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Les contre-performances des armées du Golfe au Yémen

Analyse militaire d’un fiasco · Le 26 mars 2015, l’armée saoudienne formait une coalition avec la majorité des membres du Conseil de coopération du Golfe et d’autres pays arabes pour une offensive au Yémen dans le but de rétablir au pouvoir Abd Rabbo Mansour Hadi, chassé par les rebelles houthistes alliés à l’ex-président Ali Abdallah Saleh. Quatorze mois plus tard, les objectifs de Riyad ne sont pas atteints et les pertes sont sensibles. Des revers qui mettent en lumière les faiblesses structurelles de ces armées, pourtant richement dotées.

Soldats des forces spéciales saoudiennes en exercice.
Ahmed Farwan, 28 septembre 2015.

Le 26 mars 2015, l’armée saoudienne, entraînant avec elle plusieurs de ses homologues du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et quelques autres « États frères »1 s’engage au Yémen en soutien au président Abd Rabbo Mansour Hadi qui vient d’en être chassé par les rebelles houthistes alliés à l’ex-président Ali Abdallah Saleh et à la Garde républicaine, élite de l’armée yéménite qui lui est restée fidèle.

Quatorze mois plus tard, alors que se poursuivent de laborieux pourparlers de paix au Koweït, les buts de guerre de Riyad : reprendre Sanaa et y rétablir le président Hadi, ne sont pas atteints2, tandis que les pertes des deux principaux acteurs de l’intervention, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont sensibles. Par ailleurs, les dégâts collatéraux provoqués par les avions de la coalition affectent durement les populations civiles. À ce stade, le crédit des armées du Golfe en est affecté.

Compte tenu du secret des opérations et du travail assidu de propagande des deux camps, il n’est pas forcément aisé — et sûrement prématuré — d’en tirer déjà un bilan détaillé et précis, d’autant que des doutes subsistent sur le nombre de militaires engagés et de mercenaires étrangers sous le drapeau de tel ou tel État du Golfe. Néanmoins, ces revers mettent en lumière les faiblesses structurelles de ces armées, pourtant parmi les plus richement dotées du monde. Volume des forces, qualités militaires et capacités du commandement de la coalition sont principalement en cause.

Problème d’effectifs

Le problème crucial des armées concernées du CCG, Arabie saoudite exclue, est celui des effectifs. Petits pays historiquement peu peuplés, le Koweït, Bahreïn, le Qatar et les Émirats y ont fait longtemps face en recrutant des étrangers issus d’autres pays musulmans comme Oman, le Pakistan, le Soudan ou le Yémen. Après la guerre du Koweït de 1991, presque tous ont procédé à la « nationalisation » de leurs troupes. Alors comment remplacer ces étrangers par des recrues locales tout en limitant l’enrôlement des femmes et refusant les naturalisations ? L’équation est impossible à résoudre et les résultats délétères : bataillons incomplets voire fantômes — ou, au contraire, quelques rares unités se trouvent trop favorisées, nuisant à la cohésion d’ensemble ; matériel non entretenu ; entraînement insuffisant ; etc. En 2014, après des décennies d’hésitations, les Émirats et le Qatar se décident à imposer un service militaire obligatoire qui permet de regarnir les rangs, mais impose de consacrer une part importante des cadres à la formation des appelés.

Tant que les forces terrestres ne sont pas engagées en nombre, il est toujours possible de trouver des formules palliatives en puisant dans toutes les ressources de l’armée. Cependant cette fois, pour Abou Dhabi en particulier, le défi humain de l’engagement au Yémen est considérable, et explique sans doute le repli constaté du nombre de soldats émiriens depuis janvier 2016. En effet, Mohammed Ben Zayed Al-Nabyane, « MBZ », prince héritier et homme fort de la fédération, a initialement refusé de se contenter d’une contribution symbolique telle celles de Bahreïn, du Qatar et du Koweït, toutes inférieures à mille hommes. Les Émirats ont ainsi fourni le gros des unités du Golfe engagées à partir du sud du Yémen, avec une brigade blindée Leclerc3 et des forces spéciales. Ces dernières ont encadré et formé les milices pro-Hadi, tandis que les chars chassaient au cours de l’été 2015 les houthistes hors d’Aden puis vers Marib et Taëz. Cependant, alors que pour espérer l’emporter, le rapport de forces en offensive doit toujours être d’au moins trois attaquants contre un défenseur, ces proportions n’ont jamais été atteintes — probable première explication à l’enlisement de la coalition devant ces deux localités depuis huit mois. L’adjonction vraisemblable de mercenaires, notamment colombiens, n’a pas permis de résoudre ce problème d’effectifs. Il en va de même pour l’appui possible fourni par les nouveaux participants sénégalais ou tchadiens de la coalition.

