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La Libye prise en otage par la France et l’Italie

Amendements des accords de Skhirat de 2015, conférence nationale, référendum constitutionnel dans les douze mois puis élections générales : en septembre 2017, Ghassan Salamé, l’émissaire de l’ONU en Libye présentait son plan d’action pour redonner un « avenir » aux Libyens. Plus d’un an après, Skhirat est au point mort, les conclusions de la conférence nationale sont encore attendues, aucune date n’a été arrêtée pour le référendum et les élections restent en suspens.

25 juillet 2017. — Rencontre de La Celle-Saint-Cloud. De g. à dr. Faez Sarraj, Emmanuel Macron, Khalifa Haftar.
diplomatie.gouv.fr

Le seul sujet ayant véritablement avancé est celui de la conférence nationale dont l’objectif, fixé par les Nations unies, est d’inclure toutes les composantes de la société libyenne, y compris les partisans de l’ancien régime jusqu’ici marginalisés. Organisée par le Centre pour le dialogue humanitaire (HD) — dont Ghassan Salamé a été membre du bureau —, elle a pris la forme de quelques 70 réunions qui ont eu lieu, au printemps 2018, dans différentes villes libyennes. L’initiative a suscité un certain intérêt, voire des espoirs. Ainsi, Hafedh Ben Sassi, maire de la cité amazighe de Zouara (près de la frontière tunisienne) qui accueillait le 5 avril l’une des deux premières réunions, se réjouissait : « C’est la première fois que l’ONU donne l’occasion au peuple de s’exprimer. D’habitude, les négociations n’ont lieu qu’avec les politiciens. Nous n’avions pas pu participer à Skhirat, par exemple. » Néanmoins, des participants regrettaient que les thèmes présélectionnés se focalisent davantage sur les enjeux constitutionnels que sur une réconciliation, même si celle-ci était évoquée, à l’impact immédiat sur la vie quotidienne. « Je ne peux pas aller n’importe où dans mon pays. Il me faut un ou deux jours pour aller à Tripoli1 à cause des risques d’enlèvement sur la route principale. Je préférerais que l’on règle ces problèmes avant de parler de constitution et de cadre législatif », se plaignait alors Badis Jerafa, un ancien révolutionnaire qui a perdu sa jambe en 2011.

Une synthèse rassemblant les conclusions de la conférence nationale était annoncée pour cet été ; elle devrait être publiée dans les prochaines semaines. Elle sera ensuite présentée lors d’un grand événement, probablement à Tripoli, d’ici la fin de l’année. Mais ses conclusions auront-elles l’impact que Ghassan Salamé espérait il y a un an ? Rien n’est moins sûr.

L’unilatéralisme de Paris

Car entre temps, les actions unilatérales des États ont largement parasité les perspectives de stabilisation de la Libye. Médiatiquement, c’est la France qui a tenu le haut du pavé. Le 25 juillet 2017 à La Celle-Saint-Cloud, près de Paris, en réunissant sur une même photo Faez Sarraj, premier ministre du gouvernement d’union nationale (GUN), basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale, et Khalifa Haftar, chef du bras armé du gouvernement non reconnu de Beida (est), Emmanuel Macron réduit le cas libyen à un combat entre « les deux hommes forts du pays », selon l’expression consacrée. Un affrontement truqué d’avance, la faute à un arbitre partial.

La France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, a toujours signé les déclarations de l’ONU affirmant que le GUN était le seul organe légitime. Mais, dans le même temps, l’armée tricolore envoyait des forces spéciales à Benghazi pour appuyer l’opération militaire de Haftar. Considéré par les conseillers de l’Élysée comme le seul homme capable de tenir le pays, le septuagénaire pouvait compter sur le soutien de la France en vue d’une élection présidentielle fortement poussée par le pays européen. « Barkhane2 nous coûte extrêmement cher. Le seul moyen de mettre fin à cette opération, c’est de parvenir à la stabilité de la Libye. Et, pour ça, l’exécutif a fait le choix de Haftar », révèle un ancien conseiller du ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

Rome aux côtés des milices tripolitaines

On rencontre un même cynisme et une même diplomatie parallèle chez les Italiens, mais dans un but opposé : celui de raffermir les milices tripolitaines. Pour Rome, la priorité n’est pas de juguler les cellules djihadistes au Sahara, mais de mettre fin au flux migratoire sur ses côtes. En 2016, 181 000 migrants ont débarqué sur le littoral italien. Le gouvernement, avec le soutien tacite de l’Union européenne (UE), a décidé de négocier directement avec les milices responsables du trafic pour baisser ce nombre. La brigade Al-Ammu à Sabratha se félicitait ainsi publiquement, en 2017, d’avoir reçu de l’argent de l’Italie pour arrêter son « commerce ». Une stratégie de négociation directe facilitée par la présence continue à Tripoli de diplomates. Contrairement à la plupart des chancelleries occidentales, qui ont quitté le pays en 2014, l’Italie a rouvert son ambassade dès janvier 2017. Ce n’est donc pas une surprise de retrouver la péninsule, lors des derniers affrontements dans la capitale libyenne fin août, du côté du « Cartel des 4 ». Ce dernier regroupe les principales milices tripolitaines, qui font office de bras armé au gouvernement de Faez Sarraj. Elles étaient opposées à la 7e Brigade de Tarhuna qui contestait leur mainmise sur les institutions étatiques.

