Politique, culture, société, économie, diplomatie

Bahreïn 2011, retour sur une révolte populaire

Dans le contexte révolutionnaire des printemps arabes, le Bahreïn a connu, entre février et mars 2011, une vague de contestations sociales et politiques qui sera réprimée — provisoirement — par l’intervention de l’armée et des troupes saoudiennes et émiraties appelées en renfort par le roi. Orient XXI revient sur cette révolte populaire écrasée, avec des images tournées 48 h avant l’invasion militaire émirato-saoudienne et une interview de Marc Pellas, spécialiste des questions de sécurité dans la région du Golfe.

Bahreïn 2011 : retour sur une révolte populaire - YouTube
© Chris den Hond, 2011

Orient XXI.Il y a cinq ans, en février 2011, à la suite de la Tunisie et de l’Égypte et simultanément avec la Syrie, Bahreïn a connu un « printemps arabe » singulier : le régime est resté en place grâce à la répression mais sans déboucher sur une guerre civile. Comment expliquer cette évolution originale ?

Marc Pellas. — La révolte du printemps 2011 a des racines anciennes. Bahreïn a été le premier État du Golfe à accéder à la manne pétrolière ; le premier aussi à organiser des élections locales dès le début du siècle dernier, et à connaître des luttes ouvrières menées par des syndicats puissants après la seconde guerre mondiale. En 1999, un nouvel émir est parvenu au pouvoir et en 2001, dans le cadre d’un dialogue national (DN) avec l’opposition, il a fait adopter une charte ratifiée par 99 % des électeurs, qui s’inscrivait dans une démarche consensuelle marquée par des mesures libérales : retour au pays des exilés politiques et libération des prisonniers politiques. Mais ensuite, le climat s’est dégradé au lieu de s’apaiser. L’émir s’est autoproclamé roi en 2002 et une nouvelle Constitution consolidant la monarchie absolue a été proclamée sans consultation. L’impact a été très négatif dans l’opinion, qui s’est mobilisée contre la consécration du statu quo, au profit d’une modernisation du régime sur une base démocratique. La révolte de février 2011 est issue de cette crise de confiance contre la famille Khalifa, au pouvoir depuis le XVIIIe siècle, qui « truste » tous les pouvoirs et la plus grande partie des richesses de l’archipel.

O. XXI.Qui s’est alors opposé aux Khalifa et qui, aujourd’hui encore, s’oppose à eux ?

M. P. — Les forces politiques sont composées d’associations politiques (jama’iyya siyasiyya) dont les unes sont légales et les autres clandestines, les partis politiques étant interdits dans le royaume. Parmi les premières, la plus importante est l’association islamiste Wifaq qui recrute surtout chez les chiites (environ 70 % de la population). Aux élections législatives d’octobre 2010, — les dernières auxquelles l’opposition a participé —, Wifaq a recueilli 64 % des suffrages dans des circonstances qui lui étaient défavorables. Une autre association, l’Action nationale démocratique (Waad), relancée en 2002 par d’anciens militants de gauche, n’est pas confessionnelle, s’affirme démocratique mais n’a pas eu d’élu en 2010. Six autres associations qui coordonnent leur action se veulent légalistes et sont plus modérées, tandis qu’une contestation clandestine et divisée dénonce le pouvoir monarchique et revendique la proclamation de la République. Enfin, au Royaume-Uni, dans l’ancienne puissance coloniale, le Bahrein Freedom Movement, un groupe d’exilés politiques, est très actif.

O. XXI.Pourquoi, avec 64 % des suffrages, Wifaq est-elle dans l’opposition et non au pouvoir ?

M. P. — Hélas, le Parlement ne représente pas la population. Quarante sièges vont à des personnalités désignées par le monarque, quarante autres aux élus d’un scrutin d’arrondissement majoritaire qui désavantage outrageusement les électeurs chiites. Les circonscriptions habitées majoritairement par des chiites ont cinq à six fois plus d’électeurs que celles peuplées en majorité de sunnites comme les Khalifa. Deuxième distorsion, des tribus saoudiennes absentes du territoire sont invitées à voter à Bahreïn au nom de l’histoire, un peu comme si les Anglais votaient en France en souvenir de la Guerre de cent ans ! Enfin, le « coup d’État démographique », une politique systématique de recrutement de sunnites venus du monde arabe et du sous-continent indien pour servir dans la fonction publique et d’abord dans l’armée et la police, pèse sur le scrutin.

Voilà pourquoi, avec une majorité absolue des suffrages, les parlementaires Wifaq n’étaient que 18 sur un Parlement de 80 membres (22 %). Mais c’était encore trop. Depuis les élections de 2014, boycottées par l’opposition, la famille Khalifa — 2 à 3 000 personnes —, peut réaliser son idéal de vie depuis sa conquête de l’archipel au XVIIIe siècle : bien vivre aux dépens de la population. Trois personnalités la dominent : le roi, au pouvoir depuis seize ans, son oncle qui occupe le poste de premier ministre depuis quarante-cinq ans, et le commandant opérationnel de la Bahrein Defense Force, un autre Khalifa.

