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Les Arabes reprennent le chemin de Damas

Le désinvestissement américain qui s’observe au Proche-Orient conduit plusieurs capitales arabes qui avaient rompu avec la Syrie de Bachar Al-Assad sur la voie de la normalisation avec le régime. D’autant que dans la région, le diagnostic qui prévaut est qu’il restera encore longtemps en place.

Damas, 17 juillet 2021. Bachar Al-Assad arrivant à la cérémonie de prestation de serment après sa réélection controversée
Syrian presidency/Facebook

Assiste-t-on ces derniers mois à une recomposition radicale du paysage politique au Proche-Orient ? De nombreux indices donnent en tout cas à penser que des alliances qui paraissaient solides subissent avec peine la corrosion du temps et des événements. Le dossier syrien en atteste. Le régime en place, considéré comme le paria de la région depuis qu’en 2011 il s’était lancé dans une féroce répression de la contestation puis de la révolte qui s’étaient répandues dans le pays, voit en effet ses « frères » arabes réévaluer de manière positive leur positionnement à son égard.

La Syrie avait été suspendue de la Ligue arabe le 11 novembre 2011 (seuls le Liban et le Yémen s’y étaient opposés à l’époque), et elle n’a toujours pas été réintégrée au sein de ce cénacle régional, mais il en est de plus en plus question. L’Égypte du président Abdel Fattah Al-Sissi, autre régime fort d’obédience militaire, promeut cette réhabilitation depuis plusieurs années. Désormais, rares semblent être les voix qui s’opposeraient encore à ce scénario, et le retour de Damas dans la Ligue n’est sans doute plus qu’une question de mois tout au plus.

Dans le golfe Persique, plusieurs monarchies sunnites qui avaient pendant plusieurs années soutenu diverses factions de l’opposition politique ou armée ont diamétralement changé d’option. Les premiers indices ne datent pas d’hier. Chantres de la contre-révolution dans le contexte de « printemps arabes » dont les aspirations démocratiques leur inspiraient une franche hostilité, les Émirats arabes unis avaient rouvert leur ambassade dans la capitale syrienne le 27 décembre 2018 déjà, aussitôt suivis par le Bahreïn. Mais l’Arabie saoudite, poids lourd dans le Golfe, n’a pas encore voulu ou osé franchir le pas.

La Jordanie, avant-poste du rapprochement

Depuis cet été, le mouvement vers la réhabilitation de la Syrie de Bachar Al-Assad prend un nouvel essor, et c’est à travers les efforts en ce sens d’un de ses voisins arabes les plus discrets, le royaume de Jordanie, que se dessinent les progrès les plus évidents. Le roi Abdallah II a attendu la prise de fonction du président américain Joe Biden cette année pour avancer ses pions. Il est loin le temps où, comme en décembre 2011, le monarque hachémite demandait le départ d’Assad : désormais, le voilà au contraire militant pour que les États-Unis dont son régime a toujours été très proche relâchent la pression contre le potentat syrien qu’il considère à nouveau comme fréquentable.

En juillet 2021, lors de sa première visite à Joe Biden à Washington, le roi jordanien a plaidé devant le président américain pour qu’il accepte de ne pas appliquer dans un dossier important les sanctions prévues par le « Caesar Act » adopté par le Congrès en décembre 2019 et entré en vigueur en juin 2020, sous la présidence de Donald Trump. Cette loi américaine prévoit des sanctions contre les individus, entités ou sociétés qui entretiendraient des relations économiques avec Damas. En l’occurrence, la Jordanie demandait une dérogation pour mener à bien un projet régional : la fourniture régulière de gaz égyptien au Liban, dont l’économie souffre mille morts, via la Jordanie et… la Syrie. Au sortir de cette entrevue, le roi accordait une interview à CNN pour faire état de l’évolution de sa pensée : « Le régime syrien est là pour rester, a-t-il ainsi déclaré (…) il vaut mieux faire avancer le dialogue de manière coordonnée que le laisser en l’état ».

En septembre, les Jordaniens ont multiplié les contacts ministériels et sécuritaires avec les autorités syriennes et, surtout, ce 3 octobre 2021, le roi Abdallah s’est pour la première fois (officiellement du moins) entretenu par téléphone avec Bachar Al-Assad. « Le rapprochement tient de la realpolitik, où les jugements moraux n’ont pas leur place, expliquait dans Le Monde le 6 octobre╔ 2021 Oraib Al-Rantawi, directeur du Centre Al-Quds pour les études politiques à Amman. Il n’y a pas de signe d’un changement de régime en Syrie, Assad va rester au pouvoir, on doit traiter avec la Syrie, notre voisin. Il y a aussi un réajustement régional avec des changements majeurs, comme le désengagement américain d’Afghanistan. »

« Les sanctions US ne sont pas levées »

