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Une intervention militaire française en Syrie sans vision ni perspective

À l’ombre de la crise des réfugiés

L’afflux de réfugiés de Syrie ou d’Irak qui convergent vers l’Europe occidentale, s’il a soulevé un mélange d’émotion et de crainte dans les opinions, n’a fait que confirmer les atermoiements des gouvernements européens. Et l’intervention militaire décidée par la France en Syrie n’apparait que comme un coup d’épée dans l’eau de la politique intérieure.

Face aux réfugiés de Syrie ou d’Irak qui convergent vers l’Europe occidentale, un mélange d’émotion et de crainte secoue la population française. Émotion devant les images et crainte d’être débordé par cet afflux terrestre qui s’ajoute à l’afflux maritime. Le comportement du gouvernement, à moins de deux ans de la prochaine élection présidentielle, est en phase avec cette solidarité tempérée. L’atermoiement français est cependant balloté par la décision d’accueil massif prise par la chancelière allemande, avec qui le président François Hollande tient à être le plus possible en harmonie afin de rester dans le camp qui dirige l’Union européenne. Opposée en mai 2015 aux quotas migratoires contraignants au sein de l’UE, la France se met en septembre à en soutenir le principe, en remorque de l’Allemagne. De même, deux jours après avoir qualifié de « stupide »1 l’idée prônée par le Front national (FN) de rétablir le contrôle aux frontières, la France déclare2, juste après la décision allemande de réinstaurer le contrôle à une partie de ses frontières, qu’elle «  n’hésitera pas » à le faire si nécessaire. À des données objectives (contrairement à l’Allemagne, la France ne souffre pas d’un déficit démographique) s’ajoute une donnée subjective qui prend de l’importance à l’approche de la prochaine élection présidentielle : la xéno-islamophobie croissante au sein de la population française, alimentée implicitement ou explicitement par les principaux médias et partis politiques de l’Hexagone, de droite mais aussi de gauche (Parti socialiste, Les Républicains et Front national).

Des considérations de politique intérieure

Lorsqu’un mal progresse, le plus efficace est de s’attaquer à sa source. S’agissant des réfugiés de Syrie et d’Irak, la question n’est pas d’ordre économique, mais politique. Elle est d’autant plus aiguë que ces crises frappent de plus en plus à la porte de l’Union européenne. Après le marteau du terrorisme, c’est la vague des réfugiés provoquée par l’accumulation -– comme un effet d’oued — de plusieurs facteurs : la saturation des capacités d’accueil au Liban, en Jordanie et en Turquie, l’insuffisance dramatique des ressources financières du Haut Comité aux réfugiés (HCR) face au nombre des réfugiés — qui l’oblige entre autres à réduire les rations alimentaires distribuées dans les camps3 —, la recherche par les réfugiés d’un avenir hors de ces pays et l’enlisement de la guerre civile en Syrie.

Malheureusement, en Syrie, le P3 (États-Unis, Royaume-Uni, France) s’est enfermé dès le départ dans une posture politique rigide et inadaptée. À Paris, la consigne était d’être « dans le vent de l’histoire », celle tracée par les révolutions arabes, laissant de côté le fait que la Syrie n’était ni la Tunisie, ni l’Égypte, ni même la Libye. Faute de pouvoir agir indépendamment des États-Unis, par sa capacité à s’asservir, pour des contrats, à l’Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats arabes unis (dépendance qui a déterminé en partie l’hostilité français à l’égard de l’Iran) et faute de soutien au sein de l’UE, la France s’est enfermée dans une impasse qui a entraîné nombre de volte-face, d’hésitations, de contradictions, d’annonces sans suite.

Le principe du « ni Assad, ni Daech » est affirmé le 5 février 2015 par le président François Hollande, pour justifier la limitation à l’Irak de la participation française aux frappes contre l’Organisation État islamique (OEI) de la coalition dirigée par les États-Unis : « Nous ne pouvons pas intervenir [en Syrie] si ça peut être un facteur favorable, ou pour le régime pour continuer à massacrer sa population (…), ou pour laisser une place à des groupes qui veulent en fait notre perte. » Mais cet « obstacle » à des frappes françaises en Syrie disparaît début septembre. Non pas au lendemain d’un des attentats commis en France par des sympathisants de l’OEI, mais alors que culmine la crise des réfugiés et l’inquiétude grandissante de la population française, qu’une surenchère se développe dans les débats politiques internes pré-électoraux et que des volte-face soudaines sont faites pour être en phase avec l’Allemagne.