Le 4 septembre 2015, le tir par les rebelles d’un missile balistique SS-21 sur une zone logistique à l’est de Marib provoque la mort d’au moins soixante militaires, dont quarante-cinq Émiriens. Pour Abou Dhabi, c’est le tournant du conflit, car le pays est frappé sur sa ressource la plus sensible : les hommes. Qui plus est, les victimes sont presque toutes des citoyens issus des cinq émirats du nord de la fédération, les moins favorisés. Face à ce taux de pertes — le plus élevé depuis l’indépendance —, les dirigeants répugnent alors à s’engager plus énergiquement avec leurs troupes au sol et rapatrient ceux des soldats engagés au Yémen qui étaient issus du service militaire obligatoire. Mohammed Ben Salman, ministre de la défense saoudien, fait pourtant pression sur la coalition pour qu’elle vienne épauler les Émiriens. Les réponses sont en deçà de ses attentes : un bataillon d’infanterie soudanais, mille Qatariens, un groupe d’artillerie koweïtienne… : rien qui permette de repartir vigoureusement à l’offensive.

Des troupes peu opérationnelles

Ces lacunes en troupes amènent la coalition à avoir plus souvent recours aux forces aériennes. Moins exigeantes en termes d’effectifs, elles permettent de dominer l’ennemi, mais il est très rare qu’elles emportent la décision à elles seules. De plus, la défense antiaérienne adverse, bien que décimée par les bombardements, représente encore une menace potentielle. Il est probable que les avions opèrent alors à haute altitude pour limiter les risques et, de ce fait, perdent en précision. Les dégâts collatéraux nombreux en sont probablement la conséquence.

Pour leur part, les forces terrestres saoudiennes n’ont pas ces problèmes de ressources humaines et auraient engagé 150 000 soldats à partir de la province d’Asir frontalière avec le Yémen. Toutefois, elles ne parviennent pas à attaquer Sanaa par le nord, leur mission principale, et connaissent de fortes pertes4. Certes, la conquête du bastion des houthistes, à commencer par celle de la ville de Saada au nord, est un objectif particulièrement ambitieux, mais ici, c’est le niveau opérationnel qui est en cause.

Contrairement aux guérilleros houthistes qui, non seulement se battent sur leur propre terrain, et ont de plus une longue expérience de lutte armée, les soldats des armées du Golfe paraissent peu aptes à l’emporter contre pareil adversaire. Sans doute la manne pétrolière et la sous-traitance fréquente de tâches élémentaires à la main d’œuvre étrangère dans le civil ont-elles fini par affecter l’entraînement et la capacité des soldats et des cadres militaires. Issus de sociétés où, depuis des décennies, grâce à la manne pétrolière, toutes les tâches élémentaires sont effectuées par une domesticité immigrée, les citoyens de ces pays se sont laissé gagner par l’oisiveté. Assez logiquement, ces comportements se répandent dans leurs armées. L’entraînement sur le terrain et la « rusticité » des soldats et des cadres en pâtissent. Par exemple, dans la plupart des unités, le travail quotidien s’achève après la prière de la mi-journée. Pas d’activités de nuit, des exercices peu dynamiques et un engagement physique faible sont le lot commun. Beaucoup d’officiers exercent une seconde activité dans le civil et montrent peu d’appétence pour le métier des armes.

En outre, l’achat régulier de nouveaux équipements impose changements de structures et apprentissage de nouvelles techniques. Souvent, le temps qui y est consacré est insuffisant pour obtenir un niveau opérationnel minimum. Par ailleurs, les promotions automatiques ou bien attribuées par favoritisme et l’augmentation considérable des rémunérations n’incitent pas à l’effort.

Inefficacité du commandement

L’absence de réel corps de sous-officiers dans ces armées — comme dans pratiquement toutes celles du monde arabe — est aussi une lacune grave. En effet, un échelon de maîtrise est indispensable pour assurer l’articulation entre encadrement supérieur et exécutants. Or, pour beaucoup des militaires du Golfe, un tel concept entre trop en contradiction avec le principe d’omniscience du chef ; les sous-officiers, cadres de contact avec la troupe, sont alors limités au rôle de « soldats améliorés ».

Il faut y ajouter l’inadaptation et le manque de cohérence d’ensemble des différents contingents déployés. Le Qatar a engagé des unités de la Garde de l’émir ; or, depuis 2010, celle-ci ne se consacre plus qu’aux missions de sécurité intérieure. Quel peut être son rôle dans ce conflit ?

Enfin, le commandement doit motiver en permanence ses troupes pour cette guerre civile lointaine. Les pertes, la dureté du terrain et des combats et, finalement, l’enlisement militaire, font perdre beaucoup d’allant, la coalition laissant les forces pro-Hadi s’engager en première ligne.

Il existe bien entendu des exceptions notables à ce tableau, comme les Leclerc ou la Garde présidentielle des Émirats constituée de forces spéciales et d’unités efficaces. Mais il manque une coordination d’ensemble qui aurait pu utiliser des succès locaux pour provoquer la rupture du front houthiste et sa désorganisation. Cette carence révèle la faible aptitude du commandement opérationnel des forces coalisées.