Sa base sociale est d’abord confessionnelle, sunnite donc, même si tous les sunnites ne sont pas derrière eux ; ensuite, une minorité de chiites collabore. Ceux-là bénéficient d’avantages divers, dont des nominations à des postes gratifiants de fonctionnaires. Pour les autres, c’est une répression aussi sournoise que cruelle qui s’opère. Les manifestants de février 2011 ont été victimes d’interdictions professionnelles, des enseignants ont été licenciés, des médecins et des hospitaliers remerciés ; la simple signature d’une pétition en faveur de la démocratisation du régime a valu aux pétitionnaires mille tracas. Beaucoup ont été licenciés, y compris dans le secteur privé. Enfin restent en prison de nombreux militants et dirigeants de l’opposition. Les victimes se comptent par centaines sur une population bahreinie qui ne dépasse pas un demi-million de citoyens.

L’un des Khalifa, le cheikh Salman Ben Ibrahim Al-Khalifa est le vice-président de la Fédération internationale de football (FIFA), et il s’est porté candidat pour la présidence. Il a été écarté parce qu’il était président d’un comité spécial, établi au terme du mouvement de protestation populaire de 2011, qui avait pour but d’identifier sur photos et sur films les sportifs qui avaient participé aux manifestations. Ça fait un petit peu désordre, quand on a conduit un tel comité d’épuration au sein du sport, de vouloir être élu président de toute la FIFA...

O. XXI.Comment le plus petit État du Golfe peut-il mener une politique aussi réactionnaire ?

M. P. — Bahreïn est l’une des six monarchies qui constituent le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Il y joue un rôle mineur mais bénéficie du pacte d’autodéfense régional. Les Khalifa ne contestent ni le droit d’aînesse des Saoud ni leurs diktats. Le 14 mars 2011, les armées saoudienne et émiratie sont intervenues à Bahreïn pour mettre un terme au début de rapprochement entre le régime et l’opposition. Elles y sont toujours, même si leurs soldats ne se montrent pas.

Pour les Saoud, la contestation portée par le printemps arabe n’est pas la bienvenue dans les monarchies du Golfe où l’absolutisme reste la norme indépassable ; le secrétaire d’État adjoint américain aux droits de l’homme, Tom Malinowski, en a fait l’expérience en août 2014. Il a osé rencontrer l’opposition, dont Wifaq, ce qui lui a valu une expulsion immédiate. Washington, il est vrai, a une attitude ambiguë vis-à-vis de la situation politique bahreïnie : le président Barack Obama a déclaré publiquement que si l’on voulait négocier, il était préférable de ne pas emprisonner les leaders de l’opposition. Depuis, la Maison Blanche encourage, sans plus, les deux parties à dialoguer. Les intérêts américains sur place sont stratégiques : d’une part le commandement avancé du United States Central Command (Centcom), qui couvre militairement le Proche-Orient, l’Égypte et l’Asie centrale, de l’autre à Manama, le quartier-général de la Ve flotte qui patrouille dans le Golfe et l’océan Indien. Londres et Paris ont une attitude honteuse, refusant même de rencontrer l’opposition à un quelconque niveau politique.

O. XXI.Que demande l’opposition ?

M. P. — Avant tout de desserrer l’étau absolutiste et de reprendre le DN sur la base des « six points » présentés par le prince héritier le 13 mars 2011, à la veille de l’intervention saoudienne. Les revendications, légalistes et pacifiques, portent sur :
- la restauration des prérogatives du Parlement ;
- un gouvernement représentatif de la majorité de la population ;
- un redécoupage plus équilibré des circonscriptions électorales ;
- la fin de la corruption et de l’accaparement des richesses nationales par la famille Khalifa ;
- la fin de la discrimination dans le recrutement des fonctionnaires ;
- une enquête impartiale sur la répression en 2011 et depuis.

Ce programme témoigne de la maturité et de la modération dont fait preuve l’opposition et qui tient sans doute à l’ancienneté de la culture politique d’une population instruite et polyglotte. À cela, le régime oppose une lecture confessionnelle du conflit : le DN est impossible parce l’opposition est chiite et que derrière elle se dresse « le grand méchant loup » de Téhéran qui encourage la subversion dans toute la région. En réalité, le modèle iranien ne fait guère recette à Bahreïn où la tradition politique est étrangère à la théocratie des ayatollahs et où on a plus d’affinités avec ceux du sud de l’Irak. D’ailleurs la Bahrain Independent Commission of Inquiry (BICI) nommée par le roi pour faire la lumière sur la révolte de 2011 a lavé l’Iran des soupçons d’ingérence dans ces événements dans son rapport de novembre 2011. Il contenait aussi 176 « recommandations » pour ouvrir le DN qui n’ont pas été suivies d’effet. Sauf à Genève, où chaque année en septembre, la Commission des droits de l’homme des Nations unies recommande leur application à une majorité qui croît avec les années.