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Le jeu gagnant de la Russie en Syrie

Après les rencontres d’Astana (Kazakhstan) entre le gouvernement syrien et des représentants de la rébellion, parrainées en janvier par la Russie, la Turquie et l’Iran, de nouvelles négociations doivent s’ouvrir à Genève le 20 février. L’objectif poursuivi par Vladimir Poutine de faire valider par la communauté internationale la situation militaire et politique créée sur le terrain par la Russie pourrait bien ne pas rencontrer d’obstacle du côté de Donald Trump.

Après la récente chute d’Alep entre les mains du régime syrien et l’intronisation du président Donald Trump aux États-Unis, la Syrie se trouve placée dans une situation fondamentalement nouvelle. L’énorme démonstration de force russe à Alep a été accueillie par le silence d’une administration Obama sur le départ, peu désireuse de s’impliquer dans le conflit syrien pendant ses derniers jours au pouvoir. Il était clair que Moscou cherchait à remporter une victoire avant l’arrivée de Donald Trump, pour renforcer ses atouts dans les négociations avec la nouvelle administration.

Le président russe Vladimir Poutine estime en effet qu’avec Trump, le moment est venu pour des négociations plus amicales. Moscou peut se féliciter d’être considéré par la nouvelle administration comme un partenaire crédible dans le combat contre la menace principale aux yeux de Trump, le « terrorisme islamique radical » et la Russie escompte que l’on peut maintenant coopérer sur une plus grande échelle — et même que les États-Unis l’aident à remporter de nouveaux succès, peut-être à Raqqa et à Idlib.

Gérer les « deux Syrie »

Une nouvelle carte de la Syrie est en train d’être dessinée, dans laquelle le pays évoluerait de la fragmentation chaotique actuelle vers une forme plus ordonnée de cantonisation. Les micro-États qui existent de facto pourraient être reconnus plus formellement, dans le cadre d’une décentralisation générale de l’autorité dans tout le pays.

Pour le moment, le territoire de la Syrie est divisé en deux vastes zones, avec des dynamiques contraires à l’intérieur de chacune d’entre elles. La chute d’Alep, ainsi que le « nettoyage » en cours des faubourgs de Damas ont efficacement consolidé un sanctuaire — certes imparfait — contrôlé par le régime et désigné par le terme de « Syrie utile ». Ce qui laisse le reste du pays sous l’emprise de nombreuses factions, la plupart islamistes radicales, et qui coexistent avec ce qu’il reste des factions armées rebelles modérées, ou plus souvent les combattent.

Dans l’esprit du régime syrien, la « Syrie utile » est la plateforme à partir de laquelle il peut lancer des opérations pour reprendre du terrain. Le président syrien Bachar Al-Assad cherche à obtenir que sa propre survie fasse partie de tout accord Poutine-Trump. Il souhaite la réhabilitation de son régime, et veut être reconnu internationalement comme un acteur incontournable de la fin de partie syrienne. Un espoir raisonnable, étant donné le nouveau climat en Occident où, là comme ailleurs, on tend à l’accepter comme un moindre mal.

La vision russe de la scène syrienne est relativement différente. Pour Poutine, les zones contrôlées par le régime peuvent représenter une carte maîtresse dans les négociations avec les États-Unis, qui porteront sur un accord politique global pour la Syrie, et sur l’avenir de la Russie dans ce pays. Maintenant que les petites parties de l’est qui étaient encore sous le contrôle du régime et la protection de la Russie, c’est-à-dire Palmyre et Deir ez-Zor, sont retombées sous le contrôle de l’organisation de l’État islamique (OEI) ou risquent d’y retomber, Poutine espère obtenir un feu vert de Trump pour reprendre les zones à majorité sunnite de la Syrie, vaincre les groupes de l’opposition qui restent et ensuite installer une forme ou une autre de décentralisation, dont les Russes savent qu’elle constitue la seule chance pour l’unité de la Syrie et la préservation de leurs intérêts.

Une deuxième partie de ce marchandage serait centrée sur la « Syrie utile » elle-même — ses contours, sa gouvernance, ses protecteurs et le rôle qu’y jouerait Bachar Al-Assad. Là, la Russie a besoin de l’aval des États-Unis pour conclure un marché satisfaisant avec un régime en difficulté, avec les soutiens iranien et chiite, tout aussi embarrassés, ainsi qu’avec la Turquie et les États du Golfe. Autrement dit, une entente avec les États-Unis donnerait à la Russie, manœuvrant au milieu de la myriade d’acteurs politiques impliqués, un plus grand espace pour réaliser ses ambitions politiques.

