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Tunisie, la vie en état d’urgence

Le 4 juillet 2015, le chef de l’État tunisien Béji Caïd Essebssi décrétait l’état d’urgence. Huit jours plus tôt, un attentat djihadiste contre une station balnéaire près de Sousse avait coûté la vie à 38 touristes. L’enquête a révélé qu’il y avait un lien entre cette attaque et celle qui s’était produite trois mois plus tôt, le 18 mars, faisant 22 morts parmi les touristes qui visitaient le musée national du Bardo. Les deux attentats ont été revendiqués par l’organisation de l’État islamique. Comment les Tunisois vivent-ils cette situation ? Témoignage.

La déclaration de l’état d’urgence s’inscrit dans un contexte opaque. Il est difficile de voir ce que cette mesure signifie : le président de la République l’avait rejetée au lendemain de la tuerie de la plage de Sousse (26 juin), il l’annonce une semaine après. Les investigations et les enquêteurs dépêchés d’Angleterre (la plupart des victimes — 38 morts et 40 blessés — sont anglaises) y sont-ils pour quelque chose ? Les journaux britanniques ne se privent pas de détails inquiétants sur le niveau de sécurité du pays.

La menace djihadiste prend ainsi en Tunisie la forme d’un terrorisme urbain. Elle cesse d’être localisée dans les zones frontalières de l’Algérie, vers le mont Chaambi et gagne la capitale et les zones touristiques. L’état d’urgence suscite la crainte de nombreux Tunisiens de voir se réduire les acquis de la révolution en matière de libertés publiques. Il est en effet appliqué en vertu d’un décret datant de 1978 qui renforce considérablement les pouvoirs des gouverneurs en matière d’ordre public et permet aux autorités politiques d’avoir recours à l’armée comme forces d’appoint aux forces de police.

Le poids des mots

Une phrase du discours d’annonce (préparé, filmé par deux caméras, monté et transmis à 17 h 30), peu remarquée par les commentateurs, a attiré mon attention. Il s’agit d’une déclaration politique aussi courte que nette : « la Tunisie n’est pas un État islamique… ni d’aucune obédience religieuse ». La phrase est noyée dans vingt minutes d’explication sur l’ampleur du danger terroriste pour l’État tunisien : encore un coup comme Sousse et l’État s’effondre, prédit Béji Caïd Essebsi. La formule va lui être reprochée de tous côtés, éclipsant une autre qui a son importance : le président déclare pour la première fois le caractère civil de l’État. Il le signifie également par la forme, dans un registre de langue à mi-chemin entre l’arabe littéraire et dialectal et sans conclure, comme il en a pris l’habitude, avec un verset du Coran. Renonçant à une rhétorique éprouvée (dialectal tunisois et référence coranique), il adopte un ton grave et alarmant.

Voulus ou pas, les deux effets sont différemment reçus, plutôt mal appréciés par l’opinion, bien inquiète. La plupart des partis d’opposition, à l’exception d’Al-Massar1 et l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) condamnent la décision. Le parti Ennahda, associé au gouvernement, a signifié quant à lui qu’il comprenait la mesure. Dans l’urgence et l’émotion, le poids des mots importe autant que les faits, encore mal connus.

Tout est comme d’habitude mais l’inquiétude monte

L’effet de la mesure sur le pays est difficile à décrire d’un trait. Je peux témoigner de ce que je vois. La vie continue, la circulation et les commerces sont comme d’habitude bondés, indisciplinés, et la consommation prospère. Les soirées ramadanesques sont animées, les festivals d’été vont leur train et les gens vaquent partout. À Hammam-Lif2, la promenade de la plage et le centre ville grouillent de monde dans la soirée. Khaled, mon mari, membre du conseil municipal, a fort à faire avec la mairie pour mettre de l’ordre dans les commerces parallèles qui pullulent et encombrent l’avenue principale. Une réunion extraordinaire du conseil municipal (on dit « délégation spéciale » depuis 2011) a eu lieu le 8 juillet au casino, avec les députés du gouvernorat de Ben Arous. Pour la première fois, ce monument abandonné est utilisé pour l’intérêt public !

