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Yolla Khalifé. Le Liban, tel qu’en lui-même enfin la musique le change

À l’occasion de la sortie de son dernier album On the Road, retour sur l’œuvre originale et toute en finesse de Yolla Khalifé, servie par un savant métissage des sons.

Yolla Khalifé en concert à l’Institut du monde arabe en 2015
IMA

Yolla Khalifé s’est longtemps contentée de participer aux concerts de son époux le célèbre Marcel Khalifé comme choriste de l’ensemble Mayadine, avant de trouver sa propre voie, divine surprise pour le public. Son dernier album On the road (Sur la route) est le quatrième depuis juillet 2011, date de sortie de Aah (exclamation de peine) suivi de Aah…aah en 2013, et de Hawak (Ton amour) en 2015.

Orient et Occident mêlés

Curieux pays que le Liban, qui réussit si bien sur le plan musical une synthèse qu’il peine tant à trouver sur le plan politique entre Orient et Occident. Sans remonter jusqu’à Feyrouz qui reste depuis des décennies l’icône absolue de cette double polarité apaisée, et qui a chanté avec autant de ferveur son amour pour sa patrie que pour le patrimoine arabe1, d’autres musiciens plus proches de nous, compositeurs tels que Ziad Moultaka, Ibrahim Maalouf, Marcel Khalifé, ou chanteurs tels que Tania Saleh, pour ne citer que quelques noms, ont su faire dialoguer de manière créative les deux tempéraments oriental et occidental. Dans cet album, les voix du violon, du violoncelle, du piano et de l’accordéon répondent avec bonheur à celles de l’oud, du qanoun et de la darbouka. Le synthétiseur électronique lui-même semble être en parfait accord avec les voix des chœurs.

Nostalgie du pays rêvé

Une harmonie fragile habite cependant ces chansons, aux marges de la dissonance. La joie y est mêlée de tristesse, tandis que la nostalgie a la légèreté d’un voile dans la brise, comme dans le clip de la première chanson de l’album, « Ktibni » où la nature libanaise est très présente, celle d’un Liban rêvé, avec sa montagne altière et sa mer limpide, tel qu’il demeure dans l’imaginaire de son peuple, tel qu’il existe encore, sans doute, dans certains coins préservés.

Ktibni-اكتبني - YouTube

« Ktibni » (Écris-moi) résonne comme un acte de foi dans « la possibilité d’un pays », celui qui fut autrefois considéré à l’étranger comme un symbole de joie de vivre et de liberté. Et qui peine aujourd’hui à panser ses blessures.

Écris-moi
Comme une confidence,
Du haut d’une montagne
Du rivage d’une mer lointaine,
Qui flirte avec les rendez-vous (…)
Ecris-moi
Comme un mûrier
Dont l’ombre abrite la tristesse
Dessine-moi comme l’allégresse
De multiples maisons
Et danse avec moi
Pour que le chagrin change de saison
Pour qu’entre nous habite l’amour
Et que m’oublie la peine

Sur un texte du même parolier égyptien, Samir Saadi, la chanson « Law Safert » (Si tu pars en voyage) est un pur régal oriental, entonné sur le rythme le plus populaire et le plus dansant de la musique arabe, le maqsoum. Elle n’en est pas moins teintée de spleen :

Si tu pars au loin, mon amoureux,
Laisse-moi à la fenêtre, ton amour
Laisse-moi une chanson, une parole, un rire
Une présence que je respire
[…]
Si tu pars au loin, mon amoureux
Laisse-moi, dans ma solitude
Le timbre chantant de ta voix

L’exil et l’absence

La singularité du Liban — pays de migration historique, dont la diaspora est quatre fois plus importante que sa population résidente, et qui accueille actuellement sur son sol plus d’un million de réfugiés, soit près du tiers de sa population autochtone — donne une couleur particulière au thème de l’album, et à son titre : On the Road (Sur la route). Ce n’est pas vraiment une invitation au voyage que nous offre l’album, mais plutôt une méditation mélancolique sur les départs, les retours, les ruptures, et l’absence. Dans ces pérégrinations musicales, le thème de l’exil est omniprésent.

