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La Méditerranée orientale, un eldorado gazier très convoité

Au début des années 2000, la découverte d’importantes ressources gazières dans le sous-sol de l’est de la Méditerranée a déclenché des convoitises de la part des pays qui la bordent. Mais l’exploitation dans cet espace maritime restreint demeure sujet à de nombreuses contestations dues à la délimitation des zones économiques exclusives de chacun des pays concernés.

Le navire de forage turc Yavuz
Ministère de l’énergie turc

C’est en 1999, avec la découverte du champ gazier de Noa au large d’Israël que s’est amorcé un vaste processus de forages dans la Méditerranée orientale. Il a permis la découverte successive des gisements Mari-B, Dalit, Tamar, Tanin et, à la fin de la décennie, de Léviathan — tous situés dans la zone économique exclusive (ZEE)1 revendiquée par Israël. À lui seul, Léviathan contiendrait 18 milliards de milliards de m3 de gaz et son exploitation suffirait à fournir l’électricité nécessaire à Israël pour les trente prochaines années.

L’ensemble de ces ressources lui permettrait de se positionner comme un exportateur de gaz ; option appréciée par l’Union européenne (UE) qui serait ainsi moins tributaire de la Russie, tout en faisant l’impasse sur le fait qu’elle se rendrait complice de pillage puisqu’une partie du gaz israélien serait prélevée sur les ressources des Palestiniens.

Au moment de la découverte de Noa, les Palestiniens avaient, eux aussi, fondé beaucoup d’espoirs dans l’exploitation du gaz. Gaza Marine, un gisement offshore, avait été considéré comme un élément majeur vers l’autonomie énergétique. « C’est un cadeau de notre Dieu à notre peuple, à nos enfants, à nos femmes, à notre peuple ici et ailleurs, à nos réfugiés et à ceux qui vivent ici sur notre terre », avait lyriquement déclaré Yasser Arafat, alors président de l’Autorité palestinienne (AP), lors de l’inauguration du gisement. Mais rien ne s’est passé comme prévu et British Gas Group (BG Group), la Consolidated Contractors Company (CCC) la plus grande entreprise de construction du Proche-Orient, ainsi qu’un fonds souverain palestinien, ne sont pas parvenus à mener à bien le projet, en grande partie à cause des obstacles soulevés par Israël qui n’avait plus besoin de cette hypothèse, ses propres ressources lui suffisant.

En avril 2013, le Liban a lui aussi lancé des appels d’offres pour l’exploitation de blocs exploratoires dans sa ZEE. Les eaux libanaises détiennent près de 25 milliards de milliards de m3 de réserves. Mais les tensions avec Israël mettent en jeu les champs de Tamar et du Léviathan théoriquement situés au sein de la ZEE israélienne. Sauf que la frontière entre les deux zones économiques exclusives n’est le fruit d’aucun accord. Le Liban considère donc que ces deux champs gaziers résultent d’une poche issue du sous-sol du territoire maritime libanais et que l’exploitation israélienne le spolie.

Pour ce qui est de la Syrie, en raison de la guerre, l’exploration de ses eaux territoriales est pour le moment suspendue. Une vente à l’encan de « blocs exploratoires » avait été menée début 2011. Damas n’a jamais communiqué la liste des lauréats, mais des discussions poussées en 2013 avec la Russie et la Chine indiquent qui a probablement remporté le marché.

L’Égypte est aussi l’un des protagonistes attachés à bénéficier des ressources gazières de son sous-sol maritime. Elle en a confié la prospection à ENI, son partenaire italien depuis plus de soixante ans. Celui-ci a déclaré avoir trouvé le plus grand gisement de gaz naturel offshore jamais découvert en Méditerranée. Baptisé Zohr, il pourrait représenter un potentiel de 850 milliards de m3 de gaz sur une superficie de 100 mètres carrés et permettrait de répondre aux besoins de l’Égypte en gaz naturel pendant au moins une décennie.

