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Éditorial

Qui sauvera le Liban de la faillite ?

Alors que le Liban fête l’anniversaire de son indépendance et que la population se mobilise contre « le système », le pays est au bord de l’asphyxie financière et économique.

Otobre 2019. — Manifestation devant la Banque centrale du Liban
Oussama Obeid

Descendu dans la rue de tous les coins du pays depuis plus d’un mois, le peuple libanais à l’histoire fascinante mais troublée peut se targuer d’avoir enfin découvert un sentiment national qui lui manquait depuis son indépendance célébrée vendredi 22 novembre. Mais cette renaissance est assombrie par une situation financière et économique au bord du précipice et menacée par une classe politique incapable minée par la corruption et qui monopolise le pouvoir.

« Les titres de la dette libanaise font une incursion en territoire vénézuélien », a écrit cette semaine avec un humour macabre la très sérieuse agence Bloomberg dans une note. Notons que ce pays d’Amérique centrale traversé par une triple crise politique, économique et sociale bien que riche en pétrole — ce qui n’est pas le cas du Liban — est à l’agonie. Le même sort attend-il le pays du Cèdre, autrefois « pays de cocagne », mais qui fait face à une gouvernance irresponsable ?

On croit rêver. « Le fait que les titres de la dette souveraine libellés en dollars affichent des rendements à trois chiffres est un phénomène rare », souligne Bloomberg qui précise que « les taux servis sur 1,2 milliard d’obligations venant à échéance en mars prochain ont bondi de 28 % cette semaine pour atteindre 105 % », après les protestations massives de la rue contre la politique du gouvernement commencées il y a cinq semaines. Résultat, la démission du premier ministre Saad Hariri, qui a enclenché une crise financière et économique qui couvait depuis longtemps.

Le Liban vit depuis le 17 octobre sur un pied de guerre larvée entre protestataires, sans véritables leaders ni programme précis, et une classe politique qui attend que la rue se lasse, ce qu’elle paraît loin de vouloir faire. Elle a déjà obtenu la démission du chef de gouvernement, des menaces de mises en examen d’anciens responsables de secteurs clés de l’économie qui sont désormais dans le viseur du procureur financier de la République, et des convocations diverses, sans toutefois encore des condamnations.

Un dialogue de sourds semble être durablement installé entre la rue, soutenue par des ONG et des associations diverses et les dirigeants, dont le président de la République Michel Aoun, un ex-général de 84 ans qui multiplie les appels au dialogue et au calme (pourtant la population n’a jamais montré autant d’allure pacifique), et les promesses à mi-temps de son mandat.

« Le pays d’avant est fini », ainsi que la « deuxième République » issue des accords de Taef (Arabie saoudite) qui ont instauré en 1989 un nouveau partage du pouvoir entre les protagonistes politiques et anciens chefs de guerre, a indiqué mercredi lors d’un entretien télévisé le chef druze Walid Joumblatt. Pourtant, son parti siège dans l’actuel cabinet d’union nationale dont les divisions et les inimitiés empêchent tout mouvement de l’avant.

Dans une de ses adresses qui semblent tourner à vide, le chef de l’État a pour sa part déclaré que le prochain cabinet devrait comprendre des responsables « politiques, ainsi que des spécialistes et des représentants du mouvement populaire », sans pour autant fixer, malgré l’urgence, une date pour le début des consultations devant conduire à la formation d’une nouvelle équipe.

« Cet homme vit sur sa planète Lune », a réagi sur les réseaux sociaux un internaute, exprimant dans une large mesure le désenchantement d’une population de plus en plus menacée par la progression du chômage. Celui-ci touche surtout les jeunes qui n’ont pas connu les dures années de la guerre civile (1975-1990) et qui désespèrent d’un retour de la paix sociale et de réformes socio-économiques, toujours sous le boisseau malgré les promesses.

Refermé sur lui-même, Le Liban ne vit même plus sous perfusion. Tous les projets de réformes ainsi qu’une promesse d’aide internationale d’un montant de 11 milliards de dollars pour rénover les infrastructures vieillottes du pays (qui continue de vivre au rythme de coupures de courant quotidiennes et des amoncellements d’ordures dans les rues) depuis trente ans, sont restés lettre morte. Résultat, privé de rentrées en devises essentielles à ce pays qui dépend essentiellement de ses importations, la dette n’a cessé de se creuser ces dernières années, et le secteur bancaire — qui finance cette dette — est tombé en panne. La dette du Liban est une des plus élevées du monde (150 % du PIB) et les trois déficits : commercial, budgétaire et des balances des paiements sont devenus impossibles à supporter.

Le pays est au bord de la cessation de paiements s’alarment les grandes agences de notations. Malgré cela, certains milieux officiels continuent d’affirmer qu’il n’y aura pas de restructuration de la dette, et que la devise nationale continuera d’être officiellement indexée au dollar. Pourtant depuis quelques semaines, la livre a été dévaluée de 20 % sur les marchés parallèles. Et les banques n’autorisent plus que des retraits de 1 000 dollars (904 euros) par semaine pour chaque détenteur de compte, et les transferts de devises à l’étranger sont désormais interdits.

Combien de temps encore cette situation peut-elle durer ? La rue ne veut plus de la classe politique corrompue à ses yeux, et cette même classe tient à rester au pouvoir, ou à continuer à le contrôler. De ce duel dépend l’avenir de ce petit pays, au centre des convoitises de ses voisins proches et lointains.

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