Oscillation entre errance et enracinement dans « Mann ana » (Qui suis-je), sur des paroles de la poétesse Mariam Haidari :

Qui suis-je d’autre
Que celle qui dépose,
Dans une valise,
Une tendre espérance
Et s’en va vers le grand soleil
Qui me suit à la trace
Lui-même suivi par un autre soleil
Je marche sous les deux astres
Légère, apparaissant de loin
Comme une plante indécise
Et les passants ne savent pas
Si j’habite cette ville
…Ou j’appartiens à la route

Départs inéluctables, inscrits au cœur même des retrouvailles, dans la chanson écrite par Yolla elle-même : « Al-Rahil » (Départ), pour sa propre famille, composée de musiciens « migrateurs ».

Un an de plus est passé
Et les revoilà
Autour de moi
Autour de la table
Je retrouve mon enfance avec la leur
[…]
Je remercie le ciel
Et guette l’absence
Qui ne manquera pas de venir
J’extrais de cet instant
Tous ses délices
Et feins d’ignorer le départ

Absence de chers disparus, dans « Elik » (Pour toi) sur des paroles du poète Michel Abou Rjeily dont les deux parents ont été assassinés dans la guerre civile du Liban en 1975, pour des motifs confessionnels. La chanson est une élégie à la mémoire de sa mère.

Pour toi
Pour ta voix
Pour ton visage
Que depuis si longtemps
Je n’ai pas vu
Pour toi
Pour tout ce que tu étais
Pour ce cœur
Méconnu
Et qui fut
Pour toi
J’ai une chanson
Que je veux chanter tous les jours

« Les anges m’ont trahi, maman »

Comme dans les précédents albums, la guerre est toujours présente. L’expression en est sans doute moins directe que dans l’inoubliable complainte de l’enfant qui a « volé un abricot et deux cerises », « l’enfant unique de ces millions de femmes », l’enfant de toutes les guerres de l’Orient déchiré, et qui donne à entendre cette phrase terrible, murmurée en arabe, puis en français : « Les anges m’ont trahi, maman. Ils ne m’ont pas protégé, comme tu l’avais promis. »

C’est en filigrane seulement qu’on devine la guerre dans ce quatrième album, à travers deux chansons, composées chacune d’un « poème de deux lignes » (selon une expression de Mahmoud Darwich). Les mots en sont d’une extrême simplicité, expression d’un choix délibérément minimaliste qui entend aller à l’essentiel. Ils pourraient paraître ingénus, n’était l’interprétation subtile qu’en fait la chanteuse, qui recourt souvent à la répétition d’un même mot, comme à un procédé stylistique qui magnifie à la fois le sens et le son : tour à tour chanté a capella, tissé dans la musique, murmuré comme un écho lointain ou égrené avec d’autres dans un chapelet de prière, le mot révèle des pouvoirs insoupçonnés.

La première de ces deux chansons est une mise en musique d’un texte de la poétesse syrienne Maha Beker « Ya Hobb » (Toi l’Amour)

Dis-leur, toi l’Amour
Pourquoi,
Pour quel ciel
Vous entretuez-vous ?

La deuxième, « Assalam » (La paix) est chantée sur des paroles de Gibrane Khalil Gibrane, grand écrivain libanais de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, qui a vécu la majeure partie de sa vie en dehors du Liban :

Dieu, que tu es resplendissante
Ô paix
Que tu es belle

La chanson s’ouvre et se clôt sur la lointaine résonance de cloches d’églises savamment évoquées par une musique électronique, qui fait écho au piano. Le mot Allah qui ouvre la chanson a très souvent dans le tarab — émotion esthétique qui touche à l’extase — la valeur d’une exclamation d’émerveillement. Répété ici à l’infini, il prend, avec l’accélération progressive du rythme, les accents d’une hadra soufie (cérémonie musulmane de transe mystique), précédée et soutenue par les notes puissantes d’un piano aux allures d’orgue. Émouvant témoignage s’il en est, dans la bouche de cette Libanaise chrétienne, de la riche texture du Proche-Orient arabe.