Face à cette situation, et sous couvert de sécurité intérieure, le président reprend un rôle qui lui réussit jusqu’à présent : celui de chef de guerre. Deux sondages de circonstance, parus les 6 et 12 septembre4, viennent conforter l’à-propos cette posture, avec 61 % des Français pour l’un, 56 % pour l’autre, qui seraient favorables à ce que les troupes françaises participent à une intervention militaire au sol en Syrie contre l’OEI, tandis que 80 % estimeraient que l’engagement aérien français contre l’OEI en Irak ne suffisait pas, et que « face à la crise des migrants et des réfugiés venus de Syrie, les dirigeants européens n’ont pas réagi comme il le fallait ».

Ni Daech ni Assad ?

Un autre facteur, en toile de fond, a dû encourager cette décision : le « ni-ni » n’est plus tenable face à la réalité actuelle du théâtre syrien. En déclarant que « c’est Daech qui fait fuir, par les massacres qu’il commet, des milliers de familles »5, Hollande veut faire croire que les réfugiés syriens et irakiens ne fuient que les horreurs de l’OEI. Il escamote le fait que la majorité des victimes n’est pas due à l’OEI, afin de ne plus mettre Bachar Al-Assad au centre de son discours. Les mises en scène tapageuses faites par l’OEI autour de ses violences encouragent cette vision d’optique dont se sert François Hollande pour reléguer au second plan les violences, bien plus nombreuses, commises par le régime syrien, et celles perpétrées aussi par le reste de l’opposition armée.

En Syrie, le consensus parmi le P3 pour ne s’attaquer militairement qu’à l’OEI marque le début d’un revirement par rapport à son discours antérieur. États-Unis, France et Royaume-Uni commencent de facto à aller douloureusement dans la direction de Moscou. La petite phrase lâchée récemment par le ministre de la défense Yves Le Drian6 : « Notre ennemi, c’est Daech. Bachar al Assad, c’est l’ennemi de son peuple », est on ne peut plus limpide. De son côté, le premier ministre britannique David Cameron a également prôné, le 9 septembre 2015, l’extension en Syrie de la participation britannique aux raids aériens contre l’OEI, jusque-là limitée elle aussi à l’Irak. Les États-Unis, quant à eux, s’en tiennent toujours scrupuleusement à ne bombarder que l’OEI et certains groupes djihadistes liés à Al-Qaida. Ils ne font que le service minimum au profit des lambeaux de l’Armée syrienne libre, et commencent même à dialoguer avec les Russes pour combattre l’OEI.

Alors que l’inclusion d’Al-Assad dans une transition n’était auparavant pas une option, Hollande déclare maintenant que le départ de ce dernier sera « à un moment ou un autre posé dans la transition » 7, Londres envisage le maintien au pouvoir du président syrien pour une période de transition sous supervision internationale8, et les États-Unis se mettent à tenir aussi le même discours : « Le départ [de Assad] ne doit pas forcément avoir lieu le premier jour ou le premier mois [de la transition]. […] Il y a un processus par lequel toutes les parties doivent se rencontrer et se mettre d’accord sur la meilleure manière d’atteindre ce résultat. »9. Vladimir Poutine doit sourire en regardant ses adversaires se débattre et marcher à reculons vers la seule issue qui s’offre aujourd’hui pour un début de solution au problème syrien.

Une opération inefficace contre l’OEI

Ce ne sont pas quelques bombes de plus sur l’OEI en Syrie qui vont rendre l’opération menée contre cette organisation depuis août 2014 soudainement plus efficace. Au 14 septembre 2015, 6863 raids aériens de bombardement ont été menés contre l’OEI selon le département de la défense américain, dont 4328 en Irak et 2535 en Syrie. En Irak, la part des États-Unis est de 67 %, contre 33 % pour les autres participants (dont 5 % pour la France). En Syrie, elle est de 95 % par les États-Unis, contre 5 % pour les autres. On constate enfin depuis janvier 2015 un niveau à peu près constant, sans accroissement, du nombre de raids menés chaque mois en Irak et en Syrie (entre 300 et 600 pour chaque zone). Après plus d’une année de campagne aérienne, le résultat concret est faible. Si l’OEI a perdu un peu de terrain en Irak, il en a gagné en Syrie. Ses effectifs estimés restent toujours au même niveau : les pertes seraient donc compensées par de nouveaux volontaires, l’action de la coalition renforce la légitimité de l’OEI aux yeux de ses sympathisants.

