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Médersa

Selon une idée reçue, les Arabes du temps du Prophète étaient une communauté majoritairement analphabète. Or, l’abondance d’écrits et de supports liés à l’univers de l’écrit en ces temps reculés valide l’existence d’une dynamique intellectuelle conséquente, et le nombre important de copistes et de katātib, (écoles) et donc de lettrés dans la région du Hedjaz plaide également en défaveur de cette conclusion hâtive.

Parfaitement conscient de l’avantage que procure l’instruction, le Prophète Mohammed n’a eu de cesse d’exhorter le plus grand nombre à emprunter la voie de la science et du savoir. L’histoire de la prise de la Mecque (630) en est une belle preuve. Aux Mecquois faits prisonniers fut offerte l’opportunité de s’affranchir à condition d’instruire une dizaine de jeunes musulmans chacun. Et en gouverneur averti, l’homme du Coran n’a pas hésité à correspondre avec les puissants de son temps. Les empereurs de Rome, de la Perse, de l’Éthiopie, et d’autres encore eurent droit à une correspondance digne de leur rang. Cet échange épistolaire de haut niveau portait en filigrane un double message. D’abord, le fondateur de l’islam voulait inculquer à ses compagnons le pouvoir considérable de la communication écrite, le respect témoigné à son égard. Ensuite, faire comprendre — à ses correspondants surtout — que la maîtrise de la lettre et de son esprit était le meilleur moyen pour afficher son autonomie intellectuelle et ses capacités de réflexion.

La révélation coranique débuta par une injonction à la lecture : Iqra ! ( Lis !) Une invitation à la réflexion, à la transmission du savoir et par conséquent au développement intellectuel. Cette noble mission allait vite se concrétiser et se pérenniser avec la création d’unités d’enseignement et de formation : les écoles coraniques qui eurent rapidement un pouvoir d’attraction puissant. Le nombre d’étudiants et de lettrés croissait, la production livresque et scientifique également. Toutefois, qui dit école coranique ne dit pas forcément madrasa (médersa). Il s’agit d’un processus long qui transita par plusieurs étapes, forgé par plusieurs générations de penseurs et de décideurs.

Une dynamique intellectuelle et scientifique

À partir du VIIIe siècle, le Dar al-islam1 devint le théâtre d’une dynamique intellectuelle, scientifique et livresque intense et continue. Ce phénomène, vif à Bagdad, le fut aussi dans une moindre mesure au cœur dans d’autres métropoles régionales qui évoluaient en contraste avec la capitale califale abbasside. Koufa et Bassora en Irak, Damas en Syrie, Ispahan en Perse, Samarkande en Asie centrale, Fustaṭ (Le Caire) en Égypte, Kairouan en Ifriqiya (actuelle Tunisie), Fès au Maroc, Cordoue en Andalousie...

Pour la première fois dans l’histoire, la science exprimée en langue arabe s’étendait sur une immensité territoriale collective. Insatiable, la nouvelle génération de scientifiques se saisissait de toutes les branches du savoir, y accomplissant des avancées importantes. Les cercles savants de Dar al-islam réussirent à développer de nouvelles approches basées sur l’observation et la critique, élargissant à l’infini le rayon prodigieux de l’éveil de la conscience et de la raison scientifique.

Et ce qui fut vrai pour le Machrek le fut tout autant pour le Maghreb. L’Occident musulman, — l’Andalousie en particulier — bien qu’éloigné de la scène orientale, profita de cet essor scientifique et technique. Dans les capitales et les métropoles, on élevait des planétariums, on aménageait des bimaristans (hôpitaux), on ouvrait des parcs zoologiques, on entretenait des jardins botaniques, on développait la pharmacopée. Métallurgie, chimie et mécanique, moulins à eau, voiles latines et techniques d’irrigation furent également adoptés et développés par les érudits maghrébo-andalous. Pharmacologie, psychiatrie, gériatrie, dentisterie, zoologie, chirurgie, botanique, mécanique, hydrostatique, architecture, géographie, cartographie, océanographie, géologie, musicologie, sciences politiques, art de la guerre... toutes ces disciplines, aujourd’hui considérées comme des « sciences dures » y avaient leur place.

Les bibliothèques, riches et nombreuses, abritaient à peu près toute la littérature islamique en circulation. Les productions intellectuelles écrites dans le Bilad Al-Cham (Syrie, Palestine, Liban et Jordanie actuels) y côtoyaient les œuvres du grand Khorassan2 et celles du Caire et de Kairouan se frottaient à celles de Koufa et de Bassora. Grâce à ces maisons, grammairiens, poètes, lexicographes, juristes, mathématiciens, philosophes, astronomes, médecins, etc., avaient parfaitement connaissance des œuvres majeures de la littérature universelle arabo-islamique de leur époque.