Joe Biden a accédé à la requête jordanienne de ne pas appliquer de sanctions contre la livraison de gaz égyptien au Liban à travers la Syrie. Pourtant les États-Unis n’entendent pas que leurs alliés arabes en déduisent qu’ils s’apprêtent à déclarer nul et non avenu le Caesar Act. L’administration Biden n’ignore pas que cette loi avait été adoptée par une écrasante majorité bipartisane au Congrès. « Ce que nous n’avons pas fait et que nous n’entendons pas faire, a déclaré le secrétaire d’État Antony Blinken le 6 octobre 2021, c’est exprimer un quelconque soutien aux efforts en vue d’une normalisation des relations ou d’une réhabilitation de M. Assad (…) Nous n’avons pas levé la moindre sanction contre la Syrie et restons opposés à tout soutien à la reconstruction du pays tant qu’il n’y aura pas des progrès irréversibles vers une solution politique ».

Ces professions de foi ne convainquent pas tout le monde au Proche-Orient. « L’administration Biden a déclaré qu’elle ne normaliserait pas les relations avec Assad, mais elle ne semble plus dissuader les partenaires arabes de le faire », décode pour le magazine Newsweek (13 octobre 2021) David Schenker, qui a occupé le poste de secrétaire adjoint du département d’État pour les affaires du Proche-Orient jusqu’en janvier 2021, et qui est désormais chargé de mission au Washington Institute for Near East Policy. Les sanctions du Caesar Act, si elles sont appliquées, peuvent empêcher les États arabes de reprendre des relations ‟normales”, y compris commerciales, avec la Syrie d’Assad. Mais les engagements [arabes] de plus en plus haut placés sapent l’isolement du régime Assad et ce qui reste de la politique de l’ère Trump consistant à faire pression sur le régime. Jusqu’à présent, cette politique a empêché le régime d’Assad de remporter une victoire complète. À mesure que les États arabes se rapprochent d’Assad, il sera de plus en plus difficile de maintenir les sanctions. »

Ainsi, les États-Unis cultivent l’ambiguïté. « Si l’administration Biden, écrit Anthony Samrani dans la newsletter de L’Orient-Le Jour le 21 octobre 2021, continue de réclamer le départ de Bachar Al-Assad, et assure que sa position sur le sujet ne va pas évoluer, elle ne s’est pas opposée pour autant au rapprochement entre son allié, Amman, et Damas. Washington semble considérer qu’il y a un intérêt à permettre à Damas de remettre un pied dans le giron arabe sans pour autant paver, pour le moment, la voie à son retour sur la scène internationale. »

La position américaine ambiguë ne peut empêcher de constater que la Syrie réussit donc à briser son isolement diplomatique. Signe des temps, lors de la dernière session de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2021, pas moins de dix ministres des affaires étrangères de pays arabes ont rencontré leur homologue syrien. Une première en dix ans. Et ce n’est pas tout : les gains de Damas dépassent le cadre arabe, comme le montre la réintégration annoncée à la fin du mois de septembre de la Syrie au sein du système d’échange d’informations d’Interpol, l’organisation de coopération policière internationale. Damas en avait été exclu en 2012. Ce retour s’est déroulé sans tambour ni trompette, mais il n’en demeure pas moins que sa portée dépasse la seule connotation symbolique.

Qui voulait vraiment en finir avec le régime ?

Certains diront sans doute : voilà donc un régime accusé d’innombrables crimes de guerre, depuis le bombardement massif de cibles civiles (hôpitaux, écoles, marchés, etc.) jusqu’au recours à l’arme chimique en passant par la torture systémique de dizaines de milliers de prisonniers, crimes qui ont poussé des millions de citoyens à choisir l’exil, et pourtant ce régime se dirige en toute impunité vers un retour au sein de la communauté des nations. L’indignation fait sens. Mais c’est oublier que les États-Unis, que cela soit sous la houlette de Barack Obama, de Donald Trump ou de Joe Biden, n’ont jamais cherché à abattre le régime. Les moyens militaires qu’ils ont déployés en Syrie ont été très largement consacrés à combattre le seul groupe terroriste : l’organisation de l’État islamique (OEI), dont les actions sanglantes ont tétanisé tous les locataires de la Maison Blanche, comme, d’ailleurs — et ne l’oublions pas — les responsables européens. Personne ne pouvait raisonnablement imaginer que l’imposition de sanctions, fussent-elles drastiques, allaient venir à bout du régime en place à Damas, d’autant que Bachar Al-Assad et les siens n’ont jamais cessé de bénéficier du soutien ferme, concret et efficace de la Russie et de l’Iran.

Dès lors qu’en outre les États-Unis cachent de plus en plus difficilement leur volonté de se désengager du Proche-Orient pour faire face à d’autres défis comme, au premier chef, celui que leur imposent les ambitions géostratégiques agressives prêtées à la Chine, il n’en fallait pas plus pour qu’une partie des États arabes commencent à procéder à une réévaluation en profondeur de leurs options et de leurs alliances.

