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Rawabi, Cisjordanie. Bien loin de la Palestine

Depuis 2011, une ville d’un genre nouveau pour les Palestiniens sort de terre, à moins de 20 kilomètres de Ramallah. Start-up, magasins ultra-modernes, super-mosquée, parc de sports extrêmes, Rawabi a fasciné les dirigeants politiques locaux et envoûté les journalistes du monde entier. Elle doit permettre la prospérité matérielle et être à l’avant-garde de la lutte contre la colonisation israélienne. Mais plusieurs voix palestiniennes s’élèvent contre la dépossession des terres, la perte d’autonomie territoriale et l’inconséquence d’un tel modèle de croissance économique.

Rawabi, entrée sud.
© Gary Libot

C’est par une large route que nous arrivons dans la ville encore en construction. Les rues sont désertes, les grues rouges jalonnent des bâtiments qui se confondent par leur uniformité esthétique à l’aspect carton-pâte. Les voitures sont rangées dans des parkings souterrains. L’hygiénisme semble poussé à la monomanie. Rien qui ne soit à sa place : l’ordre règne.

Connu comme le plus gros investissement privé dans les territoires palestiniens, Rawabi (« colline fertile et verdoyante ») exerce une fascination sur la plupart des décideurs politiques de l’Autorité palestinienne et des journalistes locaux ou internationaux.

Le projet de construction de Rawabi fut lancé en 2008 pour un investissement de 1,4 milliard de dollars (1,2 milliard d’euros). Le tiers de la somme est apporté par le milliardaire américano-palestinien Bachar Al-Masri, bâtisseur d’un empire dans l’immobilier, devenu l’une des plus grandes fortunes du pays. Tandis que les deux derniers tiers sont financés par une société immobilière, la Qatar Diar Real Estate Company dont Vinci était un important actionnaire jusqu’en 2015, propriété de l’émirat qatari. Située au nord de Ramallah, la ville s’étend sur 63 hectares.

Présentée comme un « plan Marshall pour l’économie palestinienne » et une « Silicon Rawabi » qui sera un « catalyseur pour la croissance économique », la première ville planifiée de Palestine ne serait rien de moins que le nouveau rêve palestinien et un « modèle pour les futures villes du pays » selon Bachar Al-Masri.

Car Rawabi se veut résolument moderne : incubatrice de start-up pour booster la croissance nationale ; promotrice de technologies environnementales pour répondre aux enjeux écologiques ; créatrice d’emplois (10 000 par an selon les promoteurs, chiffre sans doute largement surestimé) pour résister au chômage structurel ; sécurisée par ses larges rues et ses caméras de surveillance ; commerciale par ses 25 magasins franchisés ; ouverte d’esprit grâce à son théâtre romain ; trépidante par l’installation d’un parc dédié aux sports extrêmes.

Une fois les travaux terminés (entre 2025 et 2028 selon les prévisions), la ville compte loger 40 000 personnes dans 8 000 appartements répartis dans 22 quartiers.

L’édification de cette Metropolis palestinienne n’a soulevé que des critiques timorées, affirmant notamment que la ville privilégierait une stratégie de normalisation de la colonisation en travaillant avec les entreprises et les autorités israéliennes, mais aussi qu’elle imiterait l’esthétique architecturale des colonies juives. Ou encore que les canaux d’approvisionnement en eau, traversant des territoires contrôlés par Israël, la rendraient dépendante du pouvoir occupant. Pourtant, ce n’est pas seulement la manière dont cette ville s’édifie qui doit être critiquée, mais son édification même.

Fausses promesses

Wael Bawatnah, maire du village voisin d’Ajjul et propriétaire d’une échoppe qui donne vue en contrebas sur la ville nouvelle fulmine : « Le projet Rawabi a volé nos terres sans nous fournir le développement promis, le tout pour des intérêts privés ». En effet plusieurs propriétaires terriens des communes d’Abwein, Atara et Ajjul se seraient vus forcés de vendre leur terre à un prix sous-estimé. C’est notamment le cas d’Hussam Abou Hmeid, qui déplore : « Si je refusais de vendre, ils me menaçaient de confisquer mes terres ».

