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Timides initiatives pour sortir le Yémen de la guerre

Le Yémen revient à la une de l’actualité internationale. L’ONU reconnait la famine qui frappe les habitants, et le mouvement houthiste intensifie son offensive sur Marib au moment où les Saoudiens, poussés par les États-Unis, avancent des propositions pour mettre fin à la guerre.

Sanaa, 26 mars 2021. Rassemblement marquant le sixième anniversaire de l’intervention de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite. En portrait, le leader des houthistes Abdul-Malik Al-Houthi
Mohamed Huwais/AFP

Alors que l’aggravation de la catastrophe humanitaire, voire de la famine, est la priorité de la plupart des Yéménites, la communauté internationale ne se penche pas sérieusement sur la question. Le 1er mars 2021, le secrétaire général des Nations unies, s’adressant aux bailleurs de fonds lors de la conférence annuelle des donateurs, a rappelé que « plus de 16 millions de personnes souffrent de la faim cette année. Près de 50 000 Yéménites meurent déjà dans des conditions proches de la famine ». Quelques heures plus tard, il s’est dit déçu par le faible niveau des promesses de dons, qui s’élevaient à 1,7 milliard de dollars (1,4 milliard d’euros), soit moins de la moitié des 3,8 milliards de dollars (3,16 milliards d’euros) demandés. Le sous-financement des appels humanitaires est courant. La seule exception a eu lieu en 2019 lorsque l’ONU a reçu 86 % du montant le plus élevé jamais demandé, car l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont contribué à hauteur de près de 2 milliards de dollars (1,6 milliard d’euros) à eux deux, ce qui représente, bien sûr, une petite fraction de leurs dépenses de guerre dans le pays.

Bien que l’attention du monde entier se concentre sur les frappes aériennes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, la majorité des décès et des souffrances est le résultat du blocus naval des ports de la mer Rouge, en particulier Hodeïda où arrivent la plupart des denrées alimentaires, du carburant et des fournitures médicales. Le carburant est essentiel au transport des marchandises, au fonctionnement des stations de pompage d’eau et aux nombreux générateurs d’électricité privés (plus ou moins grands) qui ont remplacé le réseau d’État détruit par la guerre. Les pétroliers ont été systématiquement retardés par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite en accord avec le gouvernement internationalement reconnu (GRI) : au cours du premier trimestre de cette année, 8 % des besoins en diesel ont été déchargés et 0 % de l’essence ; il n’est donc pas surprenant que les hôpitaux aient cessé de faire fonctionner leurs générateurs en raison du manque d’électricité, sans parler de la fermeture d’usines et d’autres installations.

Escalade à Marib

Malgré la famine, les maladies et autres horreurs, la guerre continue et les profiteurs de tous bords en bénéficient. Depuis début février, les activités militaires se sont concentrées sur la nouvelle offensive des houthistes qui menace la ville de Marib et ses environs, à environ 170 km à l’est de la capitale Sanaa. Commencée au début de l’année 2020, elle s’est récemment intensifiée, un nombre important de frappes aériennes saoudiennes empêchant les houthistes de progresser sur la courte distance restante de terrain dégagé qui les sépare de la ville, bien qu’ils occupent déjà certains des quelque 130 camps où les Yéménites déplacés se sont installés. La ville de Marib compte désormais plus d’un million d’habitants, dont des centaines de milliers de personnes déplacées à l’intérieur du pays.

Situation sécuritaire au Yémen
© Émile Bouvier

L’importance de Marib est démontrée par la détermination des deux parties. Les forces anti-houthistes ont dégarni d’autres fronts pour renforcer la résistance, y compris des éléments dont la relation avec le GRI est pour le moins problématique. Marib est la dernière grande ville restant sous son contrôle total, et il est peu présent dans sa capitale officielle « provisoire » d’Aden, en raison du conflit actuel au sein des forces anti-houthistes avec une faction séparatiste connue sous le nom de Conseil de transition du Sud (CTS). Marib accueille les hauts responsables militaires du GRI, notamment ceux originaires du nord du pays, et son puissant gouverneur lui est fidèle.

Jusqu’à présent, les frappes de l’aviation saoudienne ont permis aux forces du GRI de résister, mais leur progression sur le terrain est entravée par l’insuffisance de soutien matériel apporté aux troupes régulières et tribales de première ligne, qui manquent de munitions. Certains pensent que la corruption au sein de la chaîne d’approvisionnement militaire contribue à la faiblesse des forces anti-houthistes, et que les pénuries sont dues à la crainte des Saoudiens de voir des quantités importantes de matériel finir, comme par le passé, entre les mains de ces derniers.

