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Le sport moyen d’émancipation des femmes au Qatar ?

Dans la construction de sa stratégie d’influence, le Qatar mise particulièrement sur l’image des femmes. Comment est-elle transformée en un élément moteur du soft power mis en place par la famille régnante ? Comment la société qatarie, connue pour son conservatisme, réagit-elle ? Le changement est-il superficiel ou profond ?

Mariam Farid a 19 ans. Diplômée de la Gulf English School, elle est le nouveau visage que le pouvoir qatari souhaite renvoyer au monde, tout en faisant bouger les lignes conservatrices de sa société. Repérée par l’Aspire Academy1 à l’âge de 13 ans lors de championnats scolaires, elle a intégré la formation d’excellence de l’émirat. Avec de bons résultats sportifs, brillante dans ses études, elle représente l’avenir du sport qatari. Ambassadrice de la candidature du Qatar à l’organisation des championnats du monde d’athlétisme de 2019, elle est mise en avant par l’émirat, qui veut faire de la jeune athlète une actrice de sa communication.

« Des horizons plus vastes pour les athlètes féminines »

Le Qatar voit en effet dans le sport l’occasion de marquer sa différence avec l’Arabie saoudite, à laquelle il est souvent comparé. Il souhaite affirmer sa modernité en militant plus largement pour la participation des femmes aux épreuves sportives de haut niveau. Moza Bint Nasser Al-Misnad, épouse de l’émir Hamad Ben Khalifa Al-Thani (il a abdiqué au profit de son fils en 2013) et directrice de la Qatar Foundation (Fondation pour l’éducation, les sciences et le développement communautaire du Qatar) est à l’initiative de cette orientation. En 2002, c’est elle qui a créé le Qatar Women Sport Committee (Comité du sport féminin). Et Doha a accueilli l’année suivante la Conférence asiatique du sport féminin.

Mais cette volonté est réellement apparue aux yeux du monde à partir des Jeux olympiques de 2012. En pleine polémique autour de la frilosité saoudienne au sujet d’une possible participation de ses sportives aux Jeux, le Qatar, qui présentait pour la première fois ses athlètes féminines, avait fait le choix symbolique de désigner sa championne de tir Bahiya Al-Hamad comme porte-drapeau. Au même moment, chez Sotheby’s à Londres, la Qatar Museums Authority2 inaugurait l’exposition Hey’ya : Arab women in sport au sous-titre évocateur : Broader horizons for female athletes (Des horizons plus vastes pour les athlètes féminines). Cette création originale de deux sœurs françaises, Brigitte (pour les photos) et Marian (pour les films documentaires) Lacombe, à la fois artistique et militante, avait pour objectif de favoriser le rayonnement de l’émirat à l’échelle mondiale. Les femmes arabes sportives y étaient présentées dans leur diversité. Certaines y affirmaient leur attachement à la culture musulmane par le port du voile, d’autres se montraient tête nue.

Hey'Ya : Arab Women in Sport, Qatar Museums Authority — YouTube
Bande-annonce

En arrière-plan, le Qatar agit sur le terrain diplomatique par l’intermédiaire de la culture. Séduire les acteurs du sport demeure en effet l’un des axes forts de sa politique d’influence, et les dirigeants qataris, qui ont tous fait leurs études dans des grandes universités européennes et américaines, connaissent l’importance que revêt la question des femmes pour l’opinion occidentale. Doha mesure de plus le poids que représentent les fédérations sportives occidentales au sein des organes du sport mondial.

Porte-drapeaux de l’émirat

Il s’agit aussi d’affirmer sa modernité. En jouant sur les imaginaires occidentaux qui assimilent le plus souvent la condition féminine des pays du Golfe à celle des Saoudiennes (considérée comme l’une des pires au monde), il se distingue en montrant une tout autre réalité. Le secrétaire général du comité olympique qatari, Saoud Ben Abderrahmane Al-Thani explique qu’« un plus grand engagement de femmes dans le sport signifie plus de modèles féminins qui peuvent inspirer nos enfants, ce qui ne peut qu’être bon pour le futur du Qatar »3. Mariam Farid en est l’illustration.

Dans la société conservatrice qatarie, les femmes sont l’un des piliers de la famille. Elles gèrent le foyer, participent à l’éducation des enfants et jouent dès lors un rôle primordial dans le développement de la culture de l’effort. C’est pourquoi le Comité du sport féminin fondé par Moza Bint Nasser Al-Misnad met peu à peu en place des programmes d’éducation physique pour les filles à l’école et organise des championnats scolaires. Dans le même temps, l’Aspire Academy élabore pour elles des programmes d’excellence : il s’agit de les former pour qu’elles deviennent des porte-drapeaux de l’émirat sur la scène internationale, tout en restant des modèles à suivre.