Les livres circulaient de main en main et de ville en ville, les bibliothèques devenaient de plus en plus grandes et les écoles de plus en plus nombreuses. Cette dynamique intellectuelle élargissait chaque jour ses cercles du savoir à travers de nouveaux livres, de nouveaux auteurs, de nouveaux lecteurs. Grâce au nombre croissant d’écoles et donc de lettrés, le volume des livres et leurs champs intellectuels ne cessaient d’augmenter, atteignant des sommets considérables.

La naissance des enseignements scientifiques

En 988, les Fatimides, une dynastie chiite, eurent l’ingénieuse idée de convertir la mosquée, lieu d’enseignement historique, en institution scientifique au caractère plus explicite. La mosquée Al-Azhar, élevée en 969 à Fustaṭ, fut choisie comme point de lancement d’un projet politique et idéologique sans précédent. Le but était d’y former une élite académique rompue aux finesses de la controverse et capable de s’attaquer aux fondements de l’idéologie sunnite. Ces desseins inquiétants pour les cercles du pouvoir adverses obligèrent ces derniers à préparer la contre-offensive. Au bout de quelques décennies, les premiers établissements d’enseignement scientifique virent le jour. En 992, le Dar al-‘Ilm (la Maison de la science) érigé par le vizir bouyide3 Sabur Ibn Ardashir (m. 1025), à Al-Karkh (actuel quartier nord de Bagdad), est une des plus anciennes connues. La Sadiriyya et la Rachaiyya, toutes deux fondées à Damas, ouvrirent leurs portes la première en l’an 1000 et la seconde neuf ans plus tard. Nichapour eut sa Bayhaqiyya en 1009.

Néanmoins, nées du besoin de contrer l’offensive idéologique fatimide, ces institutions demeuraient éparses, incapables de rivaliser avec la redoutable machine ismaélienne. La médersa au sens d’établissement d’enseignement supérieur ne verra le jour que grâce au vizir seldjoukide4 Nizam Al-Mulk (m. 1092). Toutes porteront alors fièrement son nom, celui de Nizamiyya. L’école devint une institution d’État qui formait des fonctionnaires dévoués, ouvrait les hautes carrières politiques et nommait les professeurs. Tout passa donc sous son contrôle : les matières d’enseignement, le corps enseignant, et jusqu’aux élèves.

En 1066, Bagdad, alors capitale de l’empire musulman, eut le privilège d’abriter la toute première médersa. Plus tard, Mossoul, Bassora, Nichapour, Hérat, Balkh, Merv notamment lui emboitèrent le pas. Les enseignants, rémunérés mensuellement par des biens de mainmorte (waqf), y enseignaient, outre la théologie et les sciences linguistiques, les mathématiques, l’astronomie, la géographie, la logique, l’histoire, l’éthique et la métaphysique. Les étudiants étaient nourris et logés gracieusement, et percevaient une bourse mensuelle. Et chaque médersa, en plus des logements attribués aux enseignants et à leurs étudiants, abritait des salles de cours, de lecture et une grande bibliothèque.

Emboitant le pas aux Seldjoukides, les dynasties musulmanes successives fondèrent chacune leurs médersas. Al-Mustansiriyyah, fondée en 1228 à Bagdad par le calife Al-Mustanṣir Bi-llah (m. 1243) coûta la petite fortune de 700 000 dinars (soit 2,8 tonnes d’or). Le calife y nomma un doyen, un trésorier, un bibliothécaire, plusieurs secrétaires, concierges, cuisiniers et personnel de chambres. Il dota la bibliothèque de quelque 80 000 manuscrits ayant trait aussi bien aux sciences religieuses que profanes, médecine et pharmacopée en tête. Les salaires du corps enseignant, du personnel administratif et de service, les bourses attribuées aux étudiants qui y étaient nourris et logés, ainsi que les frais d’entretien, étaient financés par l’exploitation de grands domaines agricoles constitués en waqf.

Et si les hommes tentaient de briller par la fondation de médersas capables de graver leurs noms dans la postérité, les femmes n’étaient pas en reste. Ce fut le cas de la sultane Bab Bachir (m. 1254), épouse du dernier calife abbasside Al-Mustasim Bi-llah (m. 1258), qui fonda la sienne, Al-Bashiriyya, en 1251 à l’ouest de Bagdad.

