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France-Algérie, deux siècles d’histoire

Les ratonnades, une histoire du racisme colonial

Parmi les nombreuses manifestations de la violence coloniale en Algérie, il y a celles, assez méconnues, des « ratonnades ». Ce terme raciste rappelle une réalité propre au colonialisme de peuplement. Il éclaire, par la logique démographique dont il procède, certaines dynamiques encore à l’œuvre dans la société française d’aujourd’hui.

Le 31 décembre 1956, s’ils ont ouvert leur quotidien du soir avant de réveillonner, les lecteurs du Monde ont pu découvrir un récit glaçant de violences commises deux jours plus tôt, le samedi 29 décembre 1956, entre 14 et 20 h, dans une Alger pluvieuse où la nuit tombait alors assez tôt.

Tout avait commencé par un rassemblement au domicile d’un défunt porté en terre ce jour-là — Amédée Froger, haute figure de l’Algérie française. Des participants avaient manifesté devant le consulat des États-Unis tout proche — les États-Unis étaient honnis pour leur position compréhensive envers les mouvements indépendantistes, en Algérie ou ailleurs. De la foule sont partis des « cris hostiles » visant le chef du gouvernement Guy Mollet, Robert Lacoste, le ministre résident qui incarnait alors le pouvoir parisien sur place, Jacques Chevallier, le maire d’Alger réputé « libéral », car ouvert au dialogue avec les élus algériens de sa municipalité, ou encore Ahmed Ben Bella, l’un des dirigeants du Front de libération nationale (FLN) emprisonné en France.

« Des hommes et des femmes s’acharnèrent sur le cadavre »

Après l’office religieux, célébré dans une église elle aussi située tout près, les officiels ont été conspués, bousculés et des milliers de personnes ont choisi de suivre le fourgon mortuaire à pied jusqu’au cimetière Saint-Eugène, à l’autre bout de la ville. Au début de ce trajet d’environ 5 km, raconte le journaliste du Monde, « quelques dizaines de jeunes gens commencèrent à pourchasser les Arabes dans les tramways et les trolleybus ». Puis,

vers 16 heures, place du Gouvernement, se produisirent les incidents les plus graves. Les manifestants détruisirent de fond en comble baraques en plein air, échoppes et magasins musulmans. Les musulmans fuyaient en tous sens. Une « 203 » montée par quatre d’entre eux fut prise dans la foule. Des coups de revolver claquèrent. Le chauffeur fut tué, un des voyageurs blessé, et les autres ne durent leur salut qu’à la protection des militaires, placés en cordon devant la place du Gouvernement, où stationnaient plusieurs automitrailleuses. Non loin de là, une camionnette fut renversée, tandis que de petits groupes se répandaient dans les ruelles et brisaient les devantures des magasins. Devant le Majestic, deux coups de revolver claquèrent à nouveau, suivis de plusieurs autres. Ils avaient été tirés par des manifestants contre un musulman qui, dit-on, avait eu un geste obscène à l’adresse de la foule. Après une véritable chasse à l’homme, celui-ci fut abattu de plusieurs rafales de mitraillettes près du collège Lazerges. Des hommes et des femmes s’acharnèrent sur le cadavre. Un autre musulman fut grièvement blessé à coups de poings et de pieds. Un Européen au faciès arabe fut molesté malgré ses protestations.

Après l’inhumation rapide du défunt, « c’est sous une pluie torrentielle que la foule prit le chemin du retour », un chemin au long duquel les violences ont repris. Le journaliste en fait un récit qui demeure l’un des plus utiles pour donner un aperçu rapide et juste de ce qu’elles ont été, des gestes commis, du degré qu’elles ont atteint — jusqu’à la mort infligée par balle.

Une pratique consubstantielle au colonialisme de peuplement

Les contemporains ont parlé de ces violences comme des « ratonnades ». Le terme en exprime parfaitement la dimension raciste, précisément parce qu’il contient l’odieuse insulte animalisant ceux qui étaient alors appelés, outre « musulmans », « Nord-Africains ». Le mot « ratonnade » ne sert pas qu’à dire cette dimension raciste, cependant : il la dénonce aussi, historiquement. En 1962, l’éditeur François Maspero a publié un ouvrage documentant la répression du 17 octobre précédent, à Paris, sous ce titre : Ratonnades à Paris1. Ni lui ni les auteurs du livre (les Péju, un couple d’anciens résistants engagés dans l’anticolonialisme) n’ont justifié l’emploi de ce mot potentiellement choquant. La dénonciation du racisme consubstantielle au terme devait leur être évidente. C’est dans cette veine qu’il est possible de s’en ressaisir comme historienne, plus d’un demi-siècle après.