Les buts de chaque capitale arabe de la région ne se ressemblent pas toujours. Si Amman essaie de renouer avec Damas pour engranger des gains économiques et commerciaux tout en cherchant à obtenir que les groupes pro-iraniens actifs en Syrie s’éloignent de sa frontière, Le Caire et Abou Dhabi voient sans doute plutôt le retour de la Syrie dans le giron arabe comme un renforcement de l’axe de la contre-révolution après l’épisode des « printemps arabes » de funeste mémoire pour eux. Quant à la famille régnante saoudienne, qui doit composer avec une opinion publique très remontée par sa propre presse contre le régime de Damas, elle a certainement approuvé l’attitude d’Abou Dhabi et de Manama. Les contacts à haut niveau entre Riyad et Damas ont d’ailleurs été renoués.

Les calculs savants de Riyad

Les Saoudiens, comme plusieurs régimes sunnites, étaient intervenus en Syrie après le début de la rébellion en raison de l’alliance entre le régime et l’Iran considéré comme l’ennemi no. 1. Depuis quelque temps, l’idée — le vœu pieux ? — qu’une réintégration de la Syrie d’Assad au sein de la famille arabe pourrait éloigner ce pays de son mentor iranien fait cependant son chemin1.

À Riyad, le comportement de l’allié américain qui déjà sous Trump n’avait pas cru bon de punir l’Iran pour des attaques contre les installations pétrolières est perçu avec une méfiance croissante. Le Congrès n’est par ailleurs pas près de pardonner à « MBS », Mohamed Ben Salman, le prince héritier de facto aux affaires, l’assassinat atroce du journaliste Jamal Khashoggi le 2 octobre 2018 dans le consulat saoudien d’Istanbul. Ces éléments conjugués ont convaincu MBS de ne pas exclure l’impensable : une réconciliation avec Téhéran. Des contacts en ce sens se sont multipliés en 2021 — un comportement évidemment peu apprécié par Israël2.

Dans cet échiquier proche-oriental des plus complexes, où « l’Oncle Sam » prend peu à peu ses distances, où Bachar Al-Assad n’est plus persona non grata et où les alliances se voient réévaluées en temps réel, le Russe Vladimir Poutine compte les points avec satisfaction. Le maître du Kremlin est devenu en quelques années un acteur incontournable, grâce à son intervention militaire décisive aux côtés du régime syrien à partir de septembre 2015. La Turquie de Recep Tayyip Erdoğan l’avait compris la première, qui avait pris langue avec Moscou dès 2017 afin de défendre ses intérêts dans le nord de la Syrie au détriment de Kurdes dont elle considère l’autonomie de fait comme un péril national potentiel. La tension dans les provinces septentrionales de Syrie, où les troupes turques ont pris pied ces dernières années, n’en demeure pas moins importante, surtout dans la région d’Idlib, dernier bastion de la rébellion armée dominée par des djihadistes. L’entente Poutine-Erdoğan subit en ce moment dans cette zone un test de fiabilité bien incertain.

Quant à l’Union européenne (UE), elle n’a pas joué un rôle en vue dans le dossier syrien jusqu’ici. Elle refuse de participer à un effort de reconstruction tant qu’une transition politique crédible n’est pas engagée. De même, il ne saurait être question pour elle de retour des réfugiés tant que les conditions de sécurité ne sont pas réunies. Le 27 mai 2021, le Conseil européen des ministres a prorogé d’une année supplémentaire, jusqu’au 1er juin 2022, les mesures restrictives prises contre le régime syrien, « compte tenu de la répression qui continue d’être exercée à l’encontre de la population civile dans ce pays ». Ces mesures : un embargo pétrolier, des restrictions concernant les exportations d’équipements et de technologies susceptibles d’être utilisés à des fins de répression interne, ainsi que le gel des avoirs pour près de 300 personnes et quelque 70 entités avaient été prises dès 2011. Unis sur ce dossier, les pays de l’UE se disent « déterminés à trouver au conflit en Syrie une solution politique durable et crédible », une attitude qui cache mal leur impuissance.

Pourtant, dans son palais sur le mont Qassioun qui domine Damas, Bachar Al-Assad peut respirer. Le plus dur est fait, à ses yeux. Il règne, certes sur un pays (en fait, les deux tiers du territoire) en faillite, partiellement en ruines, et il est devenu dépendant de ses alliés russes et iraniens. Mais il a survécu, tout comme son régime. Et le monde arabe, dont ces faux frères qui ont failli contribuer à l’abattre, reprend maintenant le chemin de Damas.

1Michael Young, « Pivoting Away From America », Carnegie Middle East Center, 4 octobre 2021.

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