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Biographie

Portrait du roi Hussein de Jordanie en faiseur de paix

Une conférence d’Avi Shlaim · Dans une conférence intitulée « Vie et héritage du roi Hussein de Jordanie (1935-1999) » et prononcée le 7 février 2019 devant le Middle East Centre du Collège Saint Antony de l’université d’Oxford où il a enseigné, Avi Shlaim sacrifie au genre de l’éloge funèbre, sur un ton parfois élégiaque. Pour lui, le roi Hussein est un « faiseur de paix ». Paix entre la Jordanie et Israël au détriment des Palestiniens, ce qu’Avi Shlaim ne souligne pas tout en insistant sur la ligne directrice du monarque : le « réalisme », la préservation à tout prix de l’existence de son royaume, créé par les Britanniques sur les décombres de l’empire ottoman.

Akaba, 26 octobre 1994. — Le roi Hussein de Jordanie et le premier ministre israélien Yitzhak Rabin à la résidence royale peu après la signature du traité de paix au poste-frontière d’Arava
Sa’ar Ya’acov/GPO

Il y a eu quatre royaumes hachémites au siècle dernier :

  • le royaume du Hedjaz du chérif Hussein Ben Ali, envahi par Ibn Saoud en 1925 ;
  • le royaume arabe de Syrie de Fayçal, qui dura quatre mois en 1920, jusqu’à ce que les Français y mettent fin. Comme prix de consolation, les Britanniques offrirent à Fayçal le trône d’Irak ;
  • le royaume hachémite d’Irak prit fin en 1958 par un coup d’État sanglant et la défenestration de la famille royale à Bagdad, ma ville natale ;
  • le royaume hachémite de Jordanie, fondé en tant qu’émirat en 1921 et qui existe encore aujourd’hui.

La survie du Royaume hachémite de Jordanie est la plus grande réussite du roi Hussein, et un héritage promis à la durée. Sous sa direction, la Jordanie a résisté à toutes les crises, révolutions, violences et guerres de cette région toujours instable.

C’était la survie face aux graves défis existentiels, y compris le défi palestinien, le défi du nationalisme arabe radical et le défi posé par deux des États les plus agressifs et les plus impitoyables de la région : la Syrie et Israël. L’autre aspect de l’héritage du roi Hussein, c’est le traité de paix avec Israël. En effet, si je devais résumer toute la carrière politique de Hussein en une seule expression, ce serait « le faiseur de paix ».

Mais je ne vais pas tenter d’évaluer la vie et l’époque de Sa Majesté. Dans ce cas, on resterait là toute la nuit. Et cette université ne sert pas de petit-déjeuner ! Au lieu de cela, je voudrais partager avec vous quelques impressions personnelles de l’homme, et me concentrer sur un seul aspect de son règne : ses relations avec Israël.

Un grand respect pour les juifs

Le premier point à souligner est que les Hachémites n’avaient aucun problème avec les juifs, seulement avec les sionistes. Hussein, chérif de La Mecque avait un grand respect pour les juifs en tant que « peuple du Livre » et éduquait ses enfants dans ce sens, créant ainsi une tradition familiale. Il était prêt à accueillir des juifs individuels en Palestine, mais pas la tentative sioniste de s’emparer du pays. C’est précisément parce qu’il a refusé d’approuver la déclaration Balfour que les Britanniques ont abandonné le roi du Hejaz aux bons soins de son grand rival, Ibn Saoud.

Le roi Hussein fut un homme éclairé dans son attitude envers les juifs, qui fut en même temps troublé par le comportement des sionistes, et en particulier par leur expansionnisme territorial. Je connaissais très peu le roi Hussein, mais je l’aimais beaucoup. Les deux qualités personnelles qui ressortent de mes contacts avec lui sont l’humilité et l’humanité. Il était aussi d’une extrême civilité, il avait la carte platine des bonnes manières.

Je suis l’un des biographes de Sa Majesté, mais le titre de mon livre, « Le Lion de Jordanie » m’a été plus ou moins imposé par mon éditeur, Penguin Books (Lion of Jordan, The Life of King Hussein in War and Peace, Penguin Books, 2008, non traduit en français). Mon titre original était simplement « Le roi Hussein de Jordanie : une vie en guerre et en paix ». Pour qu’une biographie réussisse, il faut qu’il y ait un certain degré d’empathie de la part du biographe envers son sujet. Les biographies hostiles offrent rarement une bonne lecture. Dans mon cas, le problème ne s’est pas posé. Au contraire, j’ai dû me garder du risque de voir la biographie basculer dans l’hagiographie.