Au quotidien, les gens s’affairent comme d’habitude au rythme de Ramadan : journées sans repas, avec activité léthargique et siestes étalées ; soirées longues, avec ripailles, feuilletons télévisés à la pelle et activités mixtes de toutes sortes (visites, courses, sorties, réunions au-delà de minuit). On dit que les mosquées sont moins pleines qu’avant pour la prière du soir (trawih), alors que ces derniers temps, elles étaient très fréquentées, notamment par les jeunes.

À écouter radios et télés (les nouvelles sont plus détaillées qu’avant), l’atmosphère est tendue dans le pays. On a annoncé hier la disparition d’une trentaine de jeunes de Remada, dans l’extrême sud du pays. Les familles sont inquiètes : sont-ils partis pour le djihad en Libye ou en vue d’émigrer clandestinement vers l’Europe ? Certains n’ont pas 20 ans et 3 militaires (dont un pilote) manquent à l’appel. Ce départ groupé déclenche des enquêtes comme il suscite des débats. Les médias se mêlent de voir ce qui se passe localement, interviewent des proches, pistent les réseaux sur place. Les Tunisiens prennent conscience d’une situation chargée, d’un danger collectif. La situation dans le sud est assez trouble et cela fait un certain temps que cela dure. Depuis les élections, fin 2014, la colère monte, assise sur de vraies inégalités économiques et sociales, attisées par les partisans de Moncef Marzouki soutenu par la chaîne qatarie Al Jazira dans une campagne présidentielle précoce.

Sans parler de complot, il semble qu’il y ait un travail de déstabilisation disséminé sur plusieurs points et secteurs économiques en détresse. L’état de siège est conçu aussi comme l’un des antidotes pour mettre fin aux grèves et sit-in incessants qui épuisent les forces de sécurité. Beaucoup de manifestations ont été dispersées par grenades lacrymogènes. On se souvient d’avoir vécu sous état d’urgence entre janvier 2011 et mars 2014 ; cela n’a pas empêché les mouvements et les grèves de se produire par dizaines, chaque mois et partout. L’armée, convoquée pour mettre de l’ordre, n’est pas une solution viable ni durable, mais au moins, la police n’est plus le seul corps armé présent sur le terrain.

Que fait la police ?

Les dysfonctionnements de la sécurité sont de plus en plus notoires car sensibles à tous les niveaux et en même temps objets de commentaires par tous, malgré un déploiement visible. Même si on doit reconnaître qu’être « flic » n’est pas facile aujourd’hui en Tunisie, la fonction est au centre du bouleversement de la conception et du regard sur le pouvoir. Fonctionnaires et administrés sont déroutés. Autrefois, devenir policier était un emploi à la portée de tous ceux qui pouvaient faire preuve de docilité envers le régime. Diplôme ou pas — le diplôme est devenu un atout supplémentaire avec le temps — c’était tranquille, rapportant privilèges et sécurité, souvent des compléments de revenus non négligeables, quand ce n’est pas un pouvoir réel et surtout des occasions de débrouille parfois inespérée.

Aujourd’hui et même si aucune réforme de fond n’a eu lieu, la police est dépassée, infiltrée d’éléments divers (on parle d’espions pour le compte de la Russie), déchirée par des luttes internes de clans — essentiellement l’ancien Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Zine El-Abidine Ben Ali face à Ennahda, le parti des trois dernières années de pouvoir. On y voit se refléter la lutte des classes et les pesanteurs des mentalités machistes, anti-libertés individuelles (on vient de condamner un jeune transportant dans sa voiture 3 canettes de bière à 3 mois de prison avec sursis pour attentat aux bonnes moeurs !), racistes (un policier a tabassé un diplomate sénégalais à l’aéroport), contre toute aspiration à la démocratie en un mot... Même s’ils nous ressemblent, les policiers, aidés par un système judiciaire tout aussi gangrené, étouffent la transition, entre autres parce qu’ils sont désorientés par un besoin de mutation difficile à encaisser par des professions du pouvoir et de la force unilatérale, longtemps incontestées.