Hussam Abou Ahmed devant une parcelle de terre dont il était anciennement propriétaire

Dès 2006, lorsque le projet fut présenté aux villageois des environs, « l’objectif était de construire et de développer la zone », selon Wael Bawatnah. Sept ans après les premiers travaux en 2011, il est toujours à la recherche de signes de développement. « Les services publics promis ne sont pas là : l’hôpital, nous l’attendons toujours, l’université qui devait être publique sera finalement privée et nous cherchons encore les consommateurs de Rawabi qui étaient supposés entrer dans nos magasins. C’est la même situation pour Atara et Abwein, de fausses promesses nous ont été faites. »

Au cinquième étage d’une tour de verre située au cœur de Rawabi, Jack Nassar, proche de Bachar Al-Masri et directeur de la fondation Rawabi — dont le but est de promouvoir l’entrepreneuriat au sein de la ville et en Palestine — botte en touche : « La ville a déjà contribué à introduire dans la région un meilleur réseau électrique et davantage de transports en commun ».

Des logements abordables ?

Selon les promoteurs du projet dont Jack Nassar est l’une des figures, « Rawabi pallie un manque de logements en Cisjordanie, c’est notamment pour cela que la ville a dû être construite. Elle répond à une demande et ce projet est le moyen le plus efficace d’y parvenir ».

Une réalité qui peut laisser sceptique car une promenade, ne serait-ce que dans Ramallah et sa banlieue d’Al Bireh, laisse voir une folle expansion urbaine et un grand nombre de logements neufs en attente d’occupation. Impression que vient confirmer le rapport 2017 du Bureau central de la statistique de Palestine qui recense près de 46 000 logements vacants en Cisjordanie sans tenir compte des maisons désertes (12 170) et fermées pour raisons diverses (55 500). Des statistiques rapidement balayées par Jack Nassar : « De toute façon, si nous ne construisons pas ici, un jour Israël le fera à notre place ».

Un argument difficilement recevable pour Saad Dagher, considéré comme le père de l’agroécologie en Palestine, car « il reviendrait à devoir bétonner toute la Cisjordanie pour être tranquilles, et encore ils [les Israéliens] pourraient nous chasser de nos propres villes ». Selon lui, le problème essentiel n’est pas tant de produire davantage de logements que de rendre abordables ceux déjà existants et de travailler à la mise en place d’un système économique autonome moins dépendant des importations israéliennes. Un point de vue qu’argumente le Bureau du Quatuor (constitué des Nations unies, de l’Union européenne, des États-Unis et la Russie) basé à Jérusalem qui note un fort décalage entre offre et demande et un besoin croissant de logements abordables, c’est-à-dire dont le prix d’achat se situe entre 40 000 et 60 000 dollars (entre 35 000 et 53 000 euros). Alors que les promoteurs s’obstinent à construire des logements dont la valeur est supérieure à 100 000 dollars (88 000 euros), inabordables donc pour une large majorité de Palestiniens. Dans le cas de Rawabi, les logements proposés vont de 90 000 à 180 000 dollars (79 000 à 159 000 euros). « L’expansion urbaine est une menace pour l’autonomie de notre pays, mais par la construction de logements il y a l’espoir d’une rentrée d’impôt pour le gouvernement », soupire-t-il.

Aujourd’hui, selon Jack Nasar 3 500 personnes auraient déjà fait le choix de venir s’installer à Rawabi (sur 10 000 places disponibles). Un chiffre revu largement à la baisse par deux jeunes ingénieurs installés depuis huit mois dans l’incubateur de start-up de la ville et souhaitant rester anonymes : « Nous sommes plusieurs à dire qu’il n’y a pas plus de 600 ou 800 personnes qui habitent ici », estime l’un ; « Oui c’est très très calme, dès 21 h il n’y a plus rien qui bouge », renchérit l’autre.

Sortir du modèle

Rawabi a tout fait pour revêtir les apparats d’une ville durable qui répond aux problèmes environnementaux comme aucune autre ville en Palestine ne peut s’en vanter. Études de réduction d’impact environnemental des bâtiments, panneaux solaires sur les toits des immeubles, appartements équipés de systèmes de chauffage géothermique et de lampes à LED, projet d’implantation de 10 000 arbres dans et à l’entour de la ville, création d’un site de compostage, système de recyclage des eaux usées, etc. Rawabi se veut ville durable et écologique.