Le poids de la tradition

Cet objectif se réalisera sur un temps long. Un rapport réalisé par l’émirat en 2009 montre que la pratique sportive reste marginale dans la vie d’une femme qatarie. L’émirat souhaite aller vite ; il est cependant freiné par certaines traditions encore bien présentes au sein de sa société qui handicapent son avancée dans le développement du sport féminin. Car le rôle des femmes dans la société est déterminé par la famille, qui reste fondée sur un modèle patriarcal dominant. Les parents valident ou refusent les orientations de leurs filles, avant que les époux ne prennent le relais pour définir à leur tour leur marge d’action dans la société.

La représentation positive du sport féminin au sein de la cellule familiale est donc décisive dans l’accès des jeunes filles à une activité physique. Et c’est surtout au moment de la puberté que la question de la participation sportive est remise en cause par la famille. La jeune athlète Omera en témoigne : « Quand j’étais au lycée, il y avait quelques très bonnes sportives, mais elles ne pouvaient pas jouer parce que leur famille ne leur donnait pas la permission. »4.

Quelques jeunes femmes choisissent cependant de s’opposer aux choix de leurs parents, au risque de se marginaliser par rapport à leur famille, et de ce fait, dans la société. Ce conservatisme provient de normes culturelles profondément ancrées dans la société. La valeur d’honneur — irdh — se rapporte à la virginité de la femme et à sa chasteté. Le fait que la sportive puisse être exposée aux regards masculins dans des positions qui mettent en lumière son corps engendre des craintes dans certaines familles.

Mariam Farid, ambassadrice du Qatar, Doha 2019 — YouTube

Miser sur l’éducation

Bien que de nombreux hommes jugent la mixité dans le sport contraire aux valeurs islamiques, cette question relève avant tout de normes sociales issues de l’ordre tribal. Dans un tel contexte, le pouvoir incite au développement d’infrastructures adaptées pour une pratique physique féminine hors de portée des regards masculins. Des coachs féminines sont recrutées à l’étranger. Le Comité olympique qatari préférerait toutefois qu’à moyen terme elles soient des nationales, afin qu’elles comprennent mieux les enjeux de la société. C’est à ce titre qu’en 2009, il a mis en place un partenariat avec la Fédération de coaching canadienne pour élaborer un programme spécial de certification afin de former des Qataries au métier de l’enseignement de l’éducation physique. Dans le même sens, l’université du Qatar a créé en 2015 un département dédié au coaching sportif féminin. Le Supreme Committee for Delivery and Legacy (Comité suprême pour les projets et l’héritage), instance chargée de la gestion de l’organisation de la Coupe du monde 2022, a établi le Majliss al-jiran (l’Assemblée des voisins), un programme qui vise à promouvoir le sport féminin auprès des Qataris.

Cette adaptation aux contraintes culturelles offre des opportunités aux femmes d’accéder à une pratique sportive régulière, et la création de fédérations sportives féminines s’inscrit dans ce contexte. L’autorisation du port du voile par certaines instances internationales du sport permet aux athlètes qataries désirant préserver leur image du regard des hommes de pratiquer leur sport. Le sport féminin tend ainsi à modifier les représentations patriarcales. Les femmes de la famille régnante, à l’image de Moza Bint Nasser Al-Misnad et de sa fille Mayassa Bint Hamad Al-Thani, présidente de la Qatar Museums Authority sont pleinement engagées dans ce dessein, intervenant directement dans la sphère publique traditionnellement limitée aux hommes.

Une telle évolution est une question de générations. La jeunesse féminine, moins enracinée dans les traditions, et qui fréquente les bancs des prestigieuses universités de l’Education City5 est plus à même d’y participer pleinement. À l’instar de Mariam Farid, devenue en 2015 l’une des figures de la journée nationale du sport, sousles yeux de la championne olympique britannique Kelly Holmes invitée pour l’occasion. Annonce-t-elle une nouvelle ère pour les femmes au Qatar ?

1Cette institution, inaugurée en 2004 au cœur du quartier du sport de Doha, l’«  Aspire Zone  », a pour but d’édifier la société qatarie autour des valeurs de la pratique sportive.

2Organisme chargé de la gestion et du développement des musées qataris.

4Geoff Harkness, «  Out of bounds : Cultural Barriers to Female Sports Participation in Qatar  », The International Journal of the History of Sport, Vol. 29, 2012.

5Selon l’ONU, dès 2005, la part des étudiantes dans les effectifs inscrites à l’université représentait plus de 65 %.