L’Iran écartelé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

La reprise du conflit au Haut-Karabagh inquiète les autorités de Téhéran. Bien que musulman comme l’Azerbaïdjan, l’Iran est un allié et un partenaire traditionnel de l’Arménie. Dans les provinces azeries du pays, les populations s’enflamment en faveur de l’Azerbaïdjan. L’Iran joue la prudence en proposant une médiation, pour éviter un embrasement qui ne serait pas sans conséquences pour le pays.

Hassan Rouhani et le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev en visite à Téhéran, 5 mars 2017
Photo présidence iranienne/AFP

La reprise, dimanche 27 septembre 2020, du conflit du Haut-Karabakh qui oppose depuis 1991 la République d’Azerbaïdjan aux forces locales soutenues par la République d’Arménie a naturellement provoqué la réaction des grandes puissances limitrophes. Si les déclarations des dirigeants russe et turc font les gros titres depuis le début du conflit, le voisin iranien semble plus discret, et son attitude moins commentée. La République d’Iran ne saurait pourtant être considérée comme tout à fait étrangère à un conflit qui se déroule à ses portes et qui constitue une menace pour sa propre sécurité. Depuis le début de celui-ci, Téhéran est préoccupé par la possible présence de troupes étrangères ou de mercenaires de l’autre côté de sa frontière, comme par la nécessité de protéger les infrastructures et les populations qui jouxtent celle-ci, alors que des tirs de mortiers ont atteint le territoire situé en deçà de l’Aras, fleuve qui marque la frontière de l’Iran avec le Caucase.

Un partenariat privilégié dans l’énergie

La position de Téhéran semble pourtant claire, quoique paradoxale. Plutôt que de prêter son aide à l’Azerbaïdjan musulman (à majorité chiite), mais ayant fait le choix du partenariat avec les États-Unis, la République islamique se présente depuis 1992 comme un grand allié de l’Arménie, offrant par exemple une voie de ravitaillement, pendant la guerre et après, à la petite République enclavée. Ce partenariat privilégié, qui concerne en particulier le domaine énergétique (Téhéran fournissant du gaz et Erevan de l’électricité produite par sa centrale nucléaire de Metsamor), est d’ailleurs souvent rappelé par les analystes, témoignant du pragmatisme des autorités iraniennes, prête à faire primer l’intérêt national sur la solidarité islamique. Le discours en faveur de la défense des musulmans opprimés qui est celui de la République islamique, prolixe lorsqu’il s’agit de la Palestine, du Cachemire ou des Rohingyas, oublie généralement la question du Haut-Karabakh. Ce jugement mérite pourtant d’être nuancé, à l’aune des développements récents. Le 6 septembre 2020, l’Iran a en effet affirmé sa neutralité — une dizaine de jours après le début des combats, comme son attachement à l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, ce qui représente de facto un jugement en faveur de Bakou.

Un réchauffement des relations irano-azerbaïdjanaises

L’amitié irano-arménienne est une réalité indéniable, quoi qu’ayant des effets très limités. En 2017, l’Arménie ne reçoit que 0,45 % des exportations iraniennes. Les échanges commerciaux entre l’Iran et l’Azerbaïdjan sont légèrement plus dynamiques, sans toutefois atteindre des sommets : 0,70 % des exportations iraniennes en 2017. L’Iran cherche, depuis quelques années, à tisser des liens avec la République d’Azerbaïdjan, avec laquelle il a entretenu des relations pour le moins tendues depuis l’indépendance de 1991. Qu’il s’agisse de l’instrumentalisation de groupes islamistes par l’Iran, de la question des minorités azéries d’Iran, du contentieux à propos de la délimitation des frontières maritimes de la Caspienne, de démonstrations militaires ambiguës de part et d’autre, ou bien d’épisodes plus anecdotiques comme la demande faite par Téhéran à Bakou d’annuler la tenue du « décadent » concours de l’Eurovision en 2012 (assimilé par les mollahs à un « festival gay »), nombreuses ont été les causes de friction entre les deux parties. Les tensions, sans jamais avoir engendré d’affrontement sérieux, laisseront finalement place à un dégel dans le cours des années 2010.

Sous les présidences de Mahmoud Ahmadinejad et Hassan Rouhani, des démarches seront entreprises pour réchauffer les relations avec l’Azerbaïdjan. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev cherche à mettre en œuvre une politique extérieure équilibrée et indépendante et multiplie les liens avec les puissances voisines, dans un contexte de légère perte d’influence américaine. Les États-Unis étaient le principal allié du pays dans la région à l’époque de son père, Heydar Aliyev. Il entreprend donc d’étendre le champ des collaborations azerbaïdjano-iraniennes, en termes de sécurité (un pacte de non-agression est signé en 2005), d’énergie (Aliyev et Ahmadinejad inaugurent un gazoduc permettant l’approvisionnement du Nakhitchevan en gaz iranien en 2005), ou de commerce.

