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Yémen. Une guerre civile aggravée par les interventions étrangères

Après cinq ans de combats au Yémen, le rapport de force entre belligérants demeure ambivalent, non seulement pour ce qui concerne le nom du vainqueur probable de la confrontation armée, mais aussi la responsabilité des puissances extérieures. Il est important de rappeler que la guerre a été déclenchée avant l’intervention militaire de la Coalition arabe créée en mars 2015 et dirigée par l’Arabie saoudite. Ce sont bien des enjeux liés à la lutte pour le pouvoir entre Yéménites qui sont à l’origine de cette tragédie.

Un quartier en ruine de la ville de Saada, dans le nord-ouest du Yémen
Karrar Al-Moayyad/CICR

Au Yémen la situation humanitaire est catastrophique, mais les ONG et les médias ont développé un discours qui est sans doute éloigné de la réalité, qualifiant le Yémen de « plus grande crise humanitaire au monde », évoquant en particulier un risque de famine imminente alors même qu’aucune poche de famine n’a été identifiée dans le pays. Certes, un discours nuancé est développé dans certains rapports, tel celui publié par Médecins sans frontières en juin 2019 , soulevant des questions sur les bénéficiaires réels de l’aide, la fonctionnalité du discours catastrophiste ainsi que sur les angles morts de l’évaluation des besoins.

Les agences de Nations unies œuvrant sur le terrain ont elles-mêmes fini par avouer l’existence de dérives sérieuses et de cas de corruption, en particulier dans le domaine de la santé. Il reste que les médias internationaux parviennent aisément à mobiliser l’opinion publique autour de quelques slogans simplistes en diffusant des photos pathétiques de personnes en situation de malnutrition. Mais ce discours caricatural ne semble pas favoriser un règlement pacifique.

La guerre a-t-elle fait 10 000, 20 000, 70 000 ou plus de 100 000 morts ? Les débats sans fin sur les chiffres, confondant victimes civiles, morts dans les combats et décès induits par les difficultés humanitaires ainsi que l’incapacité de l’ONU à livrer une évaluation juste et cohérente sont autant de raisons pour les belligérants de produire de la désinformation. Il ne fait guère de doute que les évaluations qui circulent manquent de précision, notamment du fait de la fragmentation des structures de santé et des habitats. Ainsi, le fait de valider un chiffre inférieur plutôt qu’un qui serait supérieur ne peut se fonder que sur des considérations politiques ou un « doigt mouillé ». La question du montant de l’aide versée, en particulier par les États du Golfe engagés militairement, est elle-même l’objet de controverses, entre effets d’annonce, retards de paiement et aide versée unilatéralement. La tragédie demeure ainsi difficile à saisir, sauf sans doute pour celles et ceux qui demeurent en première ligne, affectés par une guerre qui les dépasse.

Que fait l’Arabie saoudite ?

Les discours sur la guerre oublient souvent d’interroger avec un tant soit peu de nuance le rôle de l’Arabie saoudite, par-delà les bombardements et opérations militaires. Que fait-elle donc depuis cinq ans ? Où en est sa stratégie au Yémen ? Dès 2015, elle a généreusement reçu plusieurs centaines de hauts fonctionnaires du gouvernement yéménite, tout en les enfermant parfois dans de luxueux hôtels à Riyad, en contrôlant leurs mouvements et leurs prises de parole. Elle s’était engagée à payer leurs salaires, mais les versements demeurent souvent aléatoires et imposent une grande dépendance. Bloqué à Riyad depuis mars 2015, le président Abd Rabbo Mansour Hadi demeure le symbole de cette situation souvent absurde : sa souveraineté, comme celle du Yémen, demeure affectée par les houthistes certes, mais aussi par la coalition elle-même.

