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Naturalisation

Ces expatriés choyés par les pays du Golfe

Dans le but de diversifier leurs revenus avant la fin de l’ère du pétrole et d’attirer vers eux des compétences économiques, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis octroient désormais leur nationalité à des expatriés triés sur le volet, ignorant la grande masse de la main d’œuvre étrangère, même quand elle réside dans le pays depuis plusieurs générations. Une stratégie qui risque de créer une citoyenneté à deux vitesses.

Le Bar Zar à Dubaï

Lorsqu’en 2013 un éminent observateur émirati a appelé dans une tribune à introduire une voie juridique vers la naturalisation pour les expatriés vivant aux Émirats arabes unis (EAU), son article — pourtant bien argumenté — a suscité une indignation massive. Le hashtag qui en arabe signifie « cet auteur ne me représente pas » a largement circulé sur Twitter, indiquant que la suggestion du commentateur de naturaliser les expatriés qui avaient contribué au développement du pays n’était ni populaire ni acceptée.

En janvier 2021 cependant, le premier ministre des EAU et émir de Dubaï, le cheikh Mohamed Ben Rachid Al-Maktoum, a annoncé sur Twitter que le pays allait modifier la loi pour permettre aux « investisseurs, aux talents spécialisés et aux professionnels, notamment les scientifiques, les médecins, les ingénieurs, les artistes, les auteurs et leurs familles » d’obtenir la citoyenneté émiratie. Il a déclaré que le nouvel amendement visait à « attirer les talents qui contribuent au développement [des EAU]  ». Cette fois, l’annonce n’a suscité aucun débat public, comme on pouvait s’y attendre. Pourtant, une telle décision a un impact direct sur les questions d’« identité nationale » et sur l’économie de l’expansion de la base électorale de l’État rentier.

Conserver une homogénéité identitaire

Les spécialistes des États du Golfe reconnaissent que la citoyenneté est par nature hiérarchisée. Les identités tribales ainsi que la géographie et la chronologie ont largement déterminé l’appartenance formelle à l’un ou l’autre de ces États.

Une grande partie du débat sur la citoyenneté dans les États du Golfese limite à sa forme d’association exclusive, comme s’il s’agissait des membres d’un club fermé bénéficiaires d’un accès privilégié à l’aide sociale de l’État générée par les rentes pétrolières. Cette compréhension trop simpliste de ce qui constitue la citoyenneté dans la région du Golfe a occulté les différences entre les États, ce qui, avec les nouvelles lois sur la citoyenneté, soulève des questions distinctes concernant leurs implications, à la fois entre les pays et entre les différentes couches de la population au sein de chaque pays.

L’Arabie saoudite a par exemple annoncé en novembre 2021 qu’elle allait accorder la citoyenneté à des expatriés « exceptionnels », avant de communiquer leurs noms. Leur nombre semble faible par rapport à la taille de la population du pays (21 millions de nationaux pour une population de presque 35 millions), et le critère d’homogénéité est respecté dans la mesure où les bénéficiaires sont arabes et musulmans. Deux différences qui distinguent sa trajectoire sociale de celle des EAU, et qui soulignent la manière dont les programmes de naturalisation peuvent avoir un impact différent sur les contrats sociaux de chaque État.

Ainsi, alors que l’Arabie saoudite a choisi, malgré son cosmopolitisme, de rendre publique l’attribution de la citoyenneté à des professionnels identifiables comme étant arabes et musulmans, les EAU ont fait preuve de plus de discrétion. Toutefois, des noms ont été révélés par les médias nationaux, et certains ont choisi d’afficher la nouvelle sur les réseaux sociaux, et d’exprimer publiquement leur fierté d’avoir été choisis. Un autre groupe de naturalisés a même envoyé les photos de leurs nouveaux passeports émiratis par le biais d’applications de messagerie instantanée, laissant ainsi deviner que la naturalisation s’était étendue à des non-musulmans.

Ces annonces doivent être considérées dans le contexte plus large des réformes sociales et juridiques qui ont récemment fait la une des journaux aux EAU. En effet, à compter de janvier 2022, les Émirats mettront officiellement en place des réformes sociales et juridiques majeures, qu’ils ont annoncées à intervalles réguliers au cours des derniers mois. Abou Dhabi a été le fer de lance de ces réformes juridiques en introduisant des lois familiales laïques, qui permettront à des juges non musulmans de présider des affaires impliquant des non-musulmans. Bien que ces réformes aient été présentées principalement comme des mesures prises pour attirer les talents étrangers, il y a un élément négligé concernant les tentatives du gouvernement de libéraliser et de séculariser leurs codes juridiques pour que les nouveaux citoyens non musulmans puissent être facilement intégrés. Car ce que ces programmes de citoyenneté ont en commun, tant aux EAU qu’en Arabie saoudite, c’est la motivation économique qui sous-tend la démarche non conventionnelle de naturalisation des expatriés.

De nouveaux agents économiques

La volonté de diversifier les économies des États du Golfe rappelle périodiquement l’imminence de l’ère post-pétrole qui se profile à l’horizon. Or, les exemples les plus évidents de la difficulté de la transition à venir se trouvent peut-être dans les changements apportés aux contrats sociaux de certains États du Golfe au cours de la dernière décennie. Alors que par le passé la citoyenneté exigeait simplement l’obéissance et une loyauté envers les dirigeants, l’introduction de la conscription militairea imposé un nouveau devoir envers l’État qui n’a pas été compensé par des avantages supplémentaires.

