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Le Maroc à l’assaut de Ceuta et Mellila

Durant ces derniers mois, le Maroc a entravé la contrebande avec les deux enclaves espagnoles de Ceuta et Mellila et suspendu le commerce légal avec cette dernière. Une manière de pousser Madrid à renoncer à sa souveraineté sur ces territoires.

« Femmes mules » marocaines venues d’Espagne attendant pour passer la douane à Ceuta et rentrer au Maroc.
Fadel Senna/AFP, 20 septembre 2017

Elles transportent sur leur dos des paquets de dizaines de kilos et si à Ceuta (pas à Melilla) elles peuvent pousser un chariot, le colis peut alors peser plus de cent kilos. Elles se pressent, elles se bousculent avec leurs marchandises dans le couloir métallique du Barrio chino qui relie Melilla à Beni Enzar au Maroc. Elles essayent de traverser la frontière autant de fois que possible dans une même matinée pour, au total, gagner en fin de journée l’équivalent de quelques dizaines d’euros. Elles supportent le harcèlement verbal et physique de ceux qui sont chargés de surveiller la frontière, signale le rapport de la mission exploratoire de la chambre des représentants (chambre basse du Parlement marocain) publié le 9 juillet 2019. Les députés marocains se sont rendus au printemps à la lisière de la ville espagnole de Ceuta. Ils mentionnent sans plus de précision « les organisateurs » comme seuls responsables des tourments des contrebandières. Seul Abdelfattah El-Aouni, député du Parti authenticité et modernité (PAM), a signalé à la presse avoir entendu de ses propres oreilles « des insultes à leur égard proférées par les autorités marocaines ».

Elles sont entre 12 000 et 15 000, en majorité des femmes, à trimbaler des marchandises de contrebande entre Ceuta et le Maroc, et entre 3 000 et 5 000 à en faire autant entre Melilla et le Maroc, d’après une estimation du gouvernement espagnol qui remonte à mai 2017. Elles ont en général entre 30 et 60 ans, sont souvent analphabètes et nombre d’entre elles sont des mères célibataires originaires de provinces marocaines éloignées de deux villes espagnoles. Elles exercent probablement l’un des métiers les plus pénibles. En 2018, deux d’entre elles sont mortes en traversant la frontière et 84 ont été blessées d’après le rapport parlementaire marocain. Un chiffre qui sous-estime la réalité, selon des ONG espagnoles. Novact, Iridia ou l’association andalouse de défense des droits humains (Asociación Pro Derechos Humanos Andalucía, APDHA) dénoncent depuis des années les supplices qu’endurent les « femmes mules », comme les appelle la presse marocaine. Les forces de l’ordre espagnoles portent aussi leur part de responsabilité, car elles donnent facilement de la matraque.

Un « commerce atypique » qui rapporte

La contrebande s’effectue également en véhicules particuliers. Ceuta exporte annuellement pour 700 millions d’euros de marchandises au Maroc, selon l’estimation de Guillermo Martínez, un ancien conseiller municipal aux finances. Quant à Melilla, ses exportations seraient de l’ordre de 450 millions d’euros, selon le seul calcul, effectué il y a une douzaine d’années, par la délégation du gouvernement (préfecture) dans la ville. Nabil Lajdar, le directeur général des douanes du Maroc, a de son côté donné une fourchette qui oscille entre les 1 100 et les 1 460 millions d’euros lorsqu’il a comparu, en févier, devant le Parlement.

Grâce à ce « commerce atypique », comme le définissent les autorités locales, les deux villes enclavées sur la côte nord marocaine et qui n’ont ensemble que 170 000 habitants sur une superficie de 31 km2 vendent au Maroc presque l’équivalent des exportations espagnoles en Australie. Mille six cents emplois locaux en dépendent. Cela procure aussi des revenus fiscaux pour chacune des deux municipalités, de l’ordre de 40 millions d’euros. Certes la tendance est à la baisse, mais s’ils n’atteignent pas le niveau requis, l’État espagnol compense le déficit budgétaire. Ce commerce, « c’est le moteur économique de Melilla », affirme Enrique Alcoba, qui préside la plateforme des entrepreneurs de la ville.

