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Inde. Des insultes contre la femme du prophète de l’islam attisent les discordes

Les propos antimusulmans de Nupur Sharma, porte-parole du parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party (BJP) n’en finissent plus de diviser le pays. Bien qu’elle ait été exclue, de violentes manifestations ont éclaté après la prière du vendredi 11 juin et Narendra Modi fait face à une fronde au sein de son parti comme de l’opposition.

New Delhi, 11 juin 2022. Des étudiants de l’université de Delhi manifestent pour condamner les tirs de la police sur une foule qui protestait contre les propos antimusulmans de Nupur Sharma
Money Sharma/AFP

Le Koweït qui expulse des musulmans indiens ayant manifesté contre le BJP, la Chine qui se paie le luxe de sermonner le gouvernement indien sur le traitement des minorités, et l’Inde qui se déchire au sein même des communautés hindoues et musulmanes… Comment en est-on arrivé à un tel imbroglio ? Il aura suffi d’un propos malheureusement banal dans l’Inde du premier ministre Narendra Modi pour plonger le pays dans une crise nationale et internationale. Le 26 mai sur la chaîne Times Now a lieu un débat très en vogue en ce moment dans le pays : faut-il détruire une mosquée, au motif qu’elle a été construite sur les restes d’un temple hindou ?

La discussion s’envenime et Nupur Sharma, porte-parole du BJP, ironise sur l’âge d’Aïcha, la femme du prophète Mohammed, dont le mariage aurait été consommé à l’âge de 9 ans. Sur le coup, ce dérapage provoque quelques plaintes et rassemblements, mais la tension retombe vite.

Seulement, la vidéo circule et parvient jusqu’aux pays du Golfe qui sont autrement plus susceptibles. Oman, le Qatar, le Koweït, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis puis l’Indonésie et la Malaisie convoquent leurs ambassadeurs indiens ou appellent au boycott de l’Inde. Acculé, le BJP tente d’éteindre le feu auprès de ces pays dont il dépend largement pour ses hydrocarbures et où une importante diaspora indienne est établie depuis des décennies. Le premier ministre se résout — une première dans l’histoire du BJP — à exclure le 5 juin Nupur Sharma et Naveen Jindal, une autre figure du parti qui s’est moqué du prophète de l’islam dans un tweet.

La plupart des pays musulmans prennent note de la sanction disciplinaire et affichent leur satisfaction. Ni l’Inde ni ses voisins n’ont intérêt à rompre leurs importantes relations économiques. Mais la décision de Narendra Modi va précipiter l’Inde dans une nouvelle crise, nationale cette fois. De nombreux musulmans indiens usés par des années d’insultes du pouvoir en place à leur égard voient dans cette levée de boucliers internationale l’occasion d’exprimer enfin leur frustration. Partout dans le pays, la traditionnelle prière du vendredi 10 juin se transforme en rassemblements, et par endroits en clashs avec la police.

À Ranchi, capitale du Jharkhand, la violence est telle que deux musulmans sont abattus par les forces de l’ordre. Dans l’Uttar Pradesh, des rassemblements ont lieu dans de nombreuses villes et au moins 267 personnes sont arrêtées. Dans le Bengale, les affrontements durent tout le week-end alors que les manifestants bloquent des routes et des rails. Un marché, un poste de police et un local du BJP ont été incendiés près du district d’Howrah, ou Internet est coupé.

Des divisions au sein du parti

Avec l’exclusion de Nupur Sharma, le premier ministre indien semble en réalité ne pas avoir réglé grand-chose. En plus d’exacerber les tensions entre communautés, l’affaire provoque des divisions en interne. C’est ainsi qu’au sein du BJP apparaissent des lignes de fracture. Si certains comprennent que cette exclusion est nécessaire sur le plan diplomatique, d’autres y voient un aveu de faiblesse envers les riches pays musulmans. La pilule passe mal, d’autant que le BJP n’a pas hésité à qualifier ses deux ex-membres de « marginaux », une insulte pour leurs soutiens. « Si dire la vérité est une rébellion, alors je suis aussi une rebelle », a lancé ainsi la parlementaire Pragya Thakur, habituée des sorties antimusulmanes. Sur Internet, le hashtag #SoutienaNupurSharma fleurit comme celui de #HonteauBJP, ce dernier étant habituellement utilisé par l’opposition de gauche !