Depuis l’attentat de Sousse, on entend parler de limogeages en série dans la police. Des complicités sont découvertes parmi les responsables régionaux, dont une bonne vingtaine auraient été remerciés, et même au niveau central. Ce n’est pas seulement une conséquence de l’infiltration facilitée par Ennahda (entre autres les salafistes arrêtés en 2006 à Soliman, soupçonnés de fomenter un coup d’État contre Ben Ali, relâchés en 2011 et pour certains intégrés dans la fonction publique par le gouvernement de la Troïka). Le corps de la police est manifestement lassé de la situation incertaine qui perdure depuis 2011. Certes, des policiers avisés ont réussi à se constituer en syndicats, mais outre que cela ne les empêche pas d’être divisés sur la façon de défendre les intérêts de la corporation, la plupart ne sont plus assurés de rien. Les gouvernements politiques se succèdent sans se ressembler vraiment, et même si les procédés sont inchangés, cela doit désarçonner ! Disons que les mieux intentionnés ne savent plus sur quel pied danser, ni à quelles logiques partisanes obéir.

Ajoutons que les armes circulent dans le pays et cela complique le travail. Policiers et militaires courent des dangers sérieux, ce qui explique en grande partie, sinon une couardise généralisée, du moins les hésitations des agents et le manque de motivation à aller au-delà du travail de routine et des apparences. Les attentats du Bardo et de Sousse sont aussi, pour une large part, le produit d’un désarroi devant la définition du rôle de la police et de ses représentations, en même temps que d’un manque de coordination des cadres supérieurs. Certains disent que la confusion est préparée depuis longtemps par le jeu des chaises musicales qui consiste en recrutements nouveaux, nominations partisanes et suppressions de postes, y compris à un haut niveau de responsabilités... Ainsi a-t-on, par exemple, supprimé le poste de directeur général de la police nationale, rouage de coordination. Les feuilletons qui passent chaque soir sur les différentes chaînes de télévision se paient l’image du policier, associée à celles du terroriste et du mafieux. Cela défoule le public et nourrit une certaine résistance, mais ne peut que déplaire aux intéressés.

Serrer les rangs et les dents

De mon côté, je vis comme avant, en famille (Ramadan oblige encore plus que d’habitude) en travaillant, en écrivant. Je garde la conviction que nous devons continuer à vivre normalement, en faisant l’effort de comprendre, de parler entre nous, d’expliquer et de réfléchir ensemble sur notre situation qui cumule toutes sortes de crises, celle du pouvoir et de l’autorité se nouant avec les autres. Il me semble que la seule attitude est d’agir pour que les gens autour de soi, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur, serrent les rangs et les dents, veiller à ne pas s’éparpiller dans la théorie du complot, ne pas céder au ressentiment facile ni participer à affaiblir des liens de solidarité bien atteints par la crise sociale et économique. Les gens ont peur de l’avenir et à chaque choc, chacun y va de ses démons et frustrations : les hommes contre les femmes, les jeunes contre les vieux, les démunis contre les riches, les croyants contre les autres, les chômeurs (diplômés ou pas) contre ceux qui travaillent, les laissés-pour-compte contre les favorisés, les habitants des régions de l’intérieur contre ceux de la côte, ceux du sud contre ceux du nord. La question du sud est particulièrement délicate car des gens investissent le sentiment scissionniste (entre le nord et le sud) installé depuis longtemps dans les inconscients, si facile à exploiter pour déstabiliser le pays par petits bouts. Les problèmes sont déjà énormes dans ces régions qui ont besoin d’être mieux développées, plus intégrées à la roue économique. Leurs populations sont mobilisables dans toutes les directions, y compris par les réseaux de commerce parallèle (qui font vivre des localités et des familles entières) et le djihadisme qui lui est lié.

L’état de siège est décrété pour trente jours. Sera-t-il levé d’ici fin juillet ? Aura-t-il porté quelques fruits ? Rien ne permet de prédire quoi que ce soit. Le premier ministre parle de construire un mur de 168 km le long de la frontière libyenne. Le chantier peut au moins fournir du travail, mais est-ce vraiment une solution ?

1La Voie démocratique et sociale ou Al-Massar a été créé le 1er avril 2012. Il résulte de la fusion entre le mouvement Ettajdid, le Parti du travail tunisien et des indépendants du Pôle démocratique moderniste. Son secrétaire général est Samir Taïeb.

2Cette ville côtière de la banlieue sud de Tunis, située à une dizaine de kilomètres de Tunis et rattachée administrativement au gouvernorat de Ben Arous, est la ville d’Abou Yadh, le chef d’Ansar al-charia, qui aurait été abattu vers la mi-juin par les bombardements en Libye. L’attentat de Sousse serait-il une vengeance  ?