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Tel-Aviv, Istanbul, Bruxelles à l’heure du tout sécuritaire

Une dérive autiste

Petit à petit s’installe dans toute l’Europe un repli sécuritaire, une dérive autiste qui fait craindre pour l’avenir des démocraties mais aussi pour l’avenir de la culture urbaine. L’enfermement volontaire remplace l’échange et le dialogue.

Je rentre d’un voyage en Israël, impressionné par la solitude et le repli dans les villes que j’ai arpentées, pour le plaisir et pour prendre des photographies. Je rentre à Paris le jour même où l’Union européenne signe un accord avec la Turquie qui instaure une barrière anti-migratoire, alors que la guerre en Syrie a mis sur les routes plusieurs millions de personnes. Quatre jours après mon retour, deux bombes explosent à Bruxelles, l’une à l’aéroport, l’autre dans le métro, faisant plusieurs dizaines de morts. Je vois une concomitance entre ces trois faits.

Lorsqu’on se promène en Israël, on peut faire le constat que la plupart des rues sont vides, quels que soient la ville, le lieu ou l’heure où on les arpente. Seuls certains cafés, centres commerciaux et les transports en commun témoignent d’une relative sociabilité ou promiscuité. Les autres espaces publics semblent se vider au fil des ans, dans un climat d’anémie et de solitude. Les statistiques récentes de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), dont Israël fait partie depuis 2010, montrent que ce pays est désormais l’un des plus denses de ses pays membres en termes de population — et des plus pollués : huitième sur trente-quatre, et avec les taux de pauvreté les plus élevés : deuxième après le Mexique.

Un étrange paradoxe

On peut s’interroger sur cet étrange paradoxe qui fait que le pays se densifie sur le plan démographique tandis que les rues de ses villes se vident lentement. Petit territoire saturé de tours et d’autoroutes, Israël est doté d’un réseau de transports en commun déficitaire. Les noyaux urbains sont denses, bétonnés, la circulation automobile explose avec la disparition progressive des piétons, hormis dans les vieux centre urbains où les blocs à l’abandon alternent avec des zones réhabilitées, vouées à la spéculation. La disparition progressive de la pratique piétonnière est aussi nourrie par la peur des attentats et des agressions au couteau. Les attaques quasi quotidiennes sont plutôt circonscrites à Jérusalem et aux abords des colonies, mais elles surviennent ailleurs de temps à autre, transformant progressivement les artères urbaines en zones à risques.

La cyberdépendance contribue également à vider les espaces publics. Les jeunes Israéliens sont particulièrement « accros » à la technologie. Les symptômes d’addiction se répandent, notamment les formes de déprime et d’enfermement. Le coût exorbitant de la vie en Israël, plus élevé que dans de nombreux pays européens, conduit les gens à assumer plusieurs emplois, à se déplacer sur des distances de plus en plus longues et fatigantes, et donc à délaisser progressivement les loisirs.

L’emprise grandissante de la religion sur les pratiques culturelles et de loisirs, son communautarisme et la primauté accordée à la vie familiale stérilisent à leur manière la culture urbaine.

Les causes de l’anémie sociale en Israël, on le voit dans ce raccourci, sont complexes. Il ne faut pas oublier enfin que ce pays ne cesse de se barricader, dans un processus voué à se développer encore dans les années à venir, et que cet enfermement produit un autisme paranoïaque qui contribue à appauvrir les relations sociales.

Le repli européen

Scellé par le récent accord avec la Turquie, le repli européen mériterait d’être mesuré à l’aune de cette dérive autiste israélienne, comme un acte d’enfermement conduisant à une asphyxie morbide. D’autant plus que l’Europe et le Proche-Orient se trouvent dans une trajectoire de rapprochement complexe, dans une sorte de contamination — voire de mimétisme — qui suscite de nombreuses interrogations. Et dans cette convergence on voit apparaître une dynamique inédite : la tentation croissante des États européens affaiblis, non seulement de s’appuyer sur, mais aussi de s’inspirer des solutions de gouvernement et de l’autoritarisme des États proche-orientaux. L’expertise de la Turquie ou d’Israël en matière de lutte antiterroriste acquièrent un poids majeur, l’arme du terrorisme est utilisée comme un robinet pour exercer un chantage sur l’Europe. Développée en son temps par Mouammar Kadhafi dans sa diplomatie internationale, l’arme migratoire-terroriste est aujourd’hui monnaie courante pour un nombre croissant d’États. Mais la situation a changé depuis la chute du dictateur libyen : elle est plus fragile et volatile sur tout le pourtour méditerranéen.

Déjà dupée avec Kadhafi, l’Europe réitère son aveuglement avec Recep Tayyip Erdogan. Au vu de cette montée dans l’usage du chantage terroriste interétatique et diplomatique, il faut remettre en cause le cliché courant sur la diffusion du terrorisme selon lequel il s’introduirait par le bas, par les parias de la société et les failles dans les systèmes de surveillance. On a pu voir ces dernières années comment les régimes syrien et turc se sont servis des organisations terroristes pour renforcer leur pouvoir menacé à l’intérieur et sur la scène internationale. Les États européens subissent le chantage, mais affaiblis qu’ils sont, glissent lentement vers des recettes politiques qui rappellent de plus en plus les équilibres proche-orientaux, privilégiant l’enfermement, la peur d’une menace venue du dehors et le repli communautaire. Si les gouvernements européens affichent un certain mépris à l’endroit d’Erdogan et de Benyamin Nétanyahou, leurs tentations politiques sécuritaires patriotiques rappellent de plus en plus les formules concoctées en Israël et en Turquie. La France emboîte le pas à Israël autrement : elle se voit bien en martyre et nourrit volontiers un ressentiment maladif à l’encontre des « autres » et du monde.

Une conscience malheureuse

Je ne peux m’empêcher de considérer les attentats de Bruxelles à la lumière des constats qui précèdent. Comme un produit de l’isolationnisme et du repli des États, de l’indifférence croissante aux questions et aux dynamiques sociales, une perte d’imagination dans les relations. Comme un aplatissement des consciences sur des considérations sécuritaires et patriotiques, accompagné de tentations autoritaires. Comme la diffusion malsaine d’une conscience malheureuse, victimaire et paranoïaque. Comme l’émergence d’un appel suicidaire collectif, dont les jeunes terroristes seraient les premiers acteurs.

Il est possible de renverser cette donne et les remèdes sont multiples, en ce sens qu’il n’existe pas de solution unique ou majeure. Et c’est non seulement une source d’espoir, mais une nécessité de prendre conscience du fait que l’issue sécuritaire ne suffit pas, et qu’elle ne peut en aucun cas nous dispenser de concevoir d’autres mesures, d’échafauder toutes sortes d’hypothèses et d’actions collectives.