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Artistes syriens, du militantisme à la désespérance

Avant 2011, les artistes syriens tentaient de surmonter le mouvement de récession culturelle lié aux conditions politiques et sociales, et d’exprimer leurs préoccupations. Le déclenchement de la révolution en 2011 et la violence de la machine de guerre qui a immédiatement suivi ont mis à l’épreuve leur appartenance nationale et bousculé de ce fait leur démarche artistique.

Tammam Azzam, Goya, Syrian Museum,2013.
Collage d’après El tres de mayo de 1808, de Francisco de Goya

À l’exception de quelques recherches personnalisées, l’art syrien de l’après-révolution s’applique à exprimer un acte de résistance. En effet, à l’ombre de la violence, il ne s’agit plus de faire « de l’art pour l’art », démarche jusqu’alors dominante. Désormais, l’art se fait porte-parole du peuple, et la question du « destinataire », présente lors de tout processus créateur, ne se pose plus selon les mêmes critères quand il s’agit de la guerre. Car l’œuvre interroge non seulement l’esthétique, mais aussi la sociologie, la politique et l’anthropologie. À cet égard, on peut se demander à qui s’adresse l’artiste syrien, et quel est son message éventuel.

Évolution de la scène artistique syrienne

Installations, photomontages, dessin numérique, vidéo… : les artistes syriens utilisent aujourd’hui des médias auxquels ils n’avaient pas l’habitude de recourir. L’usage de ces moyens d’expression nous porte à considérer la majorité des productions artistiques syriennes comme des messages, car ils dénotent la volonté de s’ouvrir à l’autre et de se tourner vers la scène internationale en adoptant un langage contemporain pour produire une réaction immédiate sans passer par les méthodes classiques qui peuvent en ralentir la transmission. L’autre raison pour laquelle certains artistes syriens se sont dirigés vers de nouveaux supports est la perte de leur espace de travail avec l’obligation de quitter le pays. Par ailleurs, chez certains artistes restés fidèles aux techniques classiques, le bouleversement de leur approche artistique s’est plutôt porté sur la thématique.

Mais qu’il s’agisse du moyen d’expression ou du sujet, la révolution a changé l’approche artistique de la plupart des artistes. Certains portent sur l’aspect émotionnel, comme Walid El-Masri, Khaled Takreti, d’autres directement sur l’aspect politique comme Tammam Azzam, Abdul Karim Majdal Albeik et Monif Ajaj. Chacun a exprimé son point de vue de manière différente, attirant l’attention par l’usage de tableaux iconiques très connus, par une représentation crue du corps humain, ou même par l’humour.

La guerre en Syrie, une catastrophe mondiale

Tammam Azzam, Van Gogh, Syrian Museum, 2013
Collage d’après La Nuit étoilée de Vincent Van Gogh

Né en 1980, Tammam Azzam a, dès les premiers jours de la révolution, fait acte de résistance pacifique. Pour lui, l’attitude sociale et éthique prime sur la politique : « L’art peut porter une idée politique, dit-il, alors que le contraire n’est probablement pas possible ». Dans cette perspective, il a produit plusieurs séries parmi lesquelles Syrian Revolution Places, commencée en 2012, et Syrian Museum, en 2013. Dans la première, l’artiste, peintre à l’origine, conçoit des œuvres numériques selon les principes de l’affiche, comme l’écriture et la simplification symbolique des éléments représentés. Dans la seconde, Syrian Museum, il met l’informatique au service de son expérience picturale. Ainsi, on reconnaît immédiatement La nuit étoilée de Vincent Van Gogh, La Joconde de Léonard De Vinci ou Le Cri d’Edvard Munch. L’une des œuvres les plus marquantes emprunte la scène représentée au Tres de Mayo de Francisco de Goya (1814), qui dépeint l’exécution des rebelles espagnols le 3 mai 1808, jour qui désigne le soulèvement du peuple contre l’occupation du pays par Napoléon Bonaparte. Tammam Azzam explique au sujet de cette œuvre qu’« en voyant le tableau de Goya, j’ai vu cette scène dans tous les quartiers syriens, une scène récurrente liée à l’absence des valeurs humaines ».

Un autre tableau de la série Syrian Museum montre les Femmes de Tahiti de Paul Gauguin assises dans un camp de réfugiés, où la terre, teinte en un rose surprenant, n’indique pas la joie, mais crée un choc visuel. Au deuxième plan, on aperçoit une tente portant le logo du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), reconnaissable partout dans le monde.

Tammam Azzam, Gauguin, Syrian Museum, 2013
D’après Femmes de Tahiti, de Paul Gauguin

Malgré la force de son langage visuel qui universalise la question, portant dès lors un message politique, Tammam précise qu’il est « plus occupé par la construction de l’œuvre que par le message, car celui-ci dépend de la réception de l’œuvre par le spectateur et de la manière dont il la comprend ».

Ces deux séries d’œuvres de Tammam Azzam (Syrian Revolution Places et Syrian Museum), en raison de leur puissance expressive et du message qu’elles portent, ont été largement diffusées dans des magazines et sites internationaux, artistiques ou pas. À ce propos Tammam considère que les réseaux sociaux ont un double rôle à jouer, « car ils sont source informatique et visuelle à la fois », notamment dans ce contexte.