Au lieu de cela, les citoyens du Golfe ont dû s’adapter à la réduction des privilèges qui avaient autrefois généré des revenus supplémentaires pour les individus, notamment par le biais du système de la kafala1. Avec la suppression de la nécessité pour les investisseurs et les chefs d’entreprise étrangers de trouver des parrains locaux, les revenus substantiels qui étaient générés par la kafala se sont taris pour les citoyens du Golfe, dont la tolérance à l’égard de l’afflux de travailleurs étrangers était auparavant encouragée par la promesse de récompenses économiques.

Cependant, c’est la sélectivité dans l’octroi de la citoyenneté aux talents étrangers qui a suscité le plus de perplexité chez les citoyens du Golfe. Alors que les plus riches d’entre eux perçoivent la naturalisation des expatriés comme un nouveau rétrécissement du « gâteau », l’État considère ces derniers comme économiquement productifs et indépendants de l’aide sociale de l’État, donc utiles. Contrairement aux natifs du Golfe qui ont hérité une citoyenneté patrilinéaire, les candidats citoyens sont triés sur le volet par les élites dirigeantes en fonction de compétences dont les économies post-pétrolières dépendront de plus en plus. Leur inclusion est censée inciter les citoyens à suivre leur exemple. L’inquiétude principale de nombreux citoyens du Golfe concerne l’accès des citoyens naturalisés aux avantages de l’État. Leur appréhension est probablement déplacée, car ces privilèges supposent le maintien de la classification existante, fondée sur des catégories sociales telles que la tribu. Mais la nouvelle hiérarchisation des citoyens sera fonction de leur utilité économique, selon la capacité de chacun à payer des impôts et à se passer des aides sociales.

Une citoyenneté hiérarchique

Toutes les nationalités du Golfe ne se valent cependant pas. Alors que certaines naturalisations apportent surtout la sécurité en garantissant un titre de résidence illimité, d’autres — comme celle des EAU — offrent des avantages supplémentaires, tels que l’exemption de visa pour se rendre en Europe et dans de nombreuses régions du monde. Cet aspect peut séduire de nombreux investisseurs et individus talentueux, notamment ceux qui sont originaires du Proche-Orient, ou d’autres pays où il est difficile d’obtenir des visas pour les pays du Nord.

Mais les citoyennetés du Golfe étaient jusque-là précaires à cause de leur révocabilité. Alors, pour rassurer leurs futurs citoyens, les gouvernements ont opté pour davantage de souplesse et permettent désormais à leurs ressortissants de posséder une double nationalité. L’acceptation de la double nationalité crée un précédent et entérine la formation d’un double contrat social, auquel les nouveaux citoyens pourront se soustraire s’il cesse de leur profiter. Ils auront ainsi l’avantage de la mobilité politique et économique dont de nombreux citoyens natifs sont privés. En outre, des décennies d’emplois publics et de systèmes éducatifs faibles n’ont pas réussi à doter des générations de Golfiens de compétences professionnelles commercialisables à l’échelle internationale, les rendant difficilement opérationnels en dehors de la région du Golfe.

Le piège économique dont les citoyens du Golfe prennent lentement conscience est encore exacerbé par la concurrence croissante à laquelle ils sont confrontés sur le marché du travail local. Il semble qu’une solution rapide à l’aversion pour le travail dans le secteur privé passe de plus en plus par la « nationalisation des individus » plutôt que par la « nationalisation des postes ». Les naturalisés, en particulier ceux dont la nouvelle appartenance a été célébrée dans les médias nationaux, sont présentés comme des membres qualifiés et productifs de la société, qui ont contribué à la prospérité des États dans lesquels ils résident. L’accent mis sur leur travail et leur utilité économique suggère que tous les travailleurs n’ont pas la même valeur. La nationalisation des professionnels et des entrepreneurs qualifiés reflète les hiérarchies raciales et économiques caractéristiques de la région. Jusque-là, les citoyens des États du Golfe n’avaient pas eu d’appréhension quant à la présence d’un grand nombre de travailleurs migrants, car ils n’étaient pas perçus comme une menace, et ils n’étaient pas en concurrence pour les mêmes emplois.

Un marché du travail encore plus concurrentiel

Les secteurs de la construction et des services continuent d’être dominés par des travailleurs faiblement rémunérés qui, à l’instar de la main-d’œuvre importée dans le reste du monde, effectuent des tâches que les citoyens de ces États ne sont pas disposés à accomplir, surtout après la généralisation de l’éducation de masse et de l’enseignement supérieur. Les expatriés talentueux, en revanche, sont de plus en plus considérés comme les concurrents privilégiés sur le marché du travail, et notamment dans le secteur privé. L’opinion la plus répandue répète une demi-vérité, suggérant que les expatriés qualifiés sont favorisés parce qu’ils sont prêts à accepter des emplois moins bien rémunérés, quand en réalité le marché du travail n’est plus aussi nettement organisé en faveur des nationaux. Mais la naturalisation des expatriés sera le moyen de vérifier cela, si le secteur privé choisit de les recruter pour remplir les quotas de nationaux et bénéficier des incitations gouvernementales.

L’ouverture de la citoyenneté aux étrangers est une mesure attendue depuis longtemps pour accroître la résilience économique des États du Golfe, mais ce n’est pas la panacée pour les problèmes économiques et sociaux imminents de la région. Ces vagues de nouveaux citoyens pourraient commencer à provoquer de l’anxiété et du ressentiment parmi certains segments des sociétés du Golfe. Ce qui pose davantage question pour de nombreux autochtones, c’est de savoir si l’on attendra des citoyens naturalisés qu’ils accomplissent également les mêmes devoirs envers l’État, comme le service militaire.

1NDLR. Système de parrainage par lequel l’État délègue aux employeurs la gestion des travailleurs étrangers et de leur permis de résidence. Il impose également à chaque investisseur étranger de s’associer à un ressortissant du pays qui doit être l’actionnaire majoritaire de son entreprise.

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