Le roi Hussein n’avait apparemment aucune réserve quant à l’écriture de sa biographie. Il aurait dit à Mustafa Hamarneh, un universitaire qui a été brièvement son attaché de presse : « Je suis heureux qu’Avi Shlaim écrive un livre sur moi parce qu’il est juif et israélien, qu’il connaît l’histoire de la famille et qu’il est professeur à Oxford. » Voilà donc mes prétendues qualifications de biographe d’un monarque arabe, descendant du prophète Mohammed !

Un livre interdit

En disant que je connaissais l’histoire de sa famille, Hussein faisait très probablement référence à mon livre controversé de 1988, Collusion Across the Jordan : King Abdullah, the Zionist Movement, and the Partition of Palestine Collusion à travers le Jourdain : le roi Abdallah, le mouvement sioniste, et la partition de la Palestine », non traduit en français. Clarendon press, 1988). Ce livre a été interdit en Jordanie et il l’est encore aujourd’hui. Hussein l’a cependant lu et a apparemment compris que le livre n’était pas une attaque contre son grand-père, Abdallah 1er, mais une défense, dans la mesure où Abdallah était en 1948 le seul dirigeant arabe à évaluer l’équilibre des forces militaires avec réalisme.

Abdallah 1er était le roi du réalisme. Hussein Ben Talal aussi. En 1951, alors qu’il avait 15 ans, ce dernier avait été témoin du meurtre à la mosquée1 et, lorsque son tour est arrivé, il a consciemment suivi les traces de son mentor. Hussein personnifiait l’héritage hachémite de pragmatisme et de modération.

Cela m’amène aux relations de Hussein avec Israël. La clé en était le réalisme, une évaluation lucide des équilibres militaires, une prise de conscience que les Arabes n’avaient aucune chance de vaincre Israël sur le champ de bataille. L’alternative à la guerre était la diplomatie.

En 1996, Hussein m’a accordé une interview de deux heures pour Le Mur de fer (Buchet Chastel, 2008), mon livre sur Israël et le monde arabe. Il n’arrêtait pas de m’appeler « Monsieur », ce que j’ai trouvé à la fois étrange et charmant, moi qui n’étais qu’un humble universitaire. Plus important encore, il a été d’une étonnante franchise. C’est la seule fois qu’il a parlé officiellement de ses rencontres secrètes avec des responsables israéliens. Après sa mort, j’ai publié une version éditée de l’interview dans la New York Review of Books sous le titre : « Sa timide majesté : Le roi Hussein et Israël » (« His Royal Shyness : King Hussein and Israel »).

Des rencontres secrètes régulières

Le plus grand tabou arabe était de parler avec l’ennemi. En rencontrant les Israéliens, le roi Hussein a brisé ce tabou. Je lui ai demandé pourquoi. Sa réponse fut à peu près la suivante : les juifs étaient parmi nous. Nous ne voulions pas d’eux ici. Mais l’histoire les avait mis ici. Et moi, Arabe, investi d’une autorité, je devais les rencontrer. Et je ne voulais pas le faire par procuration. J’avais besoin de les rencontrer face à face, pour voir quelles étaient leurs intentions, comment le problème se présentait, et ce que l’on pouvait faire.

Hussein a ajouté que par hasard, il avait un ami à Londres qui veillait sur sa santé. Allusion à son médecin personnel, le Dr Emanuel Herbert, qui était juif et sioniste. Un jour, le Dr Herbert a suggéré la possibilité d’une rencontre avec un diplomate israélien de haut rang, le Dr Yaacov Herzog. Et c’est ainsi que tout a commencé — dans la maison du Dr Herbert à St. John’s Wood.

Les réunions secrètes avec les responsables israéliens se sont poursuivies de 1963 jusqu’à la conclusion du traité de paix, en 1994. Dans mon livre, il y a un index avec les dates, les noms des participants et les lieux de ces réunions. J’en ai compté 42. Il y en a peut-être d’autres que je ne connais pas. La simple liste donne une idée de la portée et de la gravité de ce dialogue extraordinaire entre les deux côtés du front.

En juin 1967, Hussein se joint au président égyptien Gamal Abdel Nasser dans la guerre contre Israël. Ce fut une décision désastreuse, mais, comme il me l’a dit, il n’avait pas vraiment le choix : soit il rejoignait les nationalistes arabes dans ce qu’on appelait communément « la bataille du destin », soit son pays se déchirait dans une guerre civile. Hussein perdit la moitié de son royaume pendant la guerre, y compris la Vieille Ville de Jérusalem, joyau de sa couronne. Il a passé le reste de sa vie à tenter de recoller les morceaux, dans un combat acharné. La débâcle a débouché sur une nouvelle alliance entre le roi et Nasser, contre les partisans de la ligne dure syrienne, et sur une décision commune de recourir à la diplomatie pour récupérer les territoires occupés.

