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Les Arabes ne sont pas seulement musulmans

Dans son dernier livre, la journaliste et historienne franco-tunisienne Sophie Bessis s’en prend à ceux qu’elle accuse de réduire le monde arabe à l’islam. Comme dans le reste du monde, d’innombrables courants idéologiques, politiques, sociaux traversent la région et la divisent. Ils n’ont qu’un lointain rapport avec la religion. C’est d’ailleurs paradoxalement ce qui rend l’auteure optimiste pour l’avenir.

La réclusion identitaire à laquelle le monde arabe semble aujourd’hui partiellement consentir résulte à la fois d’une longue histoire interne de formation de la pensée et d’un contexte mondial où les conflits qualifiés de « culturels » tendent à prendre le pas sur tous les autres champs de l’éternel affrontement entre dominés et dominants : tel est le propos de ce livre. Exigeant, il propose une analyse fine des dernières révolutions arabes, que l’auteur a suivies avec passion, spécialement pour la Tunisie, sa patrie d’origine. Deux données fondamentales s’en dégagent : d’une part l’irruption d’une opinion publique libérée qui dit ce dont elle ne veut plus et exige la traduction en droit des principes de modernité politique, réclamant parole et décision. D’autre part, la déception et donc la résistance devant l’imposition par les partis islamistes dits modérés ayant capté les révolutions, d’un modèle religieux davantage inspiré par un fondamentalisme mondialisé que par une religion populaire.

Critique des intellectuels arabes et occidentaux

Sophie Bessis égratigne les intellectuels arabes modernistes qui, loin de vouloir valoriser leur histoire, pourtant largement inspirée des valeurs universelles, se sont efforcés à des bricolages idéologiques allant du socialisme arabe à sa conformité potentielle avec l’islam. Devant les régressions identitaires mondiales au tournant des années 1970-1980, ils cherchent à fournir les preuves de leur loyauté pour ne pas affaiblir l’unité. Il est vrai que le monde arabe fait coexister sans douleur apparente sa crispation identitaire et son adhésion au mode de vie mondialisé, faisant coïncider l’ultralibéralisme avec la réaction politique. Mais c’est ignorer le processus d’individualisation et de sécularisation qui s’amorce dans les pays de la région, appuyé sur des bouleversements sociaux comme la scolarisation et le planning familial qui entrent en conflit avec la structure familiale patriarcale, hiérarchique et autoritaire.

Elle critique plus fermement encore les Occidentaux qui ont relégué les Arabes et les musulmans dans leur identité religieuse, leur ôtant tout autre qualification. Les intellectuels de gauche, souligne-t-elle, sont même allés jusqu’à glorifier l’islam comme religion des opprimés et à le sacraliser comme facteur de la remise en cause du système économique et social dominant, alors même que les islamistes déclarent y adhérer.

Ce faisant, tant à droite où la collusion avec les forces économiques et financières et les États du Golfe n’est un mystère pour personne, qu’à gauche par trahison des valeurs universelles, on fait le jeu de l’islamisme politique que l’on prétend combattre dans ses acceptions terroristes. En voulant faire croire que toute aspiration explicite à la laïcisation vaut trahison communautaire par transgression de l’identité, les Occidentaux, tout en noyant leur prise de position dans un langage compassionnel sur les malheurs du monde n’entraînant aucune conséquence politique, font le jeu d’une mondialisation dont ils ont perdu la maîtrise et qui crée partout l’insécurité sociale et l’affolement identitaire. Non seulement les universaux de la pensée sont foulés aux pieds, mais encore, toute tentative de modernisation est combattue. Les intellectuels européens de gauche ont-ils vu dans l’islam une force libératrice ? En réalité, ils ne sont qu’une petite minorité à partager ce point de vue. En grande majorité, ils voient dans l’islam une force d’oppression et sont aussi islamophobes que le reste de la société.

Dans le monde arabe, poursuit Bessis, l’inguérissable abcès israélien et les défaites, qui colonisent plus cruellement les mémoires que les victoires, aggravent ces données.

Aspirations à la justice sociale

Au départ, les révolutions de 2011, en Tunisie, en Égypte, en Libye, en Syrie et ailleurs, échappent au spécifique, à la malédiction de l’« exception arabe ». Ce qui conforte l’idée que ces sociétés ont été plus imprégnées par les modernisations autoritaires qu’elles ont subies qu’on ne le pensait. Dans les discours enfin libérés des peurs et des tabous, les frustrations politiques mais aussi sociales, les revendications de justice et de travail, occupent la place centrale.

L’attente est également palpable d’un retour à l’État-providence déjà amplement démantelé en Tunisie et en Égypte, que les islamistes avaient laissé espérer en palliant les carences sociales des États par une politique de charité compassionnelle aidée par les prébendes des pays du Golfe.

Portés par cette vague, les partis islamistes ont pris le pouvoir à la faveur des élections. Mais, loin de résoudre les problèmes du quotidien et de répondre aux aspirations populaires, ils ont fait prévaloir leur préférence pour la libre entreprise et le démantèlement des États et ils ont entrepris de ré-islamiser des sociétés qui, bien que profondément religieuses et conservatrices, n’en demandaient pas tant. La contestation moderniste, souligne Bessis, n’aurait pas suffi à elle seule à faire reculer les islamistes en Tunisie et à donner en Égypte l’occasion à l’armée de reprendre la main. Il y a fallu l’assentiment de populations déroutées par la violence et par la montée d’un sectarisme ne correspondant pas à leur culture traditionnelle ni à leur conception d’une religion du juste milieu. On peut discuter sa formulation sur la prise du pouvoir par l’armée égyptienne qui donne l’impression que la société égyptienne dans son ensemble salue l’armée et l’approuve, ce qui est loin d’être le cas. Elle pointe aussi du doigt la résurgence d’une fierté nationale face à la volonté hégémonique d’un islam mondialisé.

La nouvelle agora

En se montrant plus idéologues que politiques et en faisant preuve d’une relative méconnaissance des contradictions de leurs sociétés, les partis islamistes ont pris leur religiosité pour une adhésion. Mais, de même, les modernistes auraient tort de prendre cette résistance pour ce qu’elle n’est pas. Car, avertit l’auteur, malgré le désir de liberté collective, le processus d’individualisation du sujet qui pourrait fonder la modernité est loin d’être achevé. La société veut se libérer, mais reste en même temps attachée aux normes constitutives de son être social, malgré la contrainte. Ce double mouvement explique aussi, pour elle, la brutalité de la reprise en main égyptienne et l’atrocité de la répression syrienne.

Car, naturellement, cette nouvelle agora qui se dessine dans le chaos de la rue arabe est porteuse de changements profonds qui font autant peur aux nouveaux pouvoirs qu’aux anciens, relativement disparus dans le « dégage » général de 2011/2012. L’autonomie des individus, détaille Sophie Bessis, et la liberté des esprits gênent autant le marché que la religion, les deux s’appuyant sur un double processus d’atomisation et d’uniformisation. Le conditionnement des individus est la base des fondamentalistes, qu’ils soient marchands ou religieux.

La conclusion de Sophie Bessis est relativement optimiste : en dépit des restaurations qu’elle voit pointer, elle délivre un sévère avertissement aux faiseurs d’opinion qui, en Occident, ont acquiescé aux nouvelles valeurs mondiales marchandes et néo-intellectuelles et se défaussent en fantasmant sur un monde arabe retourné à la barbarie.