Il ferait passer l’Égypte du statut d’importateur à celui d’exportateur. Les géologues estiment que le bassin levantin, une zone extracôtière adjacente aux eaux territoriales égyptiennes et qui borde le littoral de la Syrie, de la Turquie, du Liban, d’Israël, des territoires palestiniens occupés et de Chypre, pourrait contenir au moins 3 454 milliards de m3 de gaz naturel, soit quatre fois plus que dans le seul gisement Zohr. En 2015, le PDG d’ENI, Claudio Descalzi, avait fait le voyage jusqu’au Caire pour s’en féliciter avec le président Abdel Fattah Al-Sissi et avait déclaré : « Cette découverte historique peut transformer le scénario énergétique en Égypte ». Bonne nouvelle dans un pays où les coupures d’électricité sont si fréquentes.

© Agnès Stienne, 28 février 2018.

Chypre, acteur central

Petite île du bassin levantin d’environ 9 000 km2, Chypre, après l’intervention militaire turque de 1974, est séparée par la ligne verte dite « ligne Attila » entre la République chypriote au sud (61 % du territoire) et la République turque de Chypre au nord. L’élection présidentielle dans la partie turque de l’île prévue pour le 24 avril 2020 a été reportée pour le moment au 11 octobre pour cause de coronavirus. Le président en fonction, Mustafa Akıncı, se représente. Il devra affronter son premier ministre, Ersin Tatar, soutenu par la Turquie.

De fait, ce scrutin va constituer une sorte de référendum. Soit les Chypriotes turcs valideront l’idée que la partie turque de l’île, selon la vulgate d’Ankara, est le « bébé » de la Turquie et que celle-ci est sa « mère », soit ils se rallieront à la vision de la réunification de l’île, telle que l’envisage le président candidat.

Loin d’être une péripétie, cette élection est un enjeu majeur pour Ankara. En dépit d’une violente campagne de la presse turque gouvernementale et des propos peu amènes des autorités turques à son encontre, Akıncı a réitéré son appel à une identité commune de l’île et, après sa réunification, à son entrée totale dans l’UE — ce qui est déjà le cas de facto pour la partie grecque et de jure pour la partie turque. S’il obtenait gain de cause, il restreindrait considérablement les possibilités de la Turquie d’accéder à la manne gazière qui environne l’île ; une manne estimée à 5 765 milliards de m3 par une commission géologique américaine.

La République de Chypre a été elle aussi l’une des grandes bénéficiaires des explorations maritimes du début du millénaire. Le gisement gazier dit d’Aphrodite, découvert en 2011 par la compagnie américaine Noble Energy a permis d’apprécier ses réserves qui sont estimées à 7 milliards de milliards de m3, soit des recettes de plus de 8 milliards d’euros sur 18 ans.

Depuis, Noble Energy ayant commencé le forage d’un nouveau puits, tout laisse espérer la découverte d’une quantité de gaz suffisante pour atteindre les 30 ou 40 milliards de milliards de m3 dans la ZEE de l’île. Par ailleurs, les autorités chypriotes grecques ont attribué des blocs d’exploration à l’Italien ENI, à la société sud-coréenne Korean Gas Corporation (Kogas) ainsi qu’à l’entreprise française Total. Une autre découverte très prometteuse est celle du puits Aphrodite-2, du côté israélien de la frontière maritime avec Chypre. S’il se vérifie que ce gisement est issu de la même formation géologique que le puits Aphrodite, cela conduira Israël et Chypre à renforcer leurs relations bilatérales afin d’exploiter au mieux cette énergie fossile dans leurs zones économiques exclusives respectives.

En 2018, ces deux pays, rejoints par la Grèce et l’Italie, soutenus par les États-Unis, se sont entendus sur le projet EastMed afin de construire un gazoduc de 2 200 km qui acheminerait le gaz israélien vers la Grèce et l’Italie, où il pourrait ensuite être transporté vers l’Europe. Ce gazoduc devrait notamment connecter les puits du Léviathan et Aphrodite, respectivement les plus gros gisements d’Israël et de Chypre.