L’enquête menée sur ces ratonnades, des années durant, dans les archives sans exclure d’autres sources (iconographiques en particulier) est sans appel. Pour comprendre ces violences, il faut revenir à la structure sociale de l’Algérie coloniale : une colonie de peuplement ne pouvant tenir que par la ségrégation. Au début de la recherche, rien n’était à exclure, ni l’effet psychologique des attentats indépendantistes alors commis en nombre à Alger, ni une manipulation de groupuscules d’extrême droite, très actifs alors parmi les Français d’Algérie.

En effet, Amédée Froger, le défunt porté en terre ce samedi 29 décembre 1956 avait été tué la veille à coups de revolver alors qu’il sortait de son immeuble, au 108 de la rue Michelet. Il incarnait la colonisation de multiples façons : économiquement, car après avoir géré un domaine agricole de Boufarik, il travaillait à la commercialisation des engrais de la compagnie des phosphates de Constantine ; politiquement, car il cumulait les mandats locaux (maire de Boufarik, conseiller général, élu à l’Assemblée algérienne) et représentait si bien les édiles de la colonie qu’il était appelé « le président des maires ». En 1956, il a été l’un des leaders des mobilisations contre le pouvoir parisien. Les gouvernements étaient accusés de ne pas en faire assez pour sauver l’Algérie française, soupçonnés de vouloir la réformer au risque de la conduire à sa perte. Il leur était demandé notamment d’exécuter les condamnés à mort indépendantistes.

Ces mobilisations ont largement dépassé la seule date du 6 février 1956, célèbre dans l’histoire politique de la France : ce jour-là, les Français d’Alger ont massivement et violemment protesté contre la venue de Guy Mollet, le chef du gouvernement tout juste formé. Appelée « la journée des tomates » en raison des projectiles divers lancés sur Mollet et dont les tomates sont restées le symbole, cette journée n’est que l’acmé d’un mouvement de protestation et de revendication s’étalant sur plusieurs mois.

Une logique démographique et spatiale

Les ratonnades, cependant, n’ont pas explosé spontanément après l’attentat, sous le coup de l’émotion, au fur et à mesure que la nouvelle de l’assassinat se répandait dans la ville. Si l’effet des attentats a joué, il n’est pas le facteur crucial du déclenchement des violences racistes visant les « musulmans » d’Alger. Les groupuscules d’extrême droite, quant à eux, étaient connus de la police. Les renseignements généraux les surveillaient de près pour déjouer leurs complots contre le pouvoir. Le soutien qu’étaient susceptibles de leur apporter nombre de Français d’Alger les rendait particulièrement dangereux. Ces groupuscules, en outre, commettaient eux aussi des attentats, mais sans disposer de moyens d’action équivalents à ceux du FLN. Néanmoins, l’Organisation de résistance de l’Afrique française (ORAF) a frappé en pleine Casbah, rue de Thèbes, en 1956, faisant de 15 à 60 morts selon les sources.

Le jour des obsèques, toutefois, ces groupuscules n’étaient pas à la manœuvre. Les sources policières n’identifient pas leurs membres parmi les auteurs des ratonnades. Les militants de l’extrême droite algéroise n’ont pas provoqué les violences en vue de semer le désordre et de mettre les autorités en difficulté — en dépit de ce que Philippe Castille, l’un des chefs de l’ORAF, a prétendu plus tard2. L’envie de le faire ne leur manquait pas, mais ils n’étaient pas prêts, tout simplement. L’attentat contre Froger, suivi de ses obsèques le lendemain, les a pris de court. Ils n’ont pas eu le temps de s’organiser.

Les auteurs des ratonnades sont décrits dans les sources comme agissant en petits groupes. Il s’agirait de jeunes, quasi exclusivement des hommes. Ils sont souvent qualifiés d’étudiants. Avec les associations d’anciens combattants et celle des élus, en particulier celles des maires que Froger dirigeait, les organisations étudiantes ont été à la pointe des mobilisations pendant l’année 1956 ; des mobilisations suivies en masse, qu’il s’agisse de grèves, de manifestations et de rassemblements.