L’Arabie saoudite a en outre permis à son partenaire privilégié, les Émirats arabes unis, de développer sa propre politique, sans s’assurer que leurs stratégies étaient concordantes. La répartition des rôles a ainsi été implicite jusqu’à devenir ambiguë : Abou Dhabi gère le sud du Yémen et agit avec une grande liberté, soutient ses propres groupes armés, salafistes et partisans de la sécession du sud. Ceux-ci, connus sous le nom de « Ceinture de sécurité » et les forces d’élite ont reçu les moyens militaires et médiatiques des Émiratis pour propager leur discours hostile aux nordistes, assimilés sans ambages aux houthistes. Les sécessionnistes sudistes représentés par le Conseil de transition sudiste (CTS) ont ainsi graduellement été en capacité d’empêcher le gouvernement internationalement reconnu de revenir au Yémen et de faire fonctionner l’État depuis la ville d’Aden, déclarée capitale provisoire.

Après plus de quatre années de combats, le Yémen est fragmenté à l’extrême, composé d’ilots de souveraineté dirigés par des milices souvent affiliées à un État voisin. Le territoire est démembré, l’armée décentralisée et l’économie accablée. Face à cet état de fait, l’Arabie saoudite demeure impassible et inconstante, comme si en réalité elle n’avait aucune politique à faire valoir. Par conséquent, le Yémen est devenu un bourbier pour les pays de la Coalition, mais aussi un enfer pour son propre peuple, châtié du fait du manque de volontarisme international pour régler le conflit.

Division du front anti-houthiste

L’été 2019 a été bien éprouvant pour les Yéménites attachés à la souveraineté et à l’unité de leur pays, car il a souligné les divisions du front qui combat les rebelles houthistes. La prise d’Aden par les sudistes du CTS début août a entrainé la fuite des quelques membres du gouvernement qui, timidement, y travaillaient ; d’autres offensives vers l’est du pays ont suivi. Dans le gouvernorat de Shabwa, pourtant revendiqué par les sudistes, ces derniers ont subi un coup d’arrêt qui illustre les fragmentations du sud. Pour des raisons liées aux rivalités intertribales, les élites de Shabwa, théoriquement favorables aux Émirats arabes unis et qui soutiennent la sécession du sud se sont battues aux côtés des unités de l’armée pro-Hadi. Ce revers du CTS pouvait être interprété comme un message d’insatisfaction envoyé par les Saoudiens à leurs alliés émiratis et remettant en question le monopole prétendu des sécessionnistes sur le sud.

Mises en confiance, les unités commandées par le gouvernement de Hadi ont alors tenté de reprendre le contrôle d’Aden. Le 28 août, à l’entrée de la ville, précisément à l’aéroport, alors que ces unités étaient regroupées avant le lancement de cette opération de reconquête, les avions de chasse émiratis ont frappé, faisant plus de 300 victimes selon le gouvernement yéménite1. Dans son communiqué, les Émirats annonçaient pour leur part avoir bombardé des positions terroristes2.

Face à ce chaos dans le camp anti-houthiste (et nous n’évoquons même pas la question délicate des héritiers de l’ancien président Ali Abdallah Saleh), les Saoudiens tentent de préserver les apparences, mettant en avant des médiations entre Émiratis et le gouvernement yéménite qui menace de porter la question devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Apparemment, les Saoudiens souhaitent garder la main sur le dossier et refusent une internationalisation que les Russes semblent être les seuls à favoriser.

Parmi les grandes puissances, seul Moscou a pu condamner de façon explicite le « feu ami » tiré contre le gouvernement yéménite. Face au dossier yéménite, la Russie a longtemps été attentiste. Elle paraît de plus en plus vouloir s’attirer les faveurs du gouvernement yéménite pour asseoir sa position politique dans la région. Moscou ne rate par ailleurs aucune occasion pour rencontrer des représentants de l’ensemble des belligérants yéménites afin d’émerger en tant qu’interlocuteur reconnu. L’essoufflement des efforts de l’envoyé spécial de l’ONU, Martin Griffiths, incapable d’imposer l’application de l’accord de Stockholm établi en décembre 2018 au sujet du port de Hodeïda constitue pour la Russie une opportunité. Reste toutefois à savoir comment les Saoudiens et les États-Unis réagiront face à cette initiative, au moment où la région est tendue à l’extrême.