Autre explication, moins évidente mais tout aussi importante : la rivalité sourde entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Ces derniers, soutiennent avec constance leurs alliés séparatistes du sud, le CTS, qui s’oppose au GRI bien que tous deux partagent officiellement le pouvoir depuis décembre 2020. Avec son programme séparatiste, les intérêts du CTS peuvent coïncider avec ceux des houthistes, car la défaite du GRI pourrait conduire à des négociations entre le « nord » et le « sud » dans lesquelles il prétendrait représenter le sud. Les houthistes continuent toutefois à affirmer qu’ils soutiennent un Yémen uni, dans lequel ils exerceraient, sinon un pouvoir exclusif, du moins une influence considérable. La perte de la ville et du gouvernorat de Marib serait un revers majeur tant pour le GRI que pour les Saoudiens, car elle les affaiblirait considérablement dans toute négociation.

Les houthistes poursuivent leur offensive, malgré de très lourdes pertes sur un terrain défavorable à leurs forces et à leur équipement. Bien qu’ils attaquent la ville de front, leur priorité est ailleurs : au cours de l’année écoulée, ils ont pris une grande partie du gouvernorat et se concentrent actuellement sur un mouvement en tenaille pour atteindre les ressources en hydrocarbures, la raffinerie et la centrale électrique. Les prendre intactes contribuerait de manière significative à résoudre leurs problèmes financiers, sans parler du carburant. Un bénéfice supplémentaire serait pour eux de couper la route principale reliant la frontière saoudienne aux gouvernorats de Chabwa et de l’Hadramaout, ouvrant ainsi la voie à ces gouvernorats et, éventuellement, jusqu’à Al-Mahra et la frontière omanaise, bien qu’elle soit éloignée (quelque 900 km à vol d’oiseau).

Tant que dure la bataille pour Marib, les tensions internes augmentent dans chaque partie. Parmi les houthistes, certains sont prêts à négocier à partir des positions de force actuelles, tandis que d’autres veulent poursuivre leur avantage militaire jusqu’au bout. Pour le GRI, il est essentiel de garder le contrôle de Marib, mais pendant ce temps la lutte avec le CTS s’envenime. Le CTS n’a pas abandonné le contrôle d’Aden et semblait, début avril, se préparer à une nouvelle offensive militaire contre le groupe de Mansour Hadi, le président en titre, tandis que les combats ont déjà commencé à Abyan.

Initiatives de Joe Biden et de l’Arabie saoudite

Le Yémen a figuré en tête de l’agenda de l’administration Biden dès ses premiers jours : le 4 février, dans son premier discours de politique étrangère, le président Joe Biden a annoncé que la fin de la guerre au Yémen était une priorité diplomatique « pour imposer un cessez-le-feu […] et rétablir des pourparlers de paix depuis longtemps en suspens ». Les États-Unis « mettront fin à tout soutien américain aux opérations offensives dans la guerre au Yémen, y compris les ventes d’armes correspondantes », mais continueront également « à soutenir et à aider l’Arabie saoudite à défendre sa souveraineté et son intégrité territoriale ainsi que son peuple ». Compte tenu des frappes quasi quotidiennes de drones et de missiles houthistes sur l’Arabie saoudite, ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour les États-Unis que de mettre fin aux ventes d’armes à Riyad, car sans les frappes aériennes saoudiennes autour de Marib, le GRI serait très probablement vaincu en quelques semaines. L’envoyé spécial américain Tim Lenderking, nommé ce jour-là, a déjà effectué une longue tournée dans la région, découvrant au passage que mettre fin à la guerre n’est pas seulement une question de pression sur le régime saoudien.

Biden a peut-être été induit en erreur en croyant que le dossier yéménite était relativement facile en comparaison des autres pièges laissés par Donald Trump : les tensions majeures avec la Chine et la Russie, la Corée du Nord, un flux d’immigrants aux frontières sud des États-Unis et, en interne, la crise de la Covid-19. Une grande partie du Congrès est favorable à l’arrêt des ventes d’armes à l’Arabie saoudite, afin de montrer au prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) que l’époque du soutien inconditionnel est révolue. Cela pourrait aider dans les négociations avec l’Iran sur le Plan d’action global commun (JCPOA), le traité sur le nucléaire iranien. Deux mois plus tard, il est clair que la situation est bien plus complexe.