Dans cette bataille diplomatique entre la France penchant vers la Cyrénaïque (région est de la Libye) de Haftar, et l’Italie concentrée sur la Tripolitaine à l’ouest, c’est cette dernière qui a pris l’avantage pour le moment. En septembre, lors d’une réunion sur la Libye en marge de l’assemblée générale de l’ONU, la France a convenu que la tenue d’élections le 10 décembre annoncée le 29 mai 2018 après une nouvelle rencontre entre Haftar et Sarraj à Paris était prématurée. Si les élections sont toujours d’actualité dans les discours, la disparition d’un calendrier fait aveu de défaite. « La France n’a pas réussi à convaincre les autres pays de l’intérêt des élections », analyse Jalel Harchaoui, doctorant à l’université Paris VIII, spécialiste de la Libye.

L’affrontement fratricide a, en tout cas, marqué l’échec de l’UE, alors en position d’être le principal médiateur. « Les États-Unis ont assisté au sommet du 29 mai. Cela les a réveillés. Le Royaume-Uni et l’Italie, qui s’opposaient à des élections aussi rapides, les ont appelés pour leur demander d’agir », poursuit le chercheur. Une redistribution des cartes renforcée par la nomination de l’Américaine Stephanie Williams au poste d’adjointe de Ghassan Salamé. Il fait peu de doutes pour les observateurs que l’arrivée de cette ancienne chargée d’affaires à l’ambassade américaine à Tripoli est une preuve du retour, en coulisse du moins, du secrétariat d’État dans les affaires libyennes. Pour l’Oncle Sam, la priorité n’est pas de savoir qui mettre à la tête de la Libye, ni la question migratoire, mais celle de surveiller les agissements de son remuant partenaire, les Émirats arabes unis (EAU). Ces derniers, conduits par le prince héritier Mohamed Ben Zayed (MBZ) mènent une politique offensive qui pourrait provoquer la division définitive de la Libye.

Les visées des Emirats arabes unis

Dans leur vision globale du « tout sauf les Frères musulmans », les EAU portent à bout de bras l’Armée nationale arabe libyenne (LNA) de Khalifa Haftar, adversaire déterminé du parti Adala wa bina (Justice et construction) proche de la Confrérie, dont l’influence s’exerce notamment dans la ville révolutionnaire de Misrata. À l’ouest justement, c’est la realpolitik économique qui dicte les alliances. Les Émirats lorgnent sur le complexe gazier de Mellitah, à 100 km de Tripoli, géré par le géant italien ENI. Malgré ses réserves, le pays dépend du gaz du Qatar. Trouver un débouché est donc une priorité absolue depuis le blocus de ce dernier. Selon une source diplomatique, les EAU ont apporté leur soutien à la 7e Brigade de Tarhuna contre Tripoli pour indirectement affaiblir l’Italie dans la région. Tant pis si le chef de la milice, Al-Kani a, par ailleurs, obtenu l’appui de la force de Salah Badi, figure misratie et proche de la mouvance Frères musulmans. « Il est difficile de dire ce que veulent les Émirats arabes unis précisément, mais ils jouent un rôle très important sur le terrain avec une capacité d’interférence non négligeable », assure Tarak Megerisi, spécialiste de la Libye au sein du think tank Conseil européen sur les relations internationales.

Corollaire à cette montée en puissance des EAU, la Turquie et le Qatar se recroquevillent. Ces deux acteurs incontournables en Tripolitaine jusqu’à l’arrivée de Faez Sarraj en 2016 grâce notamment à leurs liens avec les Frères musulmans et la coalition Fajr Libya (qui a tenu la capitale de 2014 à 2016), ont perdu de l’influence. Ils semblent avoir disparu de la scène politique pour se concentrer sur l’économie. Ainsi les sociétés turques travaillent, en Tripolitaine, dans tous les secteurs. Les Russes misent également sur l’économie dans l’ouest libyen. Les hommes d’affaires tchétchènes sont en contact régulier avec les businessmen de Misrata alors que Moscou a pris l’habitude de dérouler le tapis rouge à Khalifa Haftar.

Difficile d’imaginer, dans ce puzzle désordonné, un médiateur qui réussisse à emboîter les pièces. L’Italie va lancer, en novembre, un énième round de pourparlers en Sicile. « On ne sait toujours pas qui sera présent, ni en quoi consistera cette réunion », s’inquiète un diplomate. De quoi désespérer un peu plus les observateurs : « Toute tentative de stabilisation de la Libye est de toute façon ridicule tant qu’il y aura des initiatives directes », juge Jalel Harchaoui.

1Tripoli est à 119 km à l’est de Zouara.

2Déploiement militaire au Sahel visant à lutter contre les groupes terroristes.

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