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Périlleux jeu d’équilibre de la France en Algérie

Ni ingérence ni indifférence, c’est la position française vis-à-vis de la situation en Algérie telle que l’a exprimée le premier ministre Édouard Philippe. Une posture qui s’inscrit dans une continuité reflétant la prudence de l’ancienne puissance coloniale à l’égard d’un régime très sensible aux questions de souveraineté et toujours prompt à instrumentaliser le nationalisme sourcilleux de la population.

Manifestation place de la République à Paris, 3 mars 2019.

« Avec l’Algérie, il n’y a que des coups à prendre. Des mauvais coups. Alors on fait profil bas en suivant l’évolution sur le terrain ». Cette affirmation est celle d’un diplomate français sollicité pour un commentaire à propos de la position de Paris vis-à-vis de la situation algérienne depuis que des centaines de milliers de manifestants protestent ces dernières semaines contre un éventuel cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Le propos trahit la prudence habituelle avec laquelle les officiels français s’expriment à propos d’un pays qui fut jusqu’à son indépendance en juillet 1962 partie intégrale du territoire français. En effet, l’histoire coloniale et ses drames sont toujours présents en toile de fond des relations bilatérales, quand ils ne tiennent pas le devant de la scène à l’occasion d’une polémique mémorielle comme celle qui opposa les deux pays au milieu des années 2000. Cela concernait alors un article d’un projet de loi français stipulant que « les programmes scolaires [français] reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. » La France fut alors accusée de vouloir réhabiliter l’Organisation armée secrète (OAS), de chercher à prendre une revanche sur l’indépendance algérienne ou d’humilier la mémoire des « martyrs de la Révolution ». Pour calmer le jeu, l’article en question fut abrogé après l’intervention personnelle du président Jacques Chirac, mais il n’est pas rare que la polémique renaisse et exacerbe les passions des deux côtés de la Méditerranée.

Ces accusations sont reprises même quand le passé n’est pas concerné. À la moindre critique formulée par la France, les officiels algériens font référence à la période coloniale et dénoncent une forme inacceptable d’ingérence. Ce fut le cas en janvier 1992, après que l’armée algérienne eut annulé le processus électoral ayant conduit à la victoire de l’ex-Front islamique du salut (FIS). À l’époque, le président François Mitterrand s’était officiellement étonné d’un « acte anormal ». Pour le pouvoir algérien, ce fut une occasion idéale de mobiliser l’opinion publique au nom de la souveraineté nationale. Le dirigeant français ne pouvait ignorer la tempête que ses propos allaient provoquer, lui qui s’était bien gardé de prendre la parole publiquement après les émeutes d’octobre 1988 réprimées dans le sang par l’armée algérienne. En Algérie, nombreux sont donc ceux qui affirment que les déclarations de Mitterrand en janvier 1992 visaient en réalité à donner aux militaires des moyens de faire diversion et de mobiliser l’opinion publique, le président français n’étant pas opposé à ce qui fut un véritable coup d’État pour empêcher les islamistes d’accéder au pouvoir.

Ni ingérence, ni indifférence

Quoi qu’il en soit, les accusations d’ingérence furent de nouveau brandies par les autorités d’Alger en février 1995, après que la France eut été plutôt favorable à l’initiative de paix proposée par l’opposition algérienne à Rome, Paris allant même jusqu’à suggérer l’organisation d’une conférence sur l’Algérie sous l’égide de l’Union européenne (UE). « Immixtion inacceptable », « position revancharde », « relent de passé colonial », « complot impérialiste » : autant d’expressions déjà employées par Alger en 1993 quand Alain Juppé, ministre des affaires étrangères dans le gouvernement de cohabitation, estimait que le statu quo n’était plus tenable en Algérie en raison du déferlement de violence notamment contre les populations civiles.

Ce bref rappel historique explique pourquoi Paris évite actuellement d’emboîter le pas aux États-Unis ou à l’UE, attentifs au droit des Algériens de manifester pour les premiers et au respect de la liberté d’expression pour la seconde. Mercredi 6 mars, interrogé par la télévision BFMTV, le premier ministre Édouard Philippe déclarait ainsi que l’Algérie « est un pays souverain » et que « c’est aux Algériens qu’il revient de prendre les décisions sur leur avenir ». Et d’ajouter qu’il n’y avait « aucune indifférence » ni « aucune ingérence » de la part de Paris. De quoi contenter le pouvoir algérien qui, lui aussi, use beaucoup de cette formule. Pas d’ingérence, certes, mais pas d’indifférence non plus, Paris n’ayant pas le droit non plus de tourner le dos à l’Algérie, en se rapprochant un peu trop, par exemple, du rival marocain…

La prudence française ne s’explique pas uniquement par la volonté d’éviter de raviver les vieilles blessures du passé. L’importance de la communauté algérienne en France — une fourchette basse l’évalue à 800 000 personnes sans compter les binationaux — est un facteur qui pèse dans l’attitude de Paris. Certes, pour l’heure, la diaspora semble partager la même opposition unanime à l’égard d’un cinquième mandat et elle l’exprime, elle aussi, de manière pacifique. Les manifestations contre une réélection d’Abdelaziz Bouteflika et, de façon générale, contre le régime ont rassemblé plusieurs milliers de personnes place de la République à Paris, contre quelques dizaines de pro-régime. Pas de heurts donc, mais Paris garde en tête l’hypothèse d’une dégradation possible de la situation en Algérie, ce qui ne manquera pas d’avoir des répercussions sur le territoire français. Dans ce genre de situation, la priorité est donc de ne pas prendre parti et de ménager la chèvre et le chou même si Paris envoie tout de même quelques messages destinés à ménager le pouvoir algérien. Ainsi, le 6 mars, Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères a défendu la nécessité de « laisser le processus électoral se dérouler en Algérie » qualifiée de « pays souverain » dont la stabilité est « essentielle ». À moyen terme, et selon l’évolution de la situation, il n’est pas dit que la répétition de pareils propos laisse de marbre la communauté algérienne.

Coopération anti-terroriste

Pour Paris, il est aussi essentiel de ne pas s’aliéner le pouvoir algérien dont les services de sécurité sont d’une aide précieuse dans la lutte contre les réseaux djihadistes en Europe. Cette coopération n’est pas nouvelle et remonte aux années 1980. Les autorités françaises n’ignorent pas non plus la capacité de manipulation de ces mêmes services. Que la France donne l’impression de pencher pour l’opposition au régime et elle pourrait être immédiatement « punie » sur son propre territoire. Le souvenir des années 1990 et des forts soupçons d’implication des « services » dans les attentats perpétrés en France est un élément qui pèse beaucoup dans la prudence des autorités françaises à l’égard du régime algérien. La France a aussi besoin de l’Algérie pour que son intervention militaire au Mali se poursuive dans les meilleures conditions, ne serait-ce qu’avoir la possibilité d’emprunter l’espace aérien algérien.

Enfin, l’aspect économique est tout sauf négligeable. La France est le second partenaire économique de l’Algérie derrière la Chine. Les grandes entreprises du CAC 40 sont présentes pour la plupart sur le marché algérien, lequel est aussi un important débouché pour plusieurs milliers de PME françaises (biens d’équipements, produits alimentaires…). Autant de raisons de ne pas se fâcher avec les dirigeants algériens, mais l’histoire s’accélère et il sera très difficile pour Paris de continuer à privilégier l’esquive.

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