Mais, face à ce projet, la Russie et la Turquie ont déjà ouvert un « contre-feu » en inaugurant le 8 janvier 2020 le gazoduc TurkStream long de plus de 900 km qui acheminera en Turquie puis en Europe du gaz russe. TurkStream a déjà commencé à alimenter la Bulgarie et va être prolongé en direction de la Serbie et de la Hongrie. Pour autant la Turquie continue à arguer que la question des ressources naturelles maritimes devrait faire partie d’un accord global avec Chypre.

La diplomatie de la canonnière

Ankara s’inquiète également du rôle accru des Américains. Le 7 novembre 2019, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, et le ministre chypriote grec des affaires étrangères, Nikos Christodoulides, ont signé une déclaration d’intention afin de renforcer et de développer « les relations de sécurité bilatérales, la sécurité en mer et aux frontières, ainsi que la promotion de la stabilité régionale ». Puis, le 29 novembre, l’ambassadrice des États-Unis à Chypre, Cathleen Doherty, ainsi que les ministres chypriotes de l’énergie et des affaires étrangères George Lakkotrypis et Nikos Christodoulides, ont visité un navire Exxon Mobil qui fore malgré les protestations d’Ankara.

Préalablement à ces rencontres, en janvier 2019, les gouvernements chypriote, égyptien, grec, israélien, italien, jordanien et palestinien avaient décidé de constituer un « Forum du gaz en Méditerranée orientale » (EMFG) de façon à contrôler l’émergence d’un marché du gaz dans la région. La Turquie, le Liban et la Syrie n’avaient pas été invités à participer au forum. L’EMFG s’était à nouveau réuni en juillet 2019, en accueillant parmi les pays fondateurs les États-Unis, tandis que, dans le même temps, l’UE apportait son soutien à la Grèce et à Chypre face à la Turquie et condamnait les actions turques en Méditerranée orientale.

De son côté, le président du Parlement turc, Binali Yıldırım, avertissait que « les grandes entreprises qui effectuent des recherches doivent connaître leurs limites […] La Turquie répondra à toutes les tentatives menaçant ses intérêts légitimes en Méditerranée orientale et les droits de la République turque de Chypre du Nord. Et elle fera tout ce qui doit être fait. […] Tout le monde devrait savoir que nous ne cèderons pas un pouce de nos droits et intérêts légitimes dans les mers. »

Depuis la découverte d’Aphrodite, l’administration chypriote grecque n’a cessé d’intensifier ses activités de forage en Méditerranée orientale. En février 2018, la Turquie a réagi en envoyant des navires de guerre pour empêcher l’entreprise ENI de forer au large de la côte chypriote. Puis, quelques mois après, elle a dépêché, protégé par des bâtiments de guerre, un navire de forage baptisé Fatih — en référence au sultan Mehmet le Conquérant, fossoyeur de l’empire byzantin.

Sans surprise, se portant aux côtés de la République de Chypre dans ses différends territoriaux et énergétiques avec la Turquie, le Congrès américain a levé en décembre 2019 un embargo datant de 1987 sur la vente d’armes à Nicosie et a condamné Ankara pour ses activités de forage au large de l’île, ajoutant ainsi un nouveau différend à ceux qui entachent déjà les relations turco-américaines. De son côté, selon le ministère chypriote de la défense, Nicosie a fait l’acquisition de quatre drones israéliens (50 000 dollars pièce, soit 47 000 euros) ; ceux-ci doivent permettre à la République de Chypre d’améliorer la surveillance de sa zone économique exclusive où les compagnies internationales mènent des opérations d’exploration. D’après leur fabricant israélien Aeronautics Group, ces drones sont parmi les plus performants de leur catégorie — sans doute à l’égal de leurs homologues turc, les Bayraktar Tactical UAS.