Pour le Maroc, la contrebande revêt une importance bien plus grande. Elle donne du travail non seulement à 20 000 femmes et hommes « mules », mais également à plusieurs dizaines de milliers de personnes dans les provinces de Tétouan et de Nador. La chambre de commerce américaine à Casablanca avait estimé, dans un rapport publié il y a une quinzaine d’années, que jusqu’à 400 000 personnes vivaient de ce trafic, un calcul qui semble aujourd’hui exagéré.

C’est à cause de ce tohu-bohu commercial que ces deux frontières sont les plus traversées, et peut-être aussi les plus chaotiques d’Afrique. Plus de 6 millions de personnes passent annuellement à pied celle de Ceuta et presque autant celle de Melilla. Entre 15 000 et 20 000 voitures en moyenne les franchissent quotidiennement, surtout pendant l’été quand les immigrés marocains en Europe rentrent chez eux en vacances. Seule la frontière entre San Diego (Californie) et Tijuana (Mexique) dépasse de loin ces chiffres. À cela il faut ajouter les 223 500 Marocains qui, en 2018, se sont vu interdire l’accès à ces deux villes par la police, car leurs papiers n’étaient pas en ordre d’après le ministère de l’intérieur espagnol.

Trafics de cannabis, blanchiment et bakchichs

La contrebande se fait pour l’essentiel en dirhams, une monnaie cotée à Ceuta et Melilla qui permet au Maroc d’épargner des devises. Elle facilite aussi le blanchiment d’une partie des 12 milliards de dollars (10,74 milliards d’euros) que génère selon l’estimation des Nations unies le trafic de résine de cannabis dont le Maroc est le premier exportateur mondial. C’est l’une des principales raisons de sa persistance dans le temps, d’après les explications fournies par de hauts responsables de la police et de la guardia civil (gendarmerie espagnole) qui ont accueilli dans les deux villes des délégations du Parlement européen.

Ce commerce « atypique » est aussi une source de revenus complémentaires pour les douaniers et policiers marocains qui travaillent sur place. Aux bakchichs qu’ils touchent des contrebandiers s’ajoute leur propre participation à ce négoce. Le rapport parlementaire marocain signalait que parmi les véhicules particuliers qui transportent aussi la contrebande à Ceuta, des centaines appartiennent à des agents de la police et de la douane. Ils ont droit, quand ils traversent la frontière, à un traitement « spécial ».

Dans la province de Nador, dont la population a rapidement crû jusqu’à dépasser les 600 000 habitants, l’arrivée d’une immigration originaire des régions de l’Oriental ou de Fès pour travailler dans la contrebande a aussi servi pour diluer son caractère rifain et donc contestataire. « Dommage, disait en privé un responsable sécuritaire marocain, que la province d’Al Hoceima, la plus rebelle de toutes celles du Rif, ne soit pas située sur la frontière de Melilla ».

Entraver le commerce terrestre avec l’Espagne

Malgré l’importance économique, voire politique, de la contrebande, le Maroc semble petit à petit s’atteler à en finir avec tout le commerce terrestre avec l’Espagne. Le 1er août 2018 Rabat fermait, sans même en informer Madrid au préalable, la douane commerciale de Melilla par où passaient des exportations légales — 47 millions d’euros en 2017 — vers le Maroc. Son ouverture datait pourtant du traité de Fès de 1866 entre l’Espagne et le Maroc, et avait été reconfirmée, à la demande de Rabat, en 1956. Le royaume enfin indépendant avait besoin d’exporter les minerais du Rif et le seul port existant dans la région était celui de Melilla relié à l’époque par le train au Maroc.