Dans ce contexte, la décision française de mener des reconnaissances puis des raids de bombardement en Syrie ne va nullement changer la donne militaire. La réalisation de ces missions est en outre annoncée dans un cadre national « en pleine autonomie de décision et d’action » afin de « mieux identifier et localiser le dispositif de Daech pour être en mesure de le frapper sur le sol syrien et d’exercer ainsi notre légitime défense, comme le prévoit l’article 51 de la Charte des Nations Unies »10. L’action décidée en Syrie n’est officiellement justifiée que par la sécurité intérieure, alors qu’elle va plutôt mettre davantage la France sur la brèche. Ce ne sont pas en effet les quelques dizaines de membres de l’OEI, ni leurs quelques installations que la France va peut-être « neutraliser » qui vont atténuer la menace d’attentats, notamment perpétrés par des Français gagnés à l’OEI sur le territoire national. Cela va même l’augmenter. Ce ne sont pas au mieux dix raids aériens supplémentaires chaque mois sur les environs 400 raids mensuels effectués actuellement en Syrie par les États-Unis et leurs alliés qui vont changer la menace.

Sauf à viser avant tout là où sont nos compatriotes égarés en Syrie dans les rangs de l’OEI ? Discutable au plan du droit, illusoire au plan technique. S’assurer par nous-même que les risques de dégâts collatéraux sont faibles, notamment au sein des populations civiles non combattantes ? On ne pourra jamais en avoir la certitude. Vouloir agir séparément, alors que les États-Unis suivent déjà, en détail et en permanence, ce théâtre avec des moyens de reconnaissance autrement plus importants que ceux de la France, dénote une volonté d’agir en Syrie de façon autonome. Une mise en commun avec les États-Unis ne serait-elle pas plus appropriée ? Tel qu’annoncé, le coup d’épée voulu par François Hollande semble surtout vouloir atteindre les médias et l’opinion publique de l’Hexagone.

Paris sans initiative ni projet

Est-ce s’attaquer efficacement à la source du problème qui touche l’Europe et la France ? Le faire requerrait davantage de recul et de vision. Au plan humanitaire, un renflouement international des caisses du HCR limiterait-il beaucoup l’érosion des réfugiés hors du Proche-Orient, notamment vers l’Europe ? Rien n’est moins sûr. Au plan politique, la nécessité de rechercher un compromis entre tous les acteurs incontournables de la région apparait davantage une évidence, un compromis impliquant le régime de Damas, celui de Bagdad, la Turquie, l’Iran, l’Arabie Saoudite, les États-Unis et la Russie. À défaut de faire partie de cette liste, la France aurait pu jouer l’entremetteur rassembleur entre des intérêts apparemment opposés. En prendre l’initiative activement et ostensiblement, sans phobies de principe contre-productives et qui ne conduisent qu’à des impasses, sans s’asservir à l’Arabie saoudite ou au Qatar, à qui on a laissé la main en Syrie pour le pire. Mais aujourd’hui, c’est plutôt la Russie qui en prend l’initiative diplomatique, en gardant l’idée maîtresse de faire concilier la lutte contre l’OEI, et autres groupes de cette nature, avec le règlement du conflit syrien.

Cette équation est bien celle vers laquelle on se dirige, malgré les circonvolutions verbales des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni. Ce n’est qu’avec un compromis entre ces acteurs que l’OEI pourra être mieux combattu, que des groupes syriens comme Jabhat al-Nosra et Ahrar al-Sham pourront être circonscrits en asséchant leurs soutiens d’Arabie saoudite et du Qatar. L’objectif prioritaire n’est plus de soutenir une révolution que l’on a contribué à tuer, mais d’asphyxier le terreau sur lequel se nourrit l’OEI et les groupes de même nature, de mettre fin aux crises syrienne et irakienne dans les meilleures conditions. Avant même l’intérêt des populations de ces pays, c’est celui de notre propre sécurité. Au lieu de ne saisir que les trains qui passent pour « en être », la France aurait pu prendre des initiatives. Manque de vision au-delà de ses frontières, et de courage politique.

1Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur, le 14 septembre

2Manuel Valls, Premier ministre, le 16 septembre

3Au 3 septembre 2015, 900 millions de dollars seulement obtenus sur les 2,89 milliards demandés par le HCR en 2015 pour traiter les seuls réfugiés de la guerre en Syrie

5Conférence de presse de François Hollande du 7 septembre 2015

6Au micro de France Inter le 16 septembre 2015.

7Conférence de presse de François Hollande du 7 septembre 2015.

8Philip Hammond, ministre des affaires étrangères, le 9 septembre 2015.

9John Kerry, le 19 septembre 2015.

10Manuel Valls, le 15 septembre 2015 à l’Assemblée nationale