La parole et le chant

Pour autant, nul besoin de connaître la langue arabe pour accompagner la chanteuse dans son itinéraire. Les origines grecques de Yolla ne lui feraient certainement pas renier la définition que donne de l’univers le texte du Kybalion2, où « rien ne repose, tout remue, tout vibre ». C’est sans doute la meilleure description que l’on puisse donner de cet album, où le mouvement est roi, tant dans le thème que dans la distribution musicale.

Certes la langue arabe y est à l’honneur, dans sa forme littéraire comme dans ses variantes dialectales (égyptienne et libanaise), mais le plus étonnant est sans doute le traitement réservé à la langue parlée ou récitée, dans sa mutation vers le chant. « Ktibni », la chanson qui ouvre l’album commence comme une simple conversation. Le passage surprenant de la parole au chant et le retour fréquent du chant à la parole donne à certaines chansons l’allure d’un rap varié et mélodieux.

Ce voyage musical remonte également le temps. En guise de point d’orgue, deux chansons profanes ne manqueront pas de combler les amoureux du patrimoine classique. Les paroles sont de la poétesse andalouse Wallada Bint Al-Moustakfi, fille de calife et femme à la parole libre.

Dans « Ana wallahi » (Moi, par Dieu), la chanteuse est accompagnée d’un chœur aux voix majestueuses, évocatrices des splendeurs de la Cour, dans la Cordoue du XIe siècle.

Moi, par Dieu, je conviens aux Altesses
Je marche d’un pas de reine
Qui se pavane
J’accorde à mon amant
L’honneur de m’embrasser
Et j’octroie mon baiser
À ceux qui le désirent

La liaison que la poétesse entretenait avec le poète andalou Ibn Zeydoun avait en son temps défrayé la chronique, et le couple mythique est entré dans la légende, celle des amours impossibles.

« Aghar » (Je suis jalouse) a la délicatesse d’une soierie andalouse :

Je suis jalouse
De mon propre regard sur toi,
De toi, du temps qui est tien, et des lieux
Même si dans mes yeux
Je pouvais te cacher
Jusqu’à la fin des temps
Point encore ne m’en contenterais

L’album de Yolla Khalifé, dont elle a composé elle-même la musique, est d’abord et avant tout l’expression d’une voix féminine singulière. C’est aussi une histoire de famille : les deux fils de l’artiste, Rami et Bachar, qui marchent avec succès sur les pas de leur père, accompagnent admirablement leur mère dans cette aventure, rejoints par leurs deux cousins, Sary et Zad, dont le jeu et les arrangements musicaux confèrent une grande modernité à l’ensemble.

C’est enfin celle d’un pays aux multiples ascendants, dont l’ouverture est à la fois gage d’équilibre et signe de vulnérabilité. Incroyable Liban, qui réussit si bien sur le plan musical l’harmonie qu’il peine tant à trouver sur le plan politique, entre Orient et Occident. Peut-être faudrait-il un jour mettre les artistes au pouvoir.

1Avec des chansons sur l’« Égypte et son soleil d’or », « Bagdad et ses poètes », « Damas où l’été est revenu », « Amman au cœur », « la Mecque » et enfin la ville entre les villes, « la fleur des villes », comme le dit son titre : Jérusalem.

2Le Kybalion. Étude sur la philosophie hermétique de l’ancienne Égypte et de l’ancienne Grèce est un livre ésotérique publié anonymement en 1908 par un groupe qui se fait appeler « Trois Initiés » et qui veut transmettre l’enseignement d’un personnage mythique de l’Antiquité égypto-grecque, Hermès Trismégiste.

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