Tétanisé par la peur de l’immigration irrégulière en provenance du Maroc qui a battu un nouveau record l’année dernière, le gouvernement socialiste espagnol n’a pas protesté après avoir été mis devant le fait accompli. Les commerçants de la ville crient à l’asphyxie et sont même descendus dans la rue pour le dire. Eux qui comptaient jusqu’alors sur la hausse du commerce légal pour compenser le recul prévisible de la contrebande... Car maintenant vient, en effet, le tour de la contrebande. En janvier 2019, le ministre de l’intérieur Abdelouafi Laftit a prôné devant le Parlement « une solution globale » à ce « problème grand et complexe ». Il a reconnu qu’elle ne pourrait être mise en œuvre sans provoquer des « dommages collatéraux » parmi ceux qui en profitent. Un mois plus tard, Nabil Lajdar, le directeur des douanes, a confirmé ces propos devant les députés en évoquant surtout des arguments économiques. Selon ce dernier, à cause de la contrebande le fisc marocain perd annuellement entre 360 et 540 millions d’euros en droits de douane, un chiffre que des experts espagnols considèrent exagéré.

Pourtant, le vrai problème économique est ailleurs pour le Maroc. La contrebande a nui au développement du nord où des usines ont dû fermer face à cette concurrence déloyale et où des investissements ne se sont pas concrétisés par crainte de ce déferlement de produits bon marché venus d’Espagne. Deux mois avant que Laftit n’intervienne devant le Parlement, l’agence chargée du développement de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima (Artta) avait déjà commandé, pour 180 000 euros, une étude sur l’impact de la contrebande de Ceuta et ses alternatives. Cette reconversion économique de la région qu’envisage Rabat serait bien plus facile à faire en collaboration avec l’Espagne, mais le Maroc, qui ne reconnaît pas la souveraineté espagnole sur ces deux villes, ne veut pas en entendre parler.

Les autorités marocaines ont aussi récemment interdit l’importation de vêtements et chaussures neuves à partir de ces deux villes. À travers le poste-frontière de Farhana, entre Melilla et le Maroc, les voitures ne peuvent plus maintenant transporter des marchandises que dans leur coffre et non pas sur les sièges. On est « en plein dans les caprices, aujourd’hui les fruits secs rentrent [au Maroc], demain les tissus rentrent, après-demain non ; on est dans l’incertitude la plus totale », se plaignait José Reyes, le président du patronat de Melilla, dans une interview avec Melilla Hoy, le journal local, le dimanche 4 août. « Chaque jour il est plus difficile de traverser cette frontière, ajoutait-il. Le Maroc veut étrangler Melilla économiquement, pour qu’on jette l’éponge et que nous nous en allions tous ».

Fermetures des frontières

Les fermetures des frontières au « commerce atypique » à l’occasion des fêtes religieuses musulmane ou chrétienne ou des vacances sont aussi de plus en plus longues. À Ceuta elles dureront cet été 42 jours d’affilée, un record, pendant lesquels les « femmes mules » seront au chômage technique. Un certain nombre de véhicules continueront cependant discrètement à transbahuter des marchandises. Les dates de ces fermetures sont, en théorie, décidées d’un commun accord entre les autorités locales des deux pays, mais c’est en fait les autorités marocaines que les fixent.

Le dernier obstacle dressé par Rabat a consisté à mettre à jour une circulaire qui interdit à ses diplomates et hauts fonctionnaires de mettre les pieds dans les deux villes, même s’ils ne font que transiter pour se rendre dans la péninsule ibérique en vacances. Et dire qu’il fut un temps (1991) où le ministre de l’intérieur Driss Basri se rendait à Ceuta ! Il y a encore quelques années, des fonctionnaires de haut rang se regroupaient au sein de leur administration à Rabat pour envoyer régulièrement le chauffeur de l’un d’entre eux à Ceuta acheter des produits meilleur marché ou inexistants au Maroc. On pouvait ainsi voir une voiture avec une plaque officielle traverser la frontière remplie, jusque sur le siège avant, d’une marque de couches pour bébés très prisée au Maroc.