Des manifestations dans l’Azerbaïdjan iranien

On peut donc parler d’une amitié nouvelle, encore timide, entre les deux pays à majorité chiite, quoique moins spectaculairement célébrée que l’amitié irano-arménienne. Dans le conflit de 2020, l’Iran joue la carte de la neutralité, et s’est proposé comme médiateur, affirmant même travailler sur un plan de sortie de crise1. Mais le rôle d’allié indéfectible de l’Arménie semble lui coller à la peau, ce qui n’est pas sans poser de problème à la République islamique, à l’intérieur même de ses frontières. En effet, la population de l’Azerbaïdjan iranien2, chez qui la conscience nationale et le désir d’autonomie n’ont jamais été aussi intenses, semble de plus en plus passionnée par le conflit. En témoignent des manifestations le 1er octobre ayant réuni quelques milliers de personnes dans les principales villes de l’Azerbaïdjan iranien, comme à Téhéran, et dans lesquelles on réclamait la fermeture de la frontière avec l’Arménie, point de passage supposé d’armes et de matériel militaire en provenance de Russie.

Dans ce contexte, la réputation d’ennemi de l’Azerbaïdjan qui colle à l’Iran est donc source de tensions internes pouvant réveiller des volontés sécessionnistes, ou même des tensions interethniques dommageables. Sur certaines images, visibles dans les médias turcs, des manifestations du 1er octobre 2020, on voit des manifestants brûler un drapeau arménien. Ainsi des révélations comme celles qui veulent qu’environ 80 entreprises iraniennes investissent dans l’économie du Haut-Karabagh, ou bien l’épisode de la vidéo d’avril 2020 montrant des camions iraniens transitant vers le Haut-Karabagh ne sont pas pour réjouir les autorités iraniennes et feront l’objet de dénégations officielles. Ce qui aura mis le feu aux poudres ces derniers jours en Azerbaïdjan iranien, ce sont des vidéos montrant le passage de camions militaires bâchés (et donc au contenu mystérieux) à Nordouz, à la frontière irano-arménienne. Téhéran nie pourtant l’envoi de toute aide militaire à l’Arménie.

Des voix dissonantes au cœur du pouvoir

Cependant des voix dissonantes à l’intérieur même du pouvoir, et même au sein des cercles les plus proches du Guide Ali Khamenei commencent à se faire entendre. Le 1er octobre, jour où étaient programmées les manifestations, les représentants de Khamenei des quatre provinces de l’Azerbaïdjan iranien (Azerbaïdjan occidental, oriental, Ardebil et Zanjan), ont publié une déclaration commune dans laquelle ils soulignent la nécessité de rendre le Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan. Cette déclaration fait appel tant au droit international qu’à la morale et la fraternité islamique. Ils insistent sur le fait que ce sont les principes du Coran, comme la philosophie de défense des opprimés de la République islamique qui les oblige à soutenir et aider l’Azerbaïdjan dans son combat.

De telles déclarations ne sont pas nouvelles. L’ayatollah Hassan Ameli d’Ardebil, tout comme son prédécesseur, l’ayatollah Moussavi Ardebili, a déjà par le passé évoqué la nécessité d’observer une solidarité islamique dans le conflit du Haut-Karabakh. Par ailleurs, Mohsen Rezai, l’ancien commandant en chef des pasdarans (Gardiens de la révolution) déclarera en 2013 avoir permis l’entraînement de combattants de la République d’Azerbaïdjan sur le territoire iranien, comme l’envoi de combattants iraniens et de matériel militaire de l’autre côté de la frontière. Il est surprenant que le terme « République d’Azerbaïdjan » ne soit pas employé, les auteurs se référant au voisin du nord par le nom « Azerbaïdjan ». Il est pourtant de coutume pour les officiels iraniens de bien distinguer la « République d’Azerbaïdjan » des provinces d’Iran portant le nom d’Azerbaïdjan, afin de ne pas créer de confusion, et de bien souligner l’existence d’une frontière politique et institutionnelle (voire même culturelle) entre les deux régions. Employer le terme générique d’« Azerbaïdjan » pour évoquer le pays dirigé depuis Bakou représente donc un parti pris, sans doute destiné à flatter l’opinion de populations azéries de plus en plus passionnées par le conflit.