Un rêve de démocratie

Pour Abdul Karim Majdal Albeik, né en 1973, les réseaux sociaux, en plus de leur rôle dans la communication, sont une tribune pour diffuser ses œuvres. Il considère que l’art reflète avant tout sa vision de ce qui l’entoure, sa sensibilité à ce qui se passe autour de lui. Pour lui le mot « message » ne convient pas au contexte actuel et perd même son sens devant le tragique de la situation. Cependant, son projet lancé en 2014, « Postponed Democracy », exprime clairement son message sur la question du vote, substantielle en politique. Ce projet a été exposé à Ayyam Gallery Project à Beyrouth pour l’inauguration de la galerie. Il comportait peintures, photographies et sculptures-installations. Les œuvres se concentrent sur l’empreinte digitale, avec laquelle on procède au vote en Syrie. Pour Abdul Karim Majdal Albeik, « Postponed Democracy exprime [son] point de vue sur la démocratie et la liberté d’expression en Syrie et dans la région ».

Abdul Karim Majdal Albeik, Sortir vers la lumière, « Postponed Democracy », 2014

Sortir vers la lumière, sculpture sans socle, est installée directement sur le sol. Elle est composée de 365 mains et doigts en résine, un(e) pour chaque jour de l’année, qui forment une spirale de trois mètres de diamètre. La spirale commence par des petites bosses rouges qui s’avancent progressivement vers le centre jusqu’à ce que la main se libère pour apparaître entièrement. Les doigts colorés rappellent l’encre utilisée pour marquer l’empreinte lors du vote. Selon l’artiste, le mouvement de sortie vers le haut désigne la liberté, tandis que les différentes couleurs des doigts symbolisent la pluralité ethnique et nationale. Pour cette construction, l’artiste s’inspire de la ziggurat (mausolée de forme pyramidale) de l’architecture mésopotamienne et de la malwiya (minaret en spirale de la grande mosquée de Samarra qui remonte à la période abbasside). Pour Majdal Albeik, la démocratie est la seule solution parce qu’elle est désirée par le peuple et qu’elle est son rêve refoulé pendant des années.

Abdul Karim Majdal Albeik, « Postponed Democracy », 2014

À travers son art, l’artiste dénonce le silence imposé aux citoyens qu’il illustre par une anecdote : « Un jour, dans une institution gouvernementale, il y avait une boîte de réclamations. Elle était hermétiquement fermée, seule une fente étroite laissait passer les plaintes. La scène était une sorte de comédie noire, c’était la folie absolue, car les réclamations pouvaient être déposées, mais le dispositif prouvait qu’elles ne seraient jamais examinées. »

L’humour irrécupérable

Monif Ajaj, sans titre, 2010

Certains artistes ont choisi d’exprimer la tragédie de manière comique. C’est le cas de Monif Ajaj. C’est en 2009 en Jordanie puis en 2010 à Damas que cet artiste, né en 1968, a titré une exposition Moments Before Tragedy. Les œuvres, souvent ironiques, représentaient des personnages de l’armée syrienne. Faisant converger réalisme et expressionnisme, exagérant certains détails anatomiques et certains gestes, Monif Ajaj montre le caractère agressif de ces hommes. Sur sa toile, réalisée en 2012 et intitulée Quatre docteurs, Monif Ajaj représente quatre dictateurs déchus par leur peuple : Zine El Abidine Ben Ali, Mouammar Kadhafi, Hosni Moubarak et Ali Abdallah Saleh. Il explique : « À ce moment, le moral était encore haut et quand on a vu ces idoles tomber, les remarques ironiques fusaient de partout. La nudité des personnages indique qu’ils ont été démasqués devant le monde entier. » Ce tableau a d’ailleurs été interdit par les autorités lors d’une exposition qui s’est tenue à Dubaï.

Cette diversité thématique et visuelle vise un large public. Les œuvres de Tammam Azzam en appellent à la conscience internationale, celles d’Abdul Karim Majdal Albeik rappellent aux Syriens l’importance du suffrage universel, celles de Monif Ajaj, par leur représentation figurative, interpellent les présidents du monde arabe.

Monif Ajaj, Quatre docteurs, 2011

Désespérance collective

Au début des violences, beaucoup d’artistes syriens, tétanisés, se sont sentis incapables de réagir, leur art leur apparaissant comme dérisoire. À partir de 2013, entre les enjeux esthétiques et la volonté de faire passer un message, ils ont retrouvé leur voix.

Devant les conditions inhumaines qui sont faites aux Syriens, surtout les plus démunis, les artistes évoquent la souffrance dans les camps, la noyade, la mort en masse, les ruines. Mais dans un état de frustration devant la paralysie de la communauté internationale, Tammam Azzam considère que l’acte de protestation est devenu impuissant ; quant à Monif Ajaj, il estime « qu’il n’est plus possible aujourd’hui de travailler avec humour » et que l’art lui-même et sa puissance ont été mis en cause. Abdul Karim Majdal Albeik s’estime profondément déçu quant aux possibilités de l’art face à la guerre destructrice. Ses moyens, dit-il, sont « si purs, si fragiles ».

Malgré l’état de désespérance lié à la violence et à l’absence de perspectives et malgré les conditions dans lesquelles ces artistes vivent, ils continuent de travailler. Collages, la dernière série de Tammam Azzam a été exposée à la galerie Kornfeld à Berlin en septembre 2015. Monif Ajaj est en résidence artistique jusqu’au mois de mars 2019 à Montpon-Ménestérol, à l’invitation de l’association Zap’art, avec le soutien de l’Agence culturelle Dordogne. Abdul Karim Majdal Albeik a, lui, été récemment sélectionné pour un programme de bourses cosmopolites à Berlin (Fellowship Programm Weltoffenes Berlin) par le Senatsverwaltung für kultur und Europa. Que sera désormais l’expression de ces artistes tenus éloignés de leur pays gouverné par ceux-là mêmes qui l’ont dévasté ? Quel sera leur message ?

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