Le dialogue avec Israël a repris dès que les armes se sont tues. Le roi a offert à Israël une paix totale contre un retrait total des territoires occupés. Mais le ton et la substance du dialogue avaient changé. Yaacov Herzog traitait maintenant Hussein comme un directeur d’école réprimandant un écolier turbulent. Sur le fond, les Israéliens ont proposé de conserver 30 % de la Cisjordanie, y compris la Vieille Ville de Jérusalem. Hussein a rejeté l’offre à plusieurs reprises. C’était tout ou rien.

Malgré l’impasse, les pourparlers se sont poursuivis pendant des années. Pourquoi Hussein a-t-il continué à rencontrer les Israéliens malgré leur évidente intransigeance diplomatique et l’annexion rampante de la Cisjordanie ? Pour protéger ce qui restait de son royaume, telle est la réponse. Il pensait que s’il continuait à rencontrer les Israéliens, ces derniers seraient moins tentés d’attaquer la rive est de son royaume.

En parlant à l’ennemi, Hussein a gravement entaché sa réputation. Ses ennemis l’ont dénoncé comme un traître à la cause arabe. En réalité, le roi Hussein n’a pas cédé un pouce de terre arabe, et il n’a pas été le premier dirigeant arabe à conclure une paix séparée avec Israël. Le premier fut Anouar El-Sadate, et le deuxième Yasser Arafat. Ce n’est qu’après la signature par Arafat des accords d’Oslo (profondément viciés) avec Israël en 1993 que Hussein s’est lancé dans les négociations qui ont abouti à son traité de paix avec Israël un an plus tard.

La résolution des conflits exige de l’empathie. L’empathie de Hussein pour l’ennemi était tout à fait remarquable. Il était aussi un éducateur. Sa Majesté le roi Abdallah II m’a dit que son père lui avait fait comprendre à plusieurs reprises l’importance vitale de comprendre le point de vue de l’autre partie, de faire preuve de sympathie et de rassurer les Israéliens en parlant avec eux. J’ai entendu la même chose de plusieurs autres négociateurs jordaniens, soldats et diplomates.

Hussein a trouvé en Itzhak Rabin un véritable partenaire sur la voie de la paix. Tous deux étaient des soldats qui connaissaient le prix de la guerre et se sont donc tournés vers le rétablissement de la paix. En s’écoutant mutuellement, ils ont découvert leur commune humanité.

La popularité du roi auprès du public israélien était un autre atout dans les négociations. C’était le voisin arabe préféré d’Israël. On lui a dit en plaisantant, à plus d’une occasion, que s’il choisissait de se présenter aux élections en Israël, il gagnerait haut la main !

« J’ai aussi enterré la paix »

Le roi Hussein m’a dit que le traité qu’il avait négocié avec Rabin était juste et équilibré, et qu’il répondait aux intérêts essentiels des deux parties. Il a apporté la paix à Israël, et garanti la sécurité de la Jordanie. Le problème du traité était qu’il n’était pas institutionnalisé ; il dépendait dans une mesure dangereusement élevée des relations personnelles entre les deux dirigeants. L’assassinat de Rabin par un fanatique juif fut donc une catastrophe pour Hussein tant sur le plan personnel que politique. Il prit la parole avec émotion aux funérailles de Rabin. Après les funérailles, debout sur la terrasse de l’hôtel King David, il dit à la journaliste libanaise Randa Habib : « Je suis venu à Jérusalem-Ouest pour la première fois de ma vie pour enterrer un ami. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, j’ai aussi, d’une certaine manière, enterré la paix. »

Ce furent des paroles prophétiques. Rabin fut remplacé par Bényamin Nétanyahou, le chef du parti de droite Likoud, partisan de la doctrine du conflit permanent. Le contraste entre la magnanimité de Hussein et la mesquinerie de Nétanyahou n’aurait pu être plus frappant. Après avoir fait avec Rabin « la paix des braves », le monarque malade s’est heurté à un dirigeant israélien qui voulait imposer la paix des brutes. À partir de ce moment, tout est parti à vau-l’eau. Nétanyahou demeura la Némésis [l’ennemi juré, NDLR] pour Hussein pour le reste de la vie du roi, qui fut tragiquement courte.

Nous sommes réunis ici, au Centre pour le Moyen-Orient, pour célébrer la vie et l’héritage de Hussein Ben Talal. Il y a beaucoup à célébrer. Il a laissé deux héritages : le premier, c’est la survie du Royaume hachémite de Jordanie malgré les troubles et les turbulences perpétuels dans la région. Le second héritage, étroitement lié au premier, c’est le traité de paix avec Israël. Un règlement global du conflit israélo-arabe était hors de sa portée, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Aucun autre dirigeant ne s’est efforcé avec autant de constance et de conviction que Hussein Ben Talal à la recherche inlassable de la paix au Proche-Orient. Béni soit le faiseur de paix !

1Abdallah 1er, le grand-père du roi Hussein a été assassiné devant la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem par un militant palestinien.

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