Il semble donc que les autorités iraniennes doivent se montrer prudentes. D’un côté leur partenariat stratégique avec l’Arménie ne doit pas être menacé, de l’autre il convient de créer les meilleures conditions pour accroître la coopération avec Bakou et ménager le sentiment de solidarité nationale des Azerbaïdjanais d’Iran. On privilégie une attitude tempérée et conciliatrice, et on laisse s’exprimer à la marge du pouvoir central des discours de solidarité avec la République d’Azerbaïdjan. Ces discours tentent finalement de se réapproprier le discours nationaliste azéri en le subvertissant, c’est-à-dire en le rendant compatible avec le cadre conceptuel de la République islamique : la solidarité avec les Azerbaïdjanais « du nord » est ici chiite avant d’être ethnique. La déclaration évoquée plus haut affirme que l’Azerbaïdjan est « le pays de l’ Ahl ol-beit » ; Ahl ol-Beit désigne en arabe « les gens de la maison », ce qui renvoie dans la théologie chiite au Prophète et à ses descendants les imams, adorés par les chiites.

Un médiateur pour une sortie de crise ?

Le conflit du Haut-Karabagh représente donc un défi relatif pour l’Iran, mais également une occasion de se réinventer. Il s’agit avant tout d’une menace pour sa sécurité, mais également d’un motif de troubles intérieurs. L’Iran a donc officiellement affirmé sa neutralité et son attachement à l’intégrité territoriale de la République d’Azerbaïdjan (selon les normes du droit international), et cherche à se présenter comme un médiateur possible pour des pays qui partagent avec elle une culture commune, cherchant ainsi à gommer l’image d’allié fondamental de l’Arménie, qui semble être un costume difficile à porter pour elle. Cette proposition de médiation permet également à la République islamique d’offrir une image de pays modéré (loin de celle qui a pu transparaître ces derniers mois) et attaché à la stabilité ; à l’inverse de la Turquie, accusée par un haut responsable iranien de « jeter de l’huile sur le feu »3. Ainsi le pouvoir laisse-t-il s’exprimer des discours pro-azerbaïdjanais à sa marge, probablement pour ramener à lui l’opinion publique azérie. Ce phénomène apparaît finalement typique de Téhéran qui, ces dernières années, a cherché à canaliser l’expression des discours dissidents, qu’ils soient liés au thème religieux (les sunnites du Kurdistan ou du Balouchistan)4 ou ethnique (les Azéris) en les reprenant à son compte, et en les adaptant au cadre conceptuel et idéologique qui est le sien.

Quant à la question d’un possible rôle de médiation dans le conflit, il convient d’être prudent. Les interlocuteurs privilégiés dans ce conflit sont les co-présidents du Groupe de Minsk : la Russie, la France et les États-Unis, et les chances de voir l’Iran s’immiscer dans le concert des négociations semblent faibles. Mais pas inexistantes. À la suite des évènements de juillet 2020, le président Aliyev a en effet fustigé « l’inaction » du Groupe de Minsk face à ce qu’il considérait comme une agression arménienne. Fort de sa relation privilégiée avec l’Arménie, l’Iran pourrait apparaître à Bakou comme un interlocuteur privilégié en vue d’une sortie de crise. Il ne manque d’ailleurs pas de critiquer l’inefficacité du Groupe de Minsk. Ali Velayati, le conseiller du Guide iranien pour les affaires étrangères n’hésite par exemple pas à affirmer que l’Iran, du fait de sa proximité géographique et culturelle avec les deux acteurs, est plus légitime que la France pour travailler à une sortie de crise5.

1Déclaration du ministère des affaires étrangères du 6 octobre 2020.

2L’Iran abrite une communauté azérie supérieure en nombre à la population de la République d’Azerbaïdjan qui compte environ 10 millions d’habitants, alors que la population azérie d’Iran s’élèverait à 20 millions d’habitants – beaucoup plus selon certaines sources —, ainsi qu’une communauté arménienne certes numériquement limitée (de 100 à 150 000 âmes), mais dynamique et influente.

3Keyhan, 6 octobre 2020.

4Voir Stéphane Dudoignon, The Baluch, Sunnism and the State in Iran, Hurst, Oxford University Press, Londres, 2017. L’auteur y étudie les réseaux d’écoles sunnites deobandi du Balouchistan iranien, et montre comment l’État iranien, en les finançant, parvient à les intégrer au cadre conceptuel qui est le sien, et à en faire un rempart contre la diffusion du salafisme, comme un moyen de produire et même d’exporter un sunnisme made in Iran.

5Keyhan, 6 octobre 2020.

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