C’est la société des Français d’Alger qu’il faut sonder pour comprendre les ratonnades. Celles-ci procèdent d’une double logique : démographique et spatiale. L’Algérie française, en effet, compte en 1954 environ un million de Français dits « européens » et 8 millions d’Algériens dits « musulmans ». Il est évident, dans ces conditions, que l’Algérie française ne pouvait exister sans une infériorisation ni une discrimination constantes des Algériens. Pour cette raison, cette société s’est organisée selon une logique ségrégative. En politique, la ségrégation est institutionnalisée : toutes les élections sont organisées en deux collèges, assurant la majorité aux Français pleinement citoyens sur les Français dits « musulmans ». Chaque groupe correspond à un collège d’électeurs et le premier bénéficie d’une représentation disproportionnée. Ainsi l’Assemblée algérienne compte 120 membres, 60 pour chaque collège.

À Alger, la tension démographique est d’autant plus vive que longtemps, les Européens ont été les plus nombreux. Depuis l’entre-deux-guerres et plus encore depuis 1945, l’exode rural a remis en cause leur domination. L’enjeu est alors, pour cette minorité coloniale sur la défensive, de préserver sa suprématie, et ce en particulier dans les espaces de la ville où elle règne. Les analyses contemporaines de l’espace urbain font toutes le constat d’une ségrégation subtile. Il n’existe pas de coupure franche entre des secteurs européens et des secteurs musulmans, sauf exception : d’un côté, le centre-ville qui est à dominante européenne avec ses fonctions administratives, culturelles et commerciales, Bab El-Oued qui est un quartier populaire de tonalité plutôt espagnole ; de l’autre, la Casbah en tant que vieille ville musulmane et les bidonvilles nés de l’exode rural. Pour le reste, le géographe Jean Pelletier, qui a travaillé sur le recensement de l’année 1954, a légué une formule fameuse et significative : Alger est un « habitat d’arlequin »3. Européens et musulmans s’y côtoieraient.

Néanmoins, la ségrégation s’impose dans les rues ou les immeubles, dans un contexte où le social et le racial se superposent. La répartition des catégories socioprofessionnelles est à cet égard fondamentale. Pelletier calcule ainsi que la population musulmane compte 69 % de manœuvres, ouvriers ou chômeurs et 11 % de « petits commerçants », tandis que la « haute bourgeoisie » n’est qu’« une infime minorité ». Au contraire, les Européens comptent 1 % de manœuvres, 58 % de couches intermédiaires (employés de bureau, fonctionnaires, professions libérales), tandis que « les situations sociales assez élevées sont répandues, surtout par comparaison avec la population musulmane ».

Le samedi 29 décembre 1956, le trajet du cortège funèbre d’Amédée Froger traverse les espaces les plus aisés ; il longe les édifices les plus prestigieux abritant les autorités (comme la préfecture et le nouvel hôtel de ville) avant de passer en contrebas de la Casbah et de Bab El-Oued. Les ratonnades en chassent à proprement parler les musulmans qui s’y trouvent. C’est bien la tension structurant la société coloniale algérienne qui joue dans les ratonnades : elles sont le fait d’une minorité coloniale cherchant à maintenir la majorité algérienne dans la sujétion, par la violence. Si elle éclaire ainsi la dynamique fondamentale de l’Algérie française, cette histoire n’est pas moins significative au présent.

Non seulement la catégorie « musulmans », catégorie pratique du racisme et de la discrimination en Algérie coloniale est redevenue opérante dans la société française actuelle, mais comment ne pas voir également dans cette histoire l’une des clés de compréhension du succès de l’idée du « Grand Remplacement » ? En quoi le souvenir de la société coloniale algérienne et de sa minorité européenne sur la défensive ne joue-t-il pas ? Il y aurait là matière à d’autres développements. Pour l’heure, poser la question et rappeler cette histoire est lourd d’enjeux citoyens.

Photo d’illustration : Alger, 12 décembre 1956. Des manifestants renversent la voiture d’un « musulman », à la suite des funérailles d’Amédée FrogerAFP

POUR ALLER PLUS LOIN

➞ Claudine Descloitres, Robert Descloitres, Jean-Claude Reverdy, L’Algérie des Bidonvilles, Mouton, Paris, 1961
➞ Jean Pelletier, Alger 1955. Essai d’une géographie sociale, présentation actualisée et commentée par Rachid Sidi Boumedine, APIC éditions, Alger, 2015
➞ Sylvie Thénault, Les ratonnades d’Alger, 1956. Une histoire de racisme colonial, Seuil, Paris, 2022

1L’ouvrage a été réédité par La Découverte en 2000.

2Voir la démonstration détaillée dans le chapitre 11 de mon ouvrage Les ratonnades d’Alger, 1956. Une histoire de racisme colonial, Paris, Seuil, 2022.

3Jean Pelletier, Alger 1955. Essai d’une géographie sociale, présentation actualisée et commentée par Rachid Sidi Boumedine, Alger, APIC éditions, 2015.

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