Une brèche ouverte pour les objectifs russes ?

C’est dans ce contexte que la conférence d’Astana a été organisée, sous le patronage de la Russie, de la Turquie et de l’Iran. Le but immédiat de la rencontre était de consolider un cessez-le-feu durable en Syrie. Toutefois Moscou, qui a dominé la préparation de la conférence, a aussi cherché à transformer la victoire d’Alep en gains politiques substantiels. L’intention finale de Poutine est de mettre en place un grand plan pour la Syrie, qui comporte trois objectifs principaux.

— Le premier est de monopoliser les négociations sur la Syrie, au détriment du duopole antérieurement en cours avec les États-Unis. Poutine aimerait exploiter le manque de concentration de Washington, conséquence d’une transition présidentielle chaotique, pour prendre le leadership de toute négociation à venir. Aujourd’hui, la Russie est assise sur le siège du conducteur, la Turquie et l’Iran sur les sièges passagers. Et les États-Unis pourraient bien être dans le coffre.

— Deuxièmement, dans les calculs russes, le processus d’Astana ne devrait pas seulement forcer l’opposition à revoir à la baisse ses ambitions et ses attentes. Astana devrait aussi servir à remodeler l’opposition elle-même. Les querelles qui règnent sur ces négociations peuvent diviser encore plus l’opposition, en marginalisant les groupes les moins enclins au compromis. Cela permettrait à la Russie de choisir efficacement les interlocuteurs du régime.

— Troisièmement, toute forme de cadre de négociation issu d’Astana pourrait remplacer graduellement le précédent cadre de Genève, qui prévoit le départ d’Assad au bout d’une période de transition. Genève avait de nombreux soutiens, mais Astana peut refléter une solution plus réaliste aux yeux des Russes : au lieu d’une Syrie démocratique et unifiée, une consolidation des mini-États et des zones d’influence actuels, au moyen de trêves et des réconciliations locales.

Ces entités seraient légalisées plus tard à l’aide d’un schéma de décentralisation définitif. Dans cette future Syrie, un Assad affaibli pourrait rester dans le décor pendant longtemps, mais très probablement dans le cadre de nouvelles institutions, comprenant un conseil militaire formé des généraux du régime et d’anciens rebelles. Ce conseil serait accompagné d’un gouvernement d’unité nationale, en grande partie symbolique, qui pourrait voter des réformes minimales dans des domaines non essentiels à la survie du régime, et qui superviserait des plans de reconstruction vitaux pour le pays. Les Russes ont également proposé, mais de manière informelle, un projet de Constitution auquel les parties ont réagi froidement.

Voilà le processus qui sera vraisemblablement présenté à l’administration Trump. Le nouveau président américain pourrait ne pas faire d’objection à une telle formule pour la Syrie. Fait révélateur, dans les dernières semaines de la campagne, l’un de ses fils a rencontré à Paris des figures de l’opposition syrienne considérées comme acceptables par le régime. La conversation était coprésidée par Randa Kassis, une protégée du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov, et considérée par de nombreux observateurs comme devant jouer un rôle de premier plan dans tout nouveau gouvernement syrien. Plus récemment, la représentante américaine Tulsi Gabbard, une démocrate qui a dernièrement rencontré Donald Trump, s’est rendue à Damas pour une « mission d’enquête » au cours de laquelle elle a rencontré Bachar Al-Assad lui-même.

Si les efforts de la Russie devaient réussir après Astana, et si les idées qui ont la faveur de Moscou sont choisies, légitimées et amplifiées par une nouvelle série de conférences internationales sur la Syrie — comme la conférence prévue en février à Genève — Poutine aura réussi plusieurs choses : poser un couvercle sur la révolution syrienne ; mettre temporairement de côté la question de l’avenir d’Assad ; et faire valider par la communauté internationale la situation militaire et politique créée sur le terrain par la Russie.

Tout ceci suggère que 2017 pourrait être l’année au cours de laquelle les Syriens se rendront compte que leur conflit s’ouvre sur une alternative : soit il sera gelé, car il se focalisera sur le seul combat contre le terrorisme ; soit la Syrie reviendra à la case départ, car la question de l’avenir d’Assad restera en suspens. Après des années de terribles souffrances, ces options sont loin d’être idéales.