Pour la Turquie, ce dossier est d’une grande importance. Depuis 2013, le gaz est la première ressource énergétique consommée en Turquie. La multitude des îles grecques à quelques encablures de son propre littoral est un handicap pour qu’elle puisse définir une vaste ZEE. Afin de contrebalancer cette faiblesse, la Turquie met en avant sa présence dans la partie nord de Chypre — y compris en envoyant des troupes supplémentaires — et s’est portée au secours du gouvernement d’entente nationale (GNA) libyen et de son président, Fayez Al-Sarraj aux prises avec les troupes du maréchal Khalifa Haftar. Le 27 novembre 2019, s’appuyant sur le fait que pendant longtemps la Méditerranée n’était pas délimitée juridiquement, les présidents turcs et libyen ont redessiné les frontières maritimes en incluant des zones revendiquées par Chypre et la Grèce au prétexte que celles-ci avaient empiété sur le plateau continental libyen. Les blocs d’exploitation et de prospection chypriotes du gaz se situant au sud de la République de Chypre, c’est une façon pour la Turquie d’espérer accéder à une part d’un potentiel gâteau.

La détermination d’Ankara à modifier la zone économique exclusive libyenne à son avantage tient à la richesse du sous-sol. Ces dernières années y ont été découverts d’importants gisements gaziers — rien que pour le gisement Calypso, on évoque plus de 6 milliards de m3 de gaz, soit l’équivalent de 10 ans de la production russe. Au moment où Ankara signait l’accord sur les frontières maritimes avec Tripoli, la marine turque contraignait un navire océanographique israélien à s’éloigner et à mettre un terme à sa campagne de recherche dans les eaux territoriales chypriotes — pourtant en accord avec Nicosie.

Les Grecs et les Chypriotes grecs, forts de l’appui de Washington et de deux voix au sein de l’UE n’ont pas eu de difficultés pour obtenir le soutien de cette dernière contre la Turquie. Des sanctions financières ont été prises par le Conseil européen (l’institution qui réunit les chefs de gouvernement de l’UE) après des forages considérés comme illégaux dans les fonds marins au large de Chypre.

C’est dans ce cadre, comme il est précisé dans un special report de l’UE, que l’aide à la préadhésion de la Turquie (IPA), d’une valeur de 800 millions d’euros, et de 9 milliards entre 2007 et 2020 sera réexaminée pour 2020. Semblant ignorer ces décisions, Ankara a lancé ses premières explorations dans les eaux territoriales chypriotes en y envoyant en janvier 2020 son navire de forage Yavuz. Et en annonçant son projet de conduire 5 forages offshore dans « les eaux de la République turque de Chypre du Nord », autrement dit dans les eaux territoriales officielles de Chypre.

Le 27 janvier 2020, Emmanuel Macron a assuré la Grèce de son soutien et de l’envoi prochain de bâtiments de la marine nationale en Méditerranée orientale qui auront le rôle de « garants de la paix ». Récemment, alors que la Turquie a exigé qu’Athènes démilitarise seize îles égéennes, le ministre grec de la défense Nikos Panagiotopoulos a déclaré que les forces armées « examinaient tous les scénarios, y compris celui d’un engagement militaire ».

La Grèce et la Turquie étant toutes les deux membres de l’Alliance atlantique, un conflit reste peu probable, mais son évocation suffit à témoigner combien la Turquie ici comme ailleurs est de plus en plus isolée sur le plan international.

Mais, en l’état de la surproduction, de la baisse de la demande due au réchauffement climatique et de son faible coût (début février, le million de British thermal unit (Btu), l’unité de mesure calorifique, n’atteignait pas les 2 dollars aux États-Unis), l’ensemble de ces grandes manœuvres autour du gaz a une allure plus d’ordre géopolitique qu’économique ou commercial.

1D’après le droit de la mer, une ZEE est un espace maritime sur lequel un État côtier exerce des droits souverains en matière d’exploration et d’usage des ressources. Elle s’étend à partir de la ligne de base de l’État jusqu’à 200 milles marins (370,4 km) de ses côtes au maximum, au-delà il s’agit des eaux internationales.

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