique de la revendication d’indépendance de tout un peuple.

1Milk, du 10 au 16 juillet 2022.

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