Au-delà des raisons économiques avancées par le Maroc, des diplomates européens qui suivent de près le Maghreb soupçonnent Rabat de chercher à ce que ces deux villes deviennent encore davantage un fardeau pour l’État espagnol — elles sont déjà largement subventionnées — dans l’espoir qu’il finira par les laisser tomber. Melilla appartient à l’Espagne depuis 1497 et Ceuta, qui était sous domination portugaise, est devenue espagnole en 1580, à une époque où le Maroc n’existait pas, selon les historiens espagnols — ce que leurs collègues marocains contestent. Autant le roi Hassan II revendiquait à chaque occasion, notamment lors de son discours du trône, la souveraineté marocaine sur ces enclaves, autant son fils Mohamed VI garde le silence depuis 2007. Il a préféré mettre l’accent sur le développement du nord de son royaume, spécialement des zones environnantes de Ceuta et Melilla, en évitant d’inviter ces deux villes à s’insérer dans le nouveau tissu économique qui émerge.

Si la classe politique à Madrid ne réagit guère, l’inquiétude monte à Ceuta, et plus encore à Melilla qui se sent plus vulnérable. L’opposition de droite est celle qui se remue le plus. Fernando Gutiérrez Díaz de Otazu, le député du Parti populaire de la ville, a encore dénoncé en août 2019 l’attitude « inamicale » du Maroc dont il se demande s’il cherche à rendre la vie « insoutenable » à sa population majoritairement musulmane, mais espagnole, d’après l’Observatorio Andalusi, un centre d’études qui dépend de la Conférence islamique d’Espagne. À Ceuta les musulmans frôlent la majorité. L’extrême droite de Vox, qui a fait un bon score électoral au printemps à Ceuta, demande sans sourciller que l’Espagne prenne des mesures de rétorsion. Son leader local à Melilla, Jesús Delgado, un médecin, exige que « plus une seule ambulance en provenance du Maroc ne puisse rentrer et que plus une seule Marocaine ne puisse accoucher » à l’hôpital public de la ville. Plus de la moitié des accouchements qui s’y pratiquent sont le fait de femmes marocaines non résidentes qui ont traversé la frontière. Une forte proportion de Marocains sont également reçus aux urgences.

La carte de l’Union douanière européenne

L’Espagne a à sa portée une parade face au Maroc, non pas pour l’empêcher d’en finir avec la contrebande — pour des raisons humanitaires c’est plus que souhaitable —, mais pour l’inciter à rouvrir la douane de Melilla et à en ouvrir une deuxième à Ceuta. Ainsi le commerce légal pourrait petit à petit remplacer celui que l’on dénomme « atypique ». Ces deux villes ne font pas partie de l’Union douanière européenne, car, pour conserver leur privilège fiscal — dont une TVA qui oscille entre 0,5 % et 10 % au maximum — elles ont voulu en être exclues quand, en 1986, l’Espagne a adhéré à ce qui allait devenir l’Union européenne. Leur frontière avec le Maroc est donc hispano-marocaine et non pas euro-marocaine.

Ceuta et Melilla pourraient demander à changer leur statut et à rentrer dans l’union douanière. Il serait alors bien plus difficile au Maroc de refuser l’ouverture d’une douane comme celle qui existait jusqu’à l’année dernière. C’est en tout cas le gouvernement espagnol qui devrait défendre cette modification auprès des institutions européennes, une tâche à priori assez facile à mener à bien. Il n’est pas certain qu’il veuille s’y atteler.

Ce n’est pas souvent que les responsables politiques espagnols se prononcent sur ce sujet. Lors d’une visite à Ceuta, en 2013, Iñigo Méndez de Vigo, à l’époque secrétaire d’État à l’Union européenne, s’est ouvertement opposé à l’inclusion de la ville à cette zone de libre-échange améliorée, invoquant des arguments économiques saugrenus. En fait, l’Espagne craint que le Maroc se fâche, car cette décision renforcerait le caractère européen des deux enclaves espagnoles. Quand on indispose le Maroc, on risque de subir ses représailles qui peuvent aller, comme ce fut le cas pendant l’été 2014, jusqu’à interrompre sa coopération avec l’Espagne en matière de sécurité, une suspension qui provoqua l’affolement à Madrid. Et dont la menace continue à faire peur.

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