Agir en coalition5 implique d’ajuster l’action d’ensemble d’unités de plusieurs nationalités. C’est un travail d’orfèvre tant il faut ménager susceptibilités, méfiances et jalousies. Dans le cas des armées du Golfe, ces sentiments constituent des obstacles souvent insurmontables. Ainsi, les petites monarchies redoutent-elles toujours l’hégémonisme du grand voisin saoudien tandis qu’entre elles les différends sont nombreux et entravent régulièrement tout projet d’union. C’est notamment le cas de la force commune Bouclier de la péninsule, composante militaire du Conseil comprenant quarante mille hommes, établie en 1984. La prééminence que Riyad cherche toujours à imposer, la méfiance réciproque et un goût immodéré pour le secret militaire sapent régulièrement les efforts pour constituer une force unie. Que Bouclier de la péninsule n’ait pas été utilisé pour conduire les opérations au Yémen est d’ailleurs révélateur.

Deux conceptions opposées de l’autorité

Un autre obstacle à l’efficacité du commandement est l’existence en son sein de deux conceptions rivales de la façon de conduire des armées au combat. La première, inspirée par la doctrine soviétique, a été relayée par les Égyptiens dans les états-majors arabes après leur « victoire de 1973 ». Reposant sur une centralisation excessive de l’autorité, elle induit manque de flexibilité, découragement des initiatives et, régulièrement, manipulation de l’information. Elle a profondément influencé le haut commandement des armées du CCG et est encore opérante chez les officiers les moins anglophones formés dans les académies égyptiennes.

La seconde, apparue à partir des années 1990, s’inspire au contraire des concepts qui ont cours dans les états-majors occidentaux : travail en réseau, intégration de tous les systèmes d’armes, partage permanent de l’information, processus collaboratifs d’aide à la décision, etc. Le développement exponentiel des systèmes informatisés de commandement, que les Américains décrivent sous l’acronyme C4i (pour command, control, communication, computer & information, c’est-à-dire commandement, contrôle, transmissions, informatique et renseignement) désignant tous les systèmes informatisés permettant d’exercer le commandement de forces en opérations, a rendu incontournable l’adoption de ces méthodes.

Une coalition en forme de patchwork

Pourtant, malgré les nombreux exercices conduits par les armées du Golfe avec leurs alliés occidentaux, malgré l’acquisition du nec plus ultra des systèmes de C4i, malgré l’impulsion de certains leaders, en particulier Mohammed Ben Zayed aux Émirats, la répugnance à abandonner les vieux schémas est partout patente, notamment dans les forces saoudiennes dont le poids entrave les évolutions d’ensemble. La cause est probablement à rechercher dans la perception des liens hiérarchiques dans ces sociétés qui induit des usages et des comportements, déjà décrits6, dommageables pour l’efficacité.

En dépit de ces défauts, il est indéniable que la manœuvre logistique entreprise à l’occasion de ce conflit, notamment par les Émirats7, a été remarquable, mais insuffisante pour changer la donne.

Le patchwork des nations engagées, l’absence d’un arbitre extérieur admis par tous, comme peuvent l’être les Américains quand ils conduisent une coalition, expliquent que la mise en commun du renseignement, la coordination voire le panachage des moyens entre alliés sont rarement la norme. Comment, dès lors, imaginer « concentrer les efforts », principe stratégique essentiel pour espérer vaincre ?

1Des six pays du CCG (Arabie saoudite, Oman, Émirats arabes unis, Qatar, Bahreïn et Koweït), seul le sultanat d’Oman est resté à l’écart. L’Égypte, le Soudan, la Jordanie, le Maroc et le Pakistan apportent des contributions diverses.

2La récente prise du port de Moukalla (25 avril 2016) tenu par Al-Qaida, outre qu’il n’est pas avéré qu’elle a donné lieu à de réels combats, fait un peu figure de victoire de substitution ou de tentative de justification du bien-fondé de cette guerre à destination des opinions occidentales.

3Une brigade blindée émirienne est composée de deux bataillons de 35 chars Leclerc chacun et d’un bataillon d’infanterie mécanisée sur blindés transports de troupes BMP-3 de fabrication russe.

4Le chiffre d’un minimum de trois cents tués dans les rangs saoudiens est cité par The Independent, lire Bill Law « Yemen war rapidly becoming as messy as complicated as the conlict in Syria », 18 mars 2016).

5Pour la première fois depuis la guerre israélo-arabe de 1973, ces armées constituent une coalition ad hoc sans s’intégrer dans des structures occidentales de commandement et de soutien.

6Voir notamment : Norvell B. De Atkine, « Why Arabs lose wars », American Diplomacy (americandiplomacy.org), déc. 2000.

7Le convoyage par voie maritime d’une brigade blindée complète depuis les Émirats jusqu’à Aden avec les seuls moyens nationaux est en soi une performance. Par ailleurs, Abou Dhabi a mis sur pied, en quelques semaines, une base aérienne et navale à Assab (Érythrée) d’où ses chasseurs, ses hélicoptères et ses drones peuvent aisément agir dans le ciel yéménite (cf. International Crisis Group, « Horn of Africa States follow Gulf into the Yemen War », International Crisis Group (crisisgroup.org), 25 janvier 2016).

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