Parmi les musulmans indiens, la fracture s’installe aussi. L’imam de la grande mosquée Jama de Delhi s’est distancé des manifestants, appelant même à leur arrestation. « Plus aucun rassemblement ne devrait être organisé. En fin de compte, cela va jouer contre nous », a ainsi déclaré Ahmed Bukhari. Mais le Conseil de l’union des musulmans de toute l’Inde réclame, comme les manifestants, un procès pour l’ex-porte-parole du BJP. Elle est d’ailleurs convoquée par la police de plusieurs États. Le Conseil s’élève également contre les violences policières de ces derniers jours.

La répression qui s’abat sur l’Uttar Pradesh depuis le 12 juin choque une partie de l’opinion. Au total, plus de 300 personnes ont été arrêtées et 5 000 rapports d’information ont été déposés contre des manifestants. Le parlementaire Saket Gokhale a porté plainte devant la Commission des droits humains, à la suite d’une vidéo « montrant la torture en détention de manifestants musulmans ». Mais c’est la destruction de maisons musulmanes qui a provoqué l’effroi de la population et des internautes. Fidèle à son surnom de « bulldozer », le ministre en chef de l’Uttar Pradesh Yogi Adityanath a fait raser dimanche, sans autre forme de procès, la maison de citoyens accusés d’être « fauteurs de troubles ».

« J’ai été choquée de voir cela, j’en tremble encore », témoigne Sayyed Foziya, étudiante locale. « C’est atroce et nous sommes effrayés. Ces gens sont en train de transformer la vie des musulmans en enfer en Inde. » Cette politique du bulldozer a été critiquée par le célèbre député du Congrès Shashi Tharoor.

Le 14 juin, le Conseil hindou mondial (Vishva Hindu Parishad, VHP) a appelé à chanter en l’honneur du dieu guerrier Hanuman dans les temples de New Delhi pour protester contre « les manifestations organisées dans le cadre d’un complot bien planifié visant à diffamer l’Inde dans le monde ». Lors de la prière précédente, plusieurs groupes extrémistes avaient voulu chanter devant la grande mosquée de Delhi avant d’en être empêchés par les forces de sécurité.

La prière musulmane du vendredi 17 s’annonce sous très haute tension et sera scrutée par le monde entier. La Chine est entrée le 13 juin dans la mêlée, par la voix de son ministre des affaires étrangères. Interrogé sur la situation en Inde, ce dernier a jugé nécessaire de « promouvoir les échanges, le dialogue et la coexistence harmonieuse entre les civilisations ». Un comble au regard de la situation au Xinjiang, enrage la presse progouvernementale.

Une allumette pourrait mettre le feu aux poudres

L’imbroglio est encore monté d’un cran ce 13 juin. Le Koweït a annoncé l’expulsion de son sol des Indiens musulmans qui avaient manifesté contre le BJP, au motif que les expatriés n’ont pas ce droit. Sur Internet, de fausses vidéos font croire que le Qatar réserve le même sort aux Indiens de confession hindoue. Selon plusieurs sources, le groupe de hackeurs DragonForce Malaysia aurait lancé une série de cyberattaques contre le gouvernement indien. La confusion règne.

Le ton monte entre les partis. Le week-end du 11-12 juin, le BJP a exigé le déploiement de l’armée contre les manifestants au Bengale. La ministre en chef de cet État dirigé par le parti d’opposition All India Trinamool Congress (TMC), Mamata Banerjee, a promis la plus grande sévérité envers les émeutiers, mais répliqué que le peuple « payait les erreurs de Narendra Modi ». Pour plonger dans la guerre civile, « l’Inde n’a besoin que d’une allumette », a jugé de son côté la figure du parti du Congrès Rahul Gandhi. Ou comment des années à souffler sur les braises pourraient provoquer un incendie qui échappe au contrôle du premier ministre.

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