Du côté du Maghreb, l’université Al-Quaraouiyine compte indéniablement au nombre des plus anciennes du monde musulman, mais elle n’est pas la plus ancienne. L’année 859 indiquée par le chroniqueur médiéval Ibn Abi Zarʻ correspond en réalité au lancement des travaux de construction de la mosquée, et non de la médersa. De même, ce n’est pas Fatima Al-Fihriya, personnage fictif inventé par Ibn Abi Zarʻ qui a fondé cet édifice religieux, mais plutôt le sultan idrisside Daoud b. Idris. Au cours des travaux de restauration de cette grande mosquée convertie plus tard en université, un chevron en bois couvert de gypse et fixé au-dessus du mihrab primitif fut découvert. Rédigée dans du coufique ancien, l’inscription attribue finalement la fondation d’Al-Quaraouiyine en 877 à ce souverain. Quant au titre de « médersa » tant convoité, il ne lui sera attribué que du temps de la dynastie almoravide (XIe siècle).

Il y avait de nombreuses médersas dans le Maghreb. Marrakech, capitale de l’empire almoravide, abritait la plus importante de son temps. Fondée en 1120, cette seconde plus grande université du pays après celle de Fès pouvait accueillir jusqu’à 900 étudiants. Son rez-de-chaussée était destiné exclusivement aux séminaires ; les deux autres étages, renfermant chacun 66 chambres, étaient réservés aux étudiants seuls.

Une organisation codifiée au service du pouvoir

Du temps des Mérinides (XIIIe siècle), la médersa Al-Safariyyne vit le jour à Fès en 1271. Rapidement, Marrakech, Meknès, Salé et Taza eurent chacune les leurs. Chaque médersa pouvait accueillir jusqu’à 300 étudiants, intégralement pris en charge. De même, chaque ville pouvait renfermer plusieurs établissements. Fès comptait à elle seule sept prestigieuses médersas : Al-Safariyyne, Al-Miṣbahiyya, Al-Sarratiyyne, Al-‘Attariyyne, Al-Bunaniyya. Quant à la médersa dite Al-Ouadiyyne, avec ses 700 enseignants, elle recevait un nombre astronomique d’étudiants, devancée uniquement par ceux d’Al-Quaraouiyine avec ses 333 filiales.

La majorité du corps enseignant était compétent dans plusieurs sciences. Ainsi, le maître-enseignant qui avait la charge d’enseigner la grammaire était également capable d’enseigner la coranologie, la hadithologie ou le fiqh. Entouré de ses étudiants formés en cercle, il passait de discipline en discipline selon un programme prédéfini. Néanmoins, malgré cette apparente simplicité, l’enseignement était soumis à une organisation codifiée, rigoureuse et ordonnée. Cela concernait le nombre d’élèves, d’heures et de matières enseignées, et surtout l’obtention de l’ijaza (licence) après un examen dans les règles de l’art devant un jury formé de professeurs experts. Enfin, fait singulier, il n’était pas rare de rencontrer un maître dans une matière, lui-même élève dans une autre.

Fondée à la base avec l’idée de contrer l’idéologie hétérodoxe, la médersa allait rapidement déborder de cette fonction estimée. Les différents avantages qu’il était possible d’en tirer ne pouvaient échapper à la vigilance du pouvoir. Outil générateur par excellence de l’élite intellectuelle, elle s’établit de facto au cœur de tous les intérêts et de toutes les convoitises. En imposant les programmes d’enseignement et en privilégiant certains enseignants au mépris d’autres, le pouvoir central finit par imposer ses vues. L’élite pensante préfabriquée contribua efficacement à assurer la continuité d’une tradition désormais héritée. Ceux peu nombreux qui refusaient de se soumettre aux règles du jeu ou prétendaient raisonner distinctement de la majorité étaient alors convertis en exemples à ne jamais suivre.

1Littéralement « territoire de l’islam ». Dans le droit musulman classique, désigne les régions régies par la charia.

2Région située dans le nord-est de l’Iran. Le nom vient du persan et signifie « d’où vient le soleil ». Il a été donné à la partie orientale de l’empire sassanide.

3Les Bouyides sont une dynastie chiite qui a régné en Perse et dans l’Irak-Adjémi aux Xᵉ et XIᵉ siècles, de 945 à 1055.

4Les Seldjoukides sont une tribu qui a émigré du Turkestan vers le Proche-Orient avant de régner sur l’Iran, puis sur un vaste domaine comprenant l’Irak actuel et l’Anatolie orientale entre le milieu du XIᵉ siècle et la fin du XIIIᵉ siècle.

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