Outre le fait que les frappes de plus en plus fréquentes de drones et de missiles houthistes sur le territoire saoudien justifient le maintien du soutien militaire à Riyad, il existe d’autres difficultés. L’objectif déclaré de l’administration Biden de travailler dans le cadre imposé par le Conseil de sécurité de l’ONU constitue un obstacle majeur. La résolution déterminante sur le Yémen est la 2216 d’avril 2015 qui, en clair, exige la reddition et le retrait des houthistes sur leurs positions d’avant 2014. Comme ils contrôlent maintenant la majorité de la population du Yémen et des zones bien au-delà de celles sous leur influence en 2014, la probabilité de les voir accepter cette demande est égale à zéro.

De nombreux appels ont été lancés au fil des ans pour que la résolution 2216 soit remplacée par un texte plus réaliste, reconnaissant la réalité sur le terrain et constituant la base de négociations sérieuses. Ils sont tombés dans l’oreille d’un sourd, le Royaume-Uni, « porte-plume » sur le Yémen au Conseil de sécurité, qui privilégie ses relations avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au détriment du bien-être de 30 millions de Yéménites. L’administration Biden pourrait prendre l’initiative grâce à son influence sur le Royaume-Uni.

Près de deux mois après l’initiative de Biden, les Saoudiens ont annoncé comme avant le ramadan l’année dernière leur propre « plan de cessez-le-feu », lequel avait à peine réduit le niveau des combats. Le plan actuel risque de connaître le même sort : il a été immédiatement rejeté comme totalement inadéquat par les houthistes, qui ont déclaré qu’il ne constituait pas une amélioration par rapport aux propositions précédentes. Sa lecture confirme cette appréciation : elle fait à nouveau appel aux « trois références » : la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’ONU, les résultats de la Conférence de dialogue national (terminée début 2014) et l’accord du Conseil de coopération du Golfe (CCG) de 2011. Si les deux dernières sont assez vagues, la première ne peut aboutir qu’à un rejet par les houthistes. Ses propositions pour la réouverture de l’aéroport de Sanaa et l’accès au port de Hodeïda sont liées à des conditions, ignorant la demande des houthistes d’une levée inconditionnelle et complète du blocus, et d’un arrêt total des frappes aériennes.

Imbroglio interne

Au cours des six dernières années, les dirigeants yéménites, l’ONU et tous les autres responsables internationaux concernés n’ont cessé de répéter que la seule solution à la crise était politique, tout en appliquant dans les faits une stratégie militaire. Les efforts diplomatiques soutenus par l’ONU ont produit trois réunions pendant les deux premières années, dont trois mois de négociations infructueuses en 2016. L’accord de Stockholm de décembre 2018 a été largement présenté comme un premier pas vers la paix, mais n’a abouti qu’à un cessez-le-feu limité à Hodeïda et à l’installation de la mission de l’ONU dans la ville. Cette mission a interrompu ses activités il y a plus d’un an. Le GRI s’en est tenu à son slogan des « trois références ».

La paralysie de la politique yéménite officielle ces dernières années est frappante. On assiste à la création d’organisations rivales du Sud, séparatistes ou autres, aux disputes individuelles autour des postes au sein du gouvernement. Cette situation pourrait être sur le point de changer : le 25 mars, la création d’un bureau politique a été annoncée par Tarek Saleh, neveu de l’ancien président Ali Abdallah Saleh et chef de la principale organisation militaire soutenue par les Émirats arabes unis, opérant dans la Tihama. Dépourvue de programme, elle proposait de participer aux futures négociations, sur la même base que le CTS.

Cette proposition a été suivie peu de temps après par des informations évoquant des discussions pour la mise en place d’un Front de salut national : ses membres initiaux sont un groupe hétéroclite réunissant l’Islah (issu de la mouvance des Frères musulmans), des sudistes et des éléments isolés du Congrès général du peuple, le parti créé par l’ancien président Saleh, qui n’ont fait connaître aucun programme.

L’émergence de nouveaux groupements politiques pourrait être bienvenue, mais ces deux derniers sont composés de leaders de la vieille garde aux références douteuses. Il est peu probable qu’ils mettent en place des organisations répondant aux exigences sociales, économiques, de développement ou politiques de la majorité des Yéménites. Leur création pourrait néanmoins inciter d’autres personnes, sérieusement engagées en faveur de la justice et du développement, à proposer des alternatives.

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