Le centre de Rawabi

Pourtant, « sur le plan environnemental, Rawabi est très mauvaise », considère Ayman Shawahna, directeur général de la commission à la sensibilisation de questions environnementales, une entité de l’Autorité palestinienne. « Le pays a besoin de petits villages dotés d’une production agricole sur le modèle israélien de moshav ou de kibboutz, mais pas d’un grand projet comme Rawabi », confie-t-il avec aplomb.

Et il n’est pas le seul à aller dans ce sens. Saad Dagher décrit Rawabi comme énergivore, hors-sol et déconnectée des réels besoins de la population palestinienne : « Cette ville dépend d’un vaste réseau de transport routier et électrique. Elle est très demandeuse de matières premières et elle poursuit la logique de destruction des terres agricoles dont nous avons plus que jamais besoin . » Face à ce constat, « il faut inciter les gens à revenir à la ferme pour produire leur nourriture, cela contribuerait à une véritable croissance ! Nous avons besoin de créer de l’autonomie, de l’indépendance. »

Loin de l’idée que Rawabi est « une arme contre l’occupation israélienne » selon les mots de Bachar Al-Masri, Dagher et Shawahna affirment que le développement de l’économie palestinienne est le meilleur moyen de domestiquer la résistance des Palestiniens en sapant l’autonomie (alimentaire, énergétique). « Les importations sont en grande partie fournies et contrôlées par Israël. C’est-à-dire qu’une production intensive — comme Rawabi l’y invite — renforce notre soumission au pouvoir économique et politique israélien ». Cette affirmation est corroborée par plusieurs éléments du rapport de septembre 2016 des Nations unies intitulé Developments in the economy of the Occupied Palestinian Territory qui mentionne notamment qu’« Israël a représenté plus de 70 % des importations palestiniennes » et que « le déficit commercial de l’économie palestinienne à l’égard de l’économie israélienne représente 54 % du déficit commercial total palestinien ». Des statistiques qui viennent confirmer leur forte dépendance économique à l’égard des Israéliens.

Pour Saad Dagher, agronome de profession, il faut que son pays sorte de la vision économiciste occidentale : « La construction de Rawabi n’est motivée que par un point de vue économique. Sans aucune vision stratégique, cette ville n’existe que parce qu’elle stimule le PIB ». Il déplore toutefois que le calcul du PIB ne tienne pas compte des dommages causés à la nature (pollution des terres, de l’air, des eaux, émissions de gaz, etc.) par la ville nouvelle, ni de la destruction de l’autonomie et des savoir-faire vernaculaires qu’elle entraîne dans son sillon.

Critiquant toute sortie par le haut, c’est-à-dire par la technologie et la croissance économique, Saad Dagher est convaincu qu’« aujourd’hui, il y a une liaison à établir entre la nature et la colonisation : par la défense de la première, nous pouvons construire un système rural autonome et lutter efficacement contre la deuxième ». Selon lui, il serait catastrophique de prendre Rawabi pour modèle, Israël contrôlant la grande majorité des ressources naturelles et énergétiques dont cette ville va être de plus en plus demandeuse. « Seules la ruralité, la frugalité et l’agroécologie peuvent nous défaire de cette emprise ».

Yazan Khalili, artiste et directeur du centre culturel Khalil Sakakini à Ramallah analyse : « Depuis 1967 et l’occupation de la Cisjordanie et même depuis 1948, Israël a cherché à briser le lien entre les Palestiniens et leurs terres. Nous sommes devenus de plus en plus urbains, avons perdu en indépendance et avons petit à petit dû nous soumettre au marché largement contrôlé par nos oppresseurs. » C’est notamment de la rupture des Palestiniens avec la nature que résulte leur soumission : « Cette ville cherche à créer le consommateur docile parfait, qui achète tout et considère le monde comme une marchandise. Nous devons sortir du modèle Rawabi qui renforce notre soumission ». La puissance ou l’autonomie, il faut choisir.

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