Un conflit à l’issue incertaine

Car plus le conflit yéménite dure, plus il se complexifie. La crise humanitaire s’aggrave jusqu’à repousser les limites de l’horreur dans chaque famille, où la mort devient quasi quotidienne. En outre, la fragmentation du camp anti-houthiste, quand la rébellion semble sûre de son droit et de sa victoire à venir (au moins sur le plan symbolique), éloigne les solutions politiques. Les enjeux profonds qui avaient entrainé le conflit avaient trait aux modalités de construction d’un système fédéraliste contrebalançant le centralisme et le poids de Sanaa se voient dorénavant occultés par des urgences alimentées par l’actualité : expulsions de gens originaires du nord d’Aden, évolution du dogme des houthistes qui se rapprochent du chiisme duodécimain iranien, rivalités tribales et enjeux dictés par les tensions autour de l’Iran. La revendication des attaques du 14 septembre 2019 sur les sites pétroliers saoudiens par les houthistes alors que les preuves s’accumulent contre l’Iran signale combien le Yémen n’est plus maitre de son destin et combien dorénavant il échappe à l’Arabie saoudite.

Les houthistes, tellement confiants dans leur capacité à toujours plus abimer l’image de l’Arabie saoudite, à atteindre des cibles stratégiques au cœur du royaume et à représenter la voix des Yéménites anti-Arabie saoudite parlent avec orgueil d’une « réconciliation nationale » qui les placerait au centre du dispositif et leur offrirait la reconnaissance internationale. Sans proposer aucune concession, ils ne semblent avoir pour ambition que de faire voler en éclat la légitimité du gouvernement reconnu par la résolution 2215 du Conseil de sécurité.

Face à eux, les Saoudiens se trouvent exposés à des menaces sans précédent les laissant perplexes et affligés par les frappes répétées contre leurs infrastructures, qu’elles soient ou non directement houthistes. La fragilité de l’Arabie saoudite depuis le printemps 2019 et la mise en lumière du saut technologique effectué par les houthistes qui ont frappé l’aéroport d’Abha en juin 2017, puis revendiqué l’attaque massive de septembre contre les sites pétroliers témoigne de l’impasse de leur interventionnisme lancé en 2015 avec l’arrivée d’un nouveau roi et de son fils, Mohamed Ben Salman. Incapables d’affronter l’Iran, de changer la donne au Yémen, les dirigeants saoudiens et les éditorialistes se demandent s’ils ne se sont pas trompés de partenaires régionaux et internationaux et s’ils ne soutiennent pas un gouvernement yéménite fantoche depuis bientôt cinq années. Les événements du mois d’août au sud du Yémen ont ainsi donné lieu à des prises de position souvent tranchées. Le quotidien Okaz a publié de nombreux éditoriaux de Jameel AlDheyabi ou d’Hamood Abutalib qui critiquent ouvertement le gouvernement yéménite, qualifié d’incapable ou décrit comme contrôlé par les Frères musulmans. Sur Twitter, le diplomate saoudien Salman Al-Ansari s’en est pris au « comportement émirati expansionniste » mené au détriment des objectifs de la Coalition. Si cette critique reste encore feutrée, elle risque de se durcir dans les mois à venir.

Par manque de vision claire et d’approche pertinente, les Saoudiens sont intervenus au Yémen avec suffisance, sans être jamais réellement freinés par les Occidentaux. Ils ont fait preuve d’incapacité manifeste dès lors qu’il a fallu engager la reconstruction des zones « libérées » de l’emprise houthiste, comme à Aden ou à Mareb. Ils ont en outre conduit, à travers les politiques de « saoudisation », à l’expulsion de centaines de milliers de travailleurs yéménites du territoire saoudien, aggravant la crise humanitaire. Ils n’ont face à eux que des potions au goût amer, hier pourtant inacceptables : lâcher Hadi, entériner la division du Yémen et interagir avec ceux qu’ils décrivent comme une déclinaison yéménite du Hezbollah.

1Yemen Monitor, 29 septembre 2019.

2